Ali
Tounsi est un homme aussi compétent
que crédible. En plus de diriger
une vigilante police des frontières
qui traque, avec un égal bonheur,
autant les contrebandiers que les journalistes
détestés par le pouvoir et
dont elle s’occupe à fabriquer des
dossiers qui les jettent en prison, le puissant
directeur général de la Sûreté
nationale dispose de la prérogative
régalienne de rassurer l’Algérien.
Ce n’est pas peu.
Nos
compatriotes ont besoin de savoir que la
république est toujours entre de
bonnes mains, que les terroristes islamistes
perdent leur temps et leurs munitions et
que de Maghnia à Oujda, conformément
à une formule monarchique, nos routes
sont aussi dégagées que des
chaussées suisses après le
passage du chasse- neige. Aussi quand M.
Tounsi, avec l’air grave que dictent les
grandes circonstances, promet publiquement
et solennellement à nos compatriotes
que «la sécurité sera
renforcée à Alger durant le
Ramadhan», sommes-nous devant un apaisant
serment qui augure de calmes matinées
d’emplettes et d’insouciantes soirées
à faire la fête. C’est à
ces mots à l’efficacité redoutable
sur les âmes torturées que
se reconnaît un grand commis de l’Etat.
Car, c’est l’Etat qui parle ! Et pour ceux
à qui cette frappante conclusion
aurait échappé, M. Tounsi,
très à son aise, rappelle
qu’il ne fait qu’exécuter la politique
du gouvernement dont «la sécurité
est la priorité» et qui, juge-t-il
utile d’ajouter, «n’a jamais marchandé
sur les moyens». Et c’est ici que
le patron de la police a eu le vocable de
trop. Sa déclaration publique intervenant
au lendemain de la conférence de
presse de Rabah Kebir qui a perfidement
révélé l’existence
de pourparlers secrets avec les plus hauts
dirigeants du pays, M. Tounsi aurait pu
s’abstenir de citer, parmi les vertus que
l’opinion reconnaît traditionnellement
au pouvoir algérien, son aversion
naturelle pour le marchandage. On soutiendra,
cela dit, et avec quelque raison, qu’on
ne peut exiger du chef de la police d’avoir
autant de subtilité dans la politique
que de brio dans la protection des frontières.
Il reste que ses propos ont quelque chose
de troublant et d’embarrassant. Et le malaise
tient en une seule question : pourquoi craindre
toujours des attentats terroristes islamistes
quand l’Etat a fait la concession majeure
aux chefs de l’islamisme politique de rentrer
d’exil, de s’exprimer et de revendiquer
leur retour en politique ? On peut même
décliner, pour le grand malheur de
M. Tounsi, l’interrogation sous sa forme
inversée, ce qui la rend encore plus
désagréable : à quoi
sert de dresser le tapis rouge à
Rabah Kebir quand cela ne dispense même
pas d’injecter 4000 policiers supplémentaires
dans Alger pour la protéger du GSPC
durant le Ramadhan ? La réponse,
hélas pour nous tous, n’est pas seulement
dans les classiques théories sur
la combinaison entre islamisme armé
et islamisme politique. Cela relèverait
de ce débat nébuleux que d’éternels
rhéteurs très avertis, pères
spirituels du «qui-tue-qui ? »
et ne désespérant pas de gagner
le monde à leur insondable perspicacité,
ont vidé de tout son sens. La réponse,
plus proche de nous et beaucoup moins sujette
à controverses d’idées, est
dans l’inavouable bouleversement du scénario
prévu par la charte qui s’opère
sous nos yeux et par lequel nos dirigeants
ont permuté, sans le savoir, leur
rôle avec les islamistes. En septembre
2005, le texte initial proposé au
référendum avait certaines
allures d’une armistice votée entre
un vainqueur et un vaincu : c’était
l’Etat algérien qui signifiait aux
islamistes l’octroi de leur liberté
de mouvement en échange de l’abandon
de toute ambition politique et de tout droit
à l’expression. C’est par ces clauses
aguichantes que fut emportée l’adhésion
des catégories démocrates
les plus crédules et les moins désintéressées.
En septembre 2006, extraordinaire retournement
de situation : ce sont les islamistes qui,
par une infiltration lente et insidieuse
à travers les brèches de la
charte, signifient à l’Etat algérien
la possibilité d’une trêve
armée en échange d’un retour
inconditionnel en politique et la récupération
du terrain perdu depuis 1992. C’est ce que
dit Rabah Kebir, avec le vocabulaire de
la roublardise. C’est ce que dit Madani
Mezrag en des termes plus arrogants. C’est
ce qu’exigent les dirigeants de l’ex-FIS
promus miraculeusement au rang de protagonistes
politiques par la faute de la politique
pétainiste d’un régime trop
faible, trop incohérent, trop vermoulu
par la corruption, inapte à se hisser
à la hauteur de quinze années
de résistance. Le pouvoir de Bouteflika
est aujourd’hui nu devant la guerre. Un
an à peine après le référendum,
il est réduit à espérer
des commanditaires du crime qu’ils désarment
leurs propres hommes. C’est ce que reconnaît
M. Tounsi, stoïque devant l’inavouable,
quand il dit souhaiter des repentis qu’ils
«lancent un appel à leurs anciens
compagnons de maquis». En contrepartie
de quel autre renoncement la république
sollicite-t-elle aujourd’hui l’assistance
de ses bourreaux ? Le chef de la police
ne le dit pas, pas plus que son ministre
de l’Intérieur. Trois choses restent
cependant certaines : le régime,
dans sa posture actuelle, est obligé
de céder d’autres espaces de pouvoir
à l’islamisme, la nomination de Belkhadem
n’ayant pas suffi ; le terrorisme ne baissera
pas d’intensité tant que ces espaces
de pouvoir n’auront pas été
récupérés par les dirigeants
islamistes ; les chefs intégristes,
en relation avec la toile islamiste mondiale,
ont un catalogue précis de leurs
revendications politiques. Le temps a reculé
: nous voilà en décembre 1991
! Nous allons devoir, de nouveau, assumer
nos choix et le prix de nos espoirs.
Mohamed
BENCHICOU |
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