Le14
juin, Florence Aubenas et Hussein Hanoun
Al-Saadi bouclent leur 160ème
jour de captivité. On ne sait quel
sort leurs geôliers leur ont réservé,
mais il faut garder espoir. Malgré
le silence fait d’anxiété
et d’espérance, la mobilisation pour
leur libération ne fléchit
fort heureusement pas. Elle ne doit pas
faiblir, car l’envoyée spéciale
de Libération
–
et son guide –se sont rendus à Bagdad
missionnés par nous tous, citoyens
usant de leur droit à l’information,
lecteurs préoccupés par l’état
du monde. Leur kidnapping est un rapt contre
la liberté. Leur enlèvement
est un condensé tragique et insupportable
des atteintes à notre droit d’être
informés. La liberté de la
presse étant un principe
universel, sa défense doit l’être
également.
A
ce jour, le bilan des journalistes locaux
tués à Bagdad, depuis seulement
le début de l’année, est de
dix. Chaque journaliste tué emporte
avec lui un peu de cet oxygène qui
fait de l’homme informé un homme
un peu plus libre.
Le
14 juin, il reste encore une centaine de
journalistes en prison à travers
le monde. Ils sont dans le dernier endroit
où un journaliste doit être.
La place d’un journaliste n’est pas en prison.
Le
14 juin, Mohammed
Benchicou,
directeur du quotidien algérien Le
Matin,
commémore à la prison d’El
Harrach le 365ème jour de son arrestation
au sein même du tribunal devant lequel
il comparaissait en prévenu libre.
Partout
dans le monde, la liberté de la presse
se détériore au fur et à
mesure que montent des groupes informels
producteurs de violence, et se consolident
des régimes autoritaires qui, sous
prétexte qu’ils font face à
cette violence, musellent toute source d’information
qui leur échappe. L’histoire
de l’Algérie de ces quinze dernières
années en fait le pays où
l’étau fonctionne avec le plus d’efficacité.
Alors qu’il commence à peine à
sortir d’une séquence de violence
politique décennale au cours de laquelle
des dizaines de journalistes ont payé
de leur vie le choc
brutal entre deux projets
de société, le pays met encore
à la « une »
de la presse, la presse elle-même.
Le
pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika, confortablement
réélu en avril 2004, tente
d’enraciner de nouveau cette culture de
l’unanimisme qui diabolise toute dissonance
en infraction à l’éthique,
et toute critique en atteinte à l’image
du pays et à ses dirigeants. Au
cours de ce qu’on nomme « la
décennie rouge » qui s’étale
de 1993 à 2003, quelque 70 professionnels
de la presse ont été tués,
souvent pour indocilité à
la perspective théocratique promise
par les intégristes. « Vous
nous combattez par la plume, nous vous passerons
par le glaive », tel
était le funeste programme des tenants
de la république islamique. Le nouveau
pouvoir, arrivé après la bataille,
donne l’impression de subvertir la sentence :
« Vous
combattez pour la liberté par la
plume, nous vous combattrons par l’écrou »,
semble-t-il
dire.
Lors
du premier mandat de l’actuel président
de la République adoubé
en 1999, le traitement des délits
de presse est durci par la pénalisation.
L’outrage au chef de l’Etat est sanctionné
par le Code pénal. La
justice transforme sa nature instrumentale
de bras séculier du pouvoir politique
en zèle pur et simple dans la défense
du Prince. La mésaventure qui est
arrivée au caricaturiste Dilem
en dit long sur la propension de certains
magistrats à donner des gages de
fidélité aux hommes du pouvoir.
Le procureur requiert un an de prison ferme
contre le dessinateur pour outrage au premier
magistrat du pays. Le grief consistait en
l’usage du diminutif « Boutef ».
Dilem
n’a aucun mal à prouver que ce que
le
procureur considérait
comme une offense constituait la clé
du message que le comité de soutien
au candidat Bouteflika avait imprimé
lors de la campagne pour l’élection
présidentielle d’avril 2004. On
pouvait lire sur les affiches et les tee-shirts :
« Avec Boutef, c’est mieux ».
Dilem écope quand même d’une
amende de 500 euros.
La
mise en coupe réglée de la
presse s’emballe avec la réélection
d’Abdelaziz Bouteflika contre lequel une
partie de la presse privée avait
pris, il est vrai, position. Mais le candidat
critiqué à tout l’air d’être
vengé par le président irascible.
La mise sous contrôle politique de
la presse a atteint son point culminant
avec l’incarcération de Mohammed
Benchicou,
qui concrétise aux yeux des professionnels
la
menace de la prison. La
fiction, développée par ce
même pouvoir, selon laquelle le directeur
du Matin serait condamné pour des
accusations de droit commun plutôt
que pour ses écrits, est démentie
jour après jour par l’acharnement
contre Le Matin et par le harcèlement
qui se poursuit contre les journalistes.
Si
Mohammed
Benchicou
était emprisonné pour des
motifs qui n’avaient rien à voir
avec le ton de son journal, comment comprendre
que ce dernier ait fini par succomber à
une de
ces manœuvres que Reporters
Sans Frontières qualifie à
raison de « subterfuges commerciaux
et financiers pour sanctionner les journaux
irrévérencieux » ?
En
août 2004, la conjonction d’un redressement
fiscal inopiné et l’injonction de
l’imprimeur d’Etat sommant Le
Matin
d’acquitter
la totalité de ses créances
ont fini par avoir raison de son équilibre.
