Il
est enfin là, regardons bien, ce
très grand moment de lucidité
politique où de brillants esprits
contestataires vont irrésistiblement
se prêter, sous nos yeux, à
la comédie du pouvoir. Ah que les
coulisses tremblent sous leur impatience
! Nous les imaginons, fébriles, se
préparer à l'éloge
du strapontin, cette magnifique mélodie
qui annonce, comme le muguet, le joli mois
de mai.
Mai,
mois de Marie, de l'iris, du géranium
et des élections législatives.
S'enivrer d'une fleur pour sa belle, sous
le chant des hirondelles ; s'enivrer d'un
siège pour soi-même, sous les
mensonges des députés du FLN.
C'est que, rétorquera-t-on, mai autorise
tous les nombrilismes : c'est aussi le mois
de la narcisse. Et pas n'importe laquelle
: la narcisse du poète, cadeau de
nos montagnes et dont notre ami Saïd
Zyad aimait à décrire ses
corolles d'un blanc pur et sa collerette
jaune ornée de rouge. Oui, comment
résister à la narcisse du
poète et bouder les législatives
de Yazid Zerhouni ? Toute la question est
là. Car il est bien là l'appel
de la muse : “Puisque mai tout en fleurs
dans les prés nous réclame
/ Viens ! ne te lasse pas de mêler
à ton âme / La campagne, les
bois, les ombrages charmants.” Qu'importe
si Victor Hugo parlait de la campagne landaise,
en mai toutes les campagnes se ressemblent,
et puisque mai nous réclame, chacun
est libre de mêler son âme à
la campagne qu'il veut, fût-elle électorale.
Alors de Louisa Hanoune à Aït-Ahmed,
en passant par Saïd Sadi, on se réjouira
que la déraison soit le grand privilège
du mois de mai. Et qu'à défaut
d'épousailles définitives
avec le régime de Bouteflika, on
y a quand même droit au concubinage
politique. En cela, il faut le souligner,
nos postulants obéissent, à
leur corps défendant, à une
superstition encore vivace : “Il ne faut
pas se marier en mai, la femme serait stérile.”
Bien des opposants ambitieux ont payé,
n'est-ce pas, de leur réputation
ce manquement impardonnable à la
sagesse des anciens. Leur union n'a enfanté
d'aucun bonheur et, pire, on peut passer,
en un tour de main, de la posture d'une
Algérienne debout à celle
d'une assistante prostrée. C'est
pour cela, raconte-t-on, que la narcisse
de Kabylie ne résiste jamais aux
premiers vents. Depuis, nos subtils opposants,
tirant la morale de l'histoire, ont fini,
momentanément je suppose, par s'inspirer
des Romains qui évitaient de se marier
en mai car, pensaient- ils, c'était
le mois des esprits malins. Après
tout, qui veut aujourd'hui de ces épousailles
avec un pouvoir mafieux, célébré
sous la bénédiction de vrais
parrains et de faux dévots, où
l'on apporte en dot son honneur et ses années
de prison ? Et tout cela sous le regard
du public ! Trop cher, trop risqué.
Alors va pour le simple concubinage avec
le régime, le temps d'une législature.
On apportera toujours en dot son honneur
et ses années de prison, mais on
gardera le privilège de l'union libre.
Chacun trouvera son compte : le pouvoir
gagne une respectabilité et l'opposant
une photo de famille. En plus de l'écharpe
du député, bien entendu. Tout
cela, convenons-en, vaut bien qu'on fasse
l'éloge du strapontin. Car enfin,
n'y a-t-il pas de la magie dans ce tabouret
placé au milieu de trois cents députés
opportunistes, dans cet escabeau qui donne
sur la gloire et sur le pot de confiture
? On y monte, et nous voilà grandis,
prêts à terroriser les moulins
à vent et, assure- t-on, même
à dire son mot ! Il y en a même
qui découvrent les charmes de la
limousine. L'éloge du strapontin
se décline, selon l'humeur et la
saison, en plusieurs mélodies. La
plus célèbre, rappelons-nous,
porte un titre indémodable : “Accompagner
les réformes”. Elle fut notamment
interprétée, magistralement
du reste, par le RCD dans ses heures d'œcuménisme
politique, entre 2000 et 2001, quand il
fallait trouver des vertus à Bouteflika.
