«Une
année déjà ! Je n’ai
plus la notion du temps… C‘est complexe,
les douze mois semblent être vite
passés… Pourtant !…. Parfois, il
y a des jours qui me paraissent être
une éternité…. C’est tous
ces jours où je me demande comment
Mohamed vit sa détention… Il lui
reste une année ?
Qu’est-ce
que 24 mois dans la vie d’un homme !»
C’est par ces mots, qui reflètent
ses sentiments quant à la détention
de son fils, que la mère de Mohamed
Benchicou nous mène vers le salon
de son modeste appartement situé
au 10ème étage d’un des immeubles
de la place du 1er-Mai. Quelques minutes
auparavant, au seuil de la porte, nous venions
de lui expliquer, presque timidement, la
raison pour laquelle, en cette fin de matinée
de dimanche 12 juin, nous sommes venus interrompre
la sieste de cette femme âgée
et malade. Nos excuses balbutiées
font esquisser un large sourire sur le visage
de cette femme de 71 ans au regard fatigué
mais pétillant, que la vie ne semble
pas avoir épargnée et qui
nous invite à prendre place dans
cette pièce du domicile parental
de Mohamed Benchicou où les policiers
ont un jour débarqué pour
le fouiller de fond en comble dans l’espoir
d’y trouver «quelque chose»
qui pourrait mettre le journaliste à
l’ombre, et pour longtemps. Un souvenir
que la mère du directeur du journal
Le Matin garde intact. «Ils étaient
une dizaine, l’un d’entre eux, un officier,
était assis là, au même
endroit où vous êtes, il tentait
de m’occuper, pendant que ses collègues
qui accompagnaient Mohamed retournaient
la maison… Ils n’ont rien trouvé…»
Ses petits yeux d’un bleu limpide se voilent,
elle détourne son regard pour fixer
la porte d’entrée du salon, grande
ouverte. Son regard se fige sur un calendrier
2005 accroché au mur du couloir.
Il est illustré par un portrait de
Mohamed Benchicou arborant un sourire triomphant.
Le journaliste a hérité de
sa mère le bleu des yeux. Un bleu
que fait ressortir un peu plus la robe de
la même couleur qu’elle porte avec
une rare élégance en ce début
d’après-midi de juin. La vieille
femme semble puiser son courage dans le
regard de son fils. Elle revient impassible.
Elle force le respect, en aucun cas la compassion.
«Qu’ont-ils fait? Mohamed est en prison
! Et après ! Ce n’est pas un criminel,
un assassin ou un voleur, il n’a pas trahi
son pays !» Un pays qu’elle aime par-dessus
tout et qu’elle nous raconte à sa
façon. A la façon de ces mamans
qui briment leur instinct maternel pour
encourager leur enfant dans le combat qu’il
a choisi, et ce, quoi qu’il leur en coûte.
Elle en est convaincue, son fils est en
prison pour ses écrits et non pour
une histoire de bons de caisse et cela lui
suffit pour survivre à la détention
arbitraire de son fils. «Eux-mêmes
ont fini par l’admettre» dit-elle
l’air victorieux avant de nous raconter
l’intervention en direct de ce ministre
de la République qui, interrogé
sur le cas de Benchicou, a reconnu que le
journaliste est en prison «pour ce
qu’il a écrit» Un aveu pour
la mère de Mohamed Benchicou. Elle
interrompt son récit en s’excusant
d’avoir «trop parlé de Mohamed»
et de ne pas avoir demandé des nouvelles
de ses confrères. «Comment
vont Hakim Laâlam, Dilem, le directeur
du Soir, Omar... ils ne donnent pas de nouvelles...
et les autres ; ceux qui ont été
condamnés à la prison.»
Elle ne nous donne pas le temps de répondre.
Elle se met à implorer de tous ses
vœux la volonté divine pour protéger
les journalistes qui sont «dehors»
et qui continuent à faire leur métier
avec la même abnégation. «Vous
savez, même s’ils ne le manifestent
pas, les gens vous respectent pour ce que
vous faites. J’en ai pris conscience à
chacune de mes visites à la prison.
Personne ne rate l’occasion de me dire combien
on respecte Mohamed. Tous disent que son
emprisonnement est une injustice, et qu’il
est en prison pour son livre.» Un
ouvrage qu’elle nous raconte à sa
manière, avec des mots simples. Comme
elle nous racontera ses visites au parloir
de la prison, les longues heures d’attente,
avant d’entendre «dans le haut-parleur
» les nom et prénom de son
fils, avant de franchir «le long couloir»,
avant de pouvoir «lui parler cinq
minutes à travers une vitre».
Une épreuve que ses autres fils tentent
de lui épargner, mais que la vieille
femme tenace «entêtée»,
pour reprendre son fils Abdelkrim, surmonte.
«Pour Mohamed.» «Vous
savez, il m’arrive de me réveiller
la nuit, pour oublier que Mohamed qui n’a
rien fait est en prison, je prie, je prie
, je prie et j’invoque Dieu pour qu’il fasse
justice. » Cela l’amène à
nous conseiller de ne pas désespérer,
de ne jamais baisser les bras parce que
«quoi qu’ils fassent, ils ne sont
pas éternels et surtout parce qu’il
y a une justice divine». La mère
de Mohamed Benchicou commence à se
sentir lasse, elle fait un effort pour qu’on
ne s’en rende pas compte. On se retire pour
laisser se reposer cette femme âgée
qui souffre de l’absence de son fils et
qui puise dans sa foi en Dieu la force pour
la supporter. Encore une année !
Douze, c’est peut-être rien dans la
vie d’un homme, mais c’est toute une vie
dans celle de sa mère.
Saïda
AZZOUZ |
|