L’assassinat de ce titre est l’acte inaugural
d’un processus liberticide. Le
Soir d’Algérie,
un autre titre privé, est condamné
à 350 000 euros. L’amende est suspendue
comme une épée de Damoclès.
Il suffit qu’il fasse preuve de la moindre
indépendance de ton pour que l’épée
s’abatte. Le
harcèlement des journalistes prend
des proportions surréalistes. Tous
les mardis, au tribunal d’Alger, des condamnations
sont prononcées. Le rituel du mardi
devient une fatalité tout autant
qu’une banalité. Quelque 200 plaintes,
impliquant des dizaines de journalistes,
sont en instruction. Plus de 100 procès
sont ouverts. Les peines pleuvent dru. 8
journalistes sont condamnés en première
instance à des peines de prison ferme.
Les peines de prison avec sursis ne se comptent
plus. Les amendes totaliseraient de quoi
faire cesser d’exister tous les titres privés.
Le cumul des réquisitoires atteint
des siècles de prison.
Mohammed
Benchicou
a été extrait 24 fois en 3
mois de sa cellule pour répondre
de nouvelles affaires. Fouad
Boughanem,
directeur du Soir
d’Algérie,
se rend tous les mardis au tribunal d’Alger
pour s’entendre condamner à propos
de l’une des cinquante plaintes qui pèsent
sur lui. Dilem
traîne tant de procès qu’il
ne doit plus savoir de quoi il s’agit. C’est
à n’en plus finir ! Abrous
Outoudert,
qui n’est plus directeur du quotidien Liberté
depuis des années, continue à
être convoqué pour d’anciennes
affaires, certaines remontant à 1999.
Comme
pour confirmer la nature politique du harcèlement
judiciaire, la plupart des procès
portent sur l’outrage au chef de l’Etat
ou sur le dévoilement d’affaires
de corruption. La dénonciation de
cette dernière par la presse atterrit
souvent, au tribunal, en plaintes pour diffamation.
Miracle des mots ! Le problème
reste la qualification des délits.
Les délits de presse sont traités
par des magistrats qui ne sont pas spécialistes
en la matière. Ce qui donne toute
latitude à la justice de sévir
de façon draconienne inique.
Les
faits décrits ici montrent la réalité
du harcèlement. Le glissement entre
journaliste et délinquant est en
train de se produire. L’Algérie est
en train de réaliser cette prouesse
de faire de ses journalistes les ennemis
publics numéros un. Le
sort de la presse privée est sérieusement
en jeu. Si elle existe encore, c’est sans
doute que le pouvoir n’a pas trouvé
la formule pour s’en débarrasser.
Même
si le mouvement de solidarité avec
les victimes de ce harcèlement a
fini par devenir visible depuis un an, les
choses ne sont pas allées de soi.
La méfiance à l’égard
de la presse algérienne, qui s’exprime
par l’indifférence de la corporation,
notamment en France, laisse perplexe. Cela
ressort sans doute d’une lecture sans nuances
de la genèse et de l’évolution
de la presse privée en Algérie.
Il
y a quelques années, lorsque les
journalistes étaient revolvérisés,
égorgés, décapités,
une certaine absence de solidarité,
ou de simple compassion, était expliquée
par le doute sur l’identité des assassins.
Comme si d’être assassiné par
les intégristes ou des forces plus
troubles diminuait de l’horreur de l’élimination.
Toutes proportions gardées, on rencontre
aujourd’hui les mêmes préventions.
Il
est légitime de vouloir ne pas être
dupe de l’engagement, par des voies opaques,
de certains journalistes, et même
de certains titres de la presse algérienne,
dans des combats et des affaires qui n’ont
rien à voir avec la noblesse de la
démocratie. C’est que dans le microcosme
de cette presse surgie un peu trop vite
du magma d’une société algérienne
en mutation violente, il y a de tout. La
presse privée est un raccourci de
la société algérienne.
Pour autant, doit-on lancer le commode « tous
pourris ! » et
rentrer chez soi avec la conscience apaisée
du savon qui a tout lavé sur son
passage ? Il
est moins normal, en revanche, de lier tout
ce qui se passe en Algérie à
ces luttes de clans si féroces que
personne n’est présumé capable
d’y échapper. Tout se passe comme
s’il n’était pas une seule femme
ou un seul homme qui puisse se battre pour
des principes, sans être soupçonné
d’être phagocyté par des clans,
des officines, des intérêts
mafieux.
Il
faut mettre un terme à ces schématisations,
en commençant par relire dans ses
enjeux principiels l’emprisonnement de Mohammed
Benchicou et le harcèlement contre
les journalistes. L’acharnement contre les
journalistes révèle, en creux,
les tares congénitales de la (re)naissance
d’un pouvoir autocratique soluble dans les
apparences de démocratisation données
en gage de bonne conduite aux maîtres
du monde. C’est aussi dans cela que la situation
faite aux journalistes algériens
puise son universalité. C’est pour
cela qu’elle doit concerner tous les démocrates
qui croient en la nécessité
du pluralisme. En Algérie, le peu
de libertés arraché au prix
du sang est repris, dans un demi silence
et une grande débandade, par des
censeurs pénétrés de
l’idée qu’ils accomplissent des actes
messianiques. Bientôt, si on n’y prenait
garde, le demi silence deviendra un silence
total.
Arezki
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