La plus cocasse a servi, en octobre 2002,
à justifier la participation grotesque
du FFS aux communales boycottées
par tout le monde : “Renouer la Kabylie
avec la vraie politique”. Pour les législatives
de mai 2007, les grands chansonniers n'ont
pas encore dévoilé leurs nouveaux
tubes mais, dans certains radio-crochets,
de jeunes prétendants à la
gloire de l'escabeau, parmi lesquels de
braves amis du MDS et même, dit-on,
des arouch, ont fredonné une rengaine
fort amusante : “Briser le tête-à-tête
entre Bouteflika et les islamistes”. C'est
par ces possibilités infinies de
légitimer le concubinage politique
que l'éloge du strapontin est indispensable
à la comédie du pouvoir. Il
lui donne les figurants providentiels qui
valident son hégémonie. Les
députés de l'opposition sont
exhibés comme les preuves vivantes
d'une “vraie démocratie parlementaire”.
Le reste, c'est-à- dire tous les
autres attributs du vrai théâtre,
la comédie du pouvoir les avait déjà
: les metteurs en scène, les comédiens
et même les souffleurs, ceux qui,
rappelez-vous, nous avaient chuchoté
à l'oreille la défaite de
Bouteflika en 2004 et dont les portables
ne répondaient plus dès le
9 avril. C'est tellement parfait qu'avec
le temps, c'est même le théâtre
qui en est venu à copier le pouvoir.
Voilà pourquoi, et nos postulants
au strapontin devraient le savoir, la rue
algérienne se gausse déjà
des prochaines parodies électorales
: elle se croit au théâtre.
C'est le théâtre qui, toujours,
depuis Electre et Sophocle, s'inspire de
la comédie du pouvoir pour créer
ses plus belles tragédies. Ou ses
satires les plus caustiques. Cela a donné
Phèdre chez Racine et Boualem Zid
El Guedam chez Slimane Benaïssa. Et
s'ils revoyaient, avant les législatives,
cette pièce bien de chez nous où
les poissons votent avec les hommes pour
remplir les urnes ? Oui, voilà pourquoi
la rue algérienne se gausse déjà
des prochaines parodies électorales
: elle a appris à en rire avec Abdelkader
Alloula et Kateb Yacine, génies algériens
qui redonnaient une seconde vie à
la façon qu'avait Bertolt Brecht
de pourfendre les impostures. Et que préconisait,
avec dérision, le dramaturge allemand
? “Puisque le peuple vote contre le gouvernement,
alors il faut dissoudre le peuple.” Alors
réservez vos places. Le spectacle,
avec ses figurants et ses acteurs principaux,
a déjà commencé. Où
? Dans la salle des fêtes de l’hôtel
El Djazaïr. C'était dimanche
dernier et le Rassemblement démocratique
national, le parti des “souffleurs”, celui
qui supervise et accompagne les jeunes loups
dans l'éloge du strapontin, le RND
donc organisait une cérémonie
à la mémoire des journalistes
assassinés ces quinze dernières
années. “Cette initiative est dépourvue
d’arrière-pensées politiques”,
a cru utile de préciser, dans son
message, Ahmed Ouyahia, ancien Premier ministre
et futur candidat à un destin national,
c'est-à-dire un personnage qui a
toutes les raisons de se découvrir
une affection subite pour la presse. Qui
en doutait mis à part Ouyahia lui-même
? “Nous avons tenu à rendre hommage
à une corporation qui a beaucoup
donné à ce pays durant la
guerre de Libération et au cœur de
la lutte contre le terrorisme.” On peut,
décidément, prononcer d'une
même voix, un vrai éloge du
strapontin et un faux éloge funèbre.
M. Ouyahia devrait se méfier des
vertus du lifting politique. S'il repose,
certes, sur l'amnésie collective,
il lui faut, en revanche, un peu plus de
temps pour faire oublier le vrai visage
du RND de M. Ouyahia. C'est-à-dire
celui-là même qui a fait voter
les amendements au code pénal alourdissant
les peines contre les journalistes. Un certain
16 juin 2001. Deux jours après la
mort des deux journalistes, tués
en mission lors de la marche des arouch.
Comment un homme peut-il se rappeler d'une
“corporation qui a beaucoup donné
à ce pays durant la guerre de Libération”
quand il l'a poignardée en plein
deuil ? Bonne question à l'attention
des jeunes prétendants à la
gloire de l'escabeau. Quitte à écouter
un ancien chef de gouvernement, choisissons
un qui nous avertit sur l'illusion du strapontin
: “Une dictature est un pays dans lequel
on a pas besoin de passer toute une nuit
devant son poste pour apprendre le résultat
des élections.” Il s'appelle Georges
Clémenceau et, à ma connaissance,
il n'a jamais fait voter les poissons.
Mohamed
BENCHICOU |
|