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Le regard de Mohamed Benchicou

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Liberté de la presse en Algérie


«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed Benchicou

Retournement de situation

Mohamed Benchