Maître
Khaled Bourayou est l’avocat de plusieurs
titres de la presse indépendante.
A ce titre, il a plaidé plusieurs
affaires dites de diffamation et connaît
donc parfaitement la nature de l’acharnement
contre la presse et les journalistes…
Le
Soir d’Algérie : Vous êtes
l’avocat attitré de la presse indépendante
et, à ce titre, vous pouvez nous
dresser un bref constat quant à la
situation de la presse et de la liberté
d’expression, aujourd’hui.
Khaled
Bourayou : La première année
du deuxième mandat présidentiel
aura été une année
extrêmement dure pour la presse. Après
l’été chaud de 2003 et les
derniers six mois précédant
l’élection présidentielle,
rappelez-vous de la vague d’arrestations
des journalistes par la police judiciaire.
L’année en cours aura été
l’aboutissement des procédures de
même qu’elle voit la vague de sanctions
et de procès des journalistes. Cela
a commencé avec le procès
de Hafnaoui Ghoul. Rappelez-vous d’ailleurs
les conditions de déroulement de
ce procès. Un correspondant qui se
retrouve avec une dizaine de plaintes !
Certes, il est aujourd’hui en liberté
et c’est une bonne chose. Pour lui comme
pour nous. S’en est suivi le procès
de Benchicou puis les dernières condamnations
à l’encontre du collectif rédactionnel
du Soir d’Algérie, notamment Fouad
Boughanem, Hakim Laâlam et Kamel Amarni.
L.
S : Parlons du cas Benchicou,
justement. Outre l’emprisonnement, le pouvoir
et ses relais tentent de l’humilier en maintenant
qu’il ne se trouve pas en prison pour ses
écrits, mais pour une sordide histoire
de bons de caisse.
K.
B : Le cas Benchicou ? Il
faut dire le procès Benchicou car
il s’agit bien du procès d’un homme
avant d’être celui d’une infraction.
Une infraction du reste montée de
toutes pièces. Cet homme qui est
un journaliste a exprimé, comme tout
autre journaliste, ses opinions et ses idées.
Le tort de ses idées est le fait
qu’il a critiqué et combattu une
forme de gouvernance. Certains ont trouvé
cela de l’excès ; d’autres en ont
profité pour régler des comptes
avec lui. Ceci dit, si Benchicou avait soutenu
la ligne du président avec excès,
il ne serait pas dans la situation qui est
la sienne aujourd’hui. Il aurait fait entrer
mille bons de caisse que personne n’aurait
trouvé à redire. Il ne faut
donc pas se leurrer. En Benchicou, c’est
le journaliste qu’on a condamné ;
c’est le directeur d’un journal qu’on a
mis en prison. Pour l’anecdote, il faut
savoir que lors du procès de Ghoul,
l’avocat de la wilaya avait soutenu, tenez-vous
bien, que le correspondant n’est pas un
journaliste. D’ailleurs cette tendance qui
consiste à faire du journaliste un
délinquant de droit commun est consacrée
par la législation actuelle. Le code
pénal et ses amendements de 2001
considèrent que le délit de
presse relève du droit commun, attentatoire
à l’ordre public et qu’il faut, par
conséquent, le sanctionner en tant
que tel. C’est vous dire que c’est beaucoup
plus la qualité de journaliste qu’on
sanctionne que la personne poursuivie. Il
suffit d’être journaliste pour être
sanctionné.
L.
S. : Pourquoi à votre
avis ?
K.
B. : De nos jours, le journaliste
constitue un trouble à l’ordre public.
Certains magistrats ont peur des pesanteurs
politiques que comporte le délit
de presse. Même lorsqu’il apporte
la preuve du fait diffamatoire, il est quand
même sanctionné ! Donc, on
juge beaucoup plus le journaliste que son
écrit. Autrefois, on connaissait
le délit de faciès, aujourd’hui
on découvre celui d’être journaliste
! C’est un propos excessif peut-être
mais c’est, hélas, la vérité.
Les journalistes ont payé un lourd
tribut durant la période du terrorisme,
aujourd’hui ils continuent à payer
pour leurs opinions. Ceci m’amène
à dire que l’Algérie a régressé,
je dirai à la fois d’une manière
affligeante et dangereuse. Le Maroc connaît
aujourd’hui une ouverture vers la liberté
d’expression au moment où celle de
l’Algérie se referme. Le pouvoir
ne peut plus se prévaloir de cet
alibi de liberté d’expression en
Algérie qui n’est malheureusement
qu’une façade. Comme il ne peut pas
se faire une légitimité sans
les libertés. Il est vrai que la
légitimité sort des urnes
tous les cinq ans. Mais pour qu’elle soit
entretenue, il importe fort de la concilier
avec l’écoute, le respect de l’autre
ainsi que d’admettre la critique. C’est
à ces valeurs primordiales de l’homme,
combien instructive pour nos gouvernants,
qu’il faille désormais s’atteler.
L
.S : En la matière,
l’Algérie a définitivement
perdu toute crédibilité et
les pressions internationales sont là.
Après les Américains à
deux reprises, c’est au tour du Parlement
européen d’interpeller le pouvoir
algérien à propos de la liberté
de la presse et de l’emprisonnement des
journalistes.
K.
B. : La mobilisation de la communauté
internationale contredit sérieusement
toute la volonté du pouvoir d’améliorer
l’image de l’Algérie à l’étranger.
Il n’y a pas meilleure vitrine à
offrir que celle des libertés et
du droit. Mais encore, il ne peut pas y
avoir un développement juste équitable
et égalitaire sans le respect de
la liberté et des droits. C’est à
ces conditions que nous pourrons espérer
avoir, demain, une justice indépendante.
Qui doit préserver les libertés
et les droits. Or, telle qu’elle fonctionne
aujourd’hui, notre justice reste en retrait.
L.
S. : Cela est-il possible pour
une justice dont le premier magistrat, le
chef de l’Etat en l’occurrence, avait publiquement
traité les journalistes de terroristes,
de “tayabate el hammam”, etc. ?
K.
B. : Je vous renvoie à
la résolution du dixième sommet
de la francophonie sur la liberté
de la presse. Bouteflika l’avait ratifiée.
Et en tant que chef d’Etat, il a engagé
l’Algérie dans cette résolution.
Les dispositions de cette même résolution
sont-elles, pour autant, prises en charge
en Algérie ? Je répondrai
que non ! Non car le pays dispose d’un outil
normatif qui sanctionne le journaliste au
lieu de le protéger. Par exemple,
le journaliste ne peut pas bénéficier
de l’exception de vérité.
Car il ne peut pas se prévaloir de
la bonne foi. Ces notions sont d’ailleurs
étrangères à la législation
algérienne. A cela s’ajoute un discours
qui n’est pas de nature à préserver
la liberté d’expression. En conclusion,
je peux dire que l’Algérie qui a
toujours été une terre de
liberté et d’hommes libres est un
pays qui a payé un lourd tribut à
la liberté. Que nos gouvernants sachent
qu’il n’y a pas d’avenir pour cette Algérie
ni pour d’ailleurs ceux qui la gouvernent
sans liberté et droit. Les défis
de ce nouveau siècle sont ceux des
vertus de l’homme, de sa dignité
et de sa liberté.
Entretien
réalisé par : Kamel
AMARNI |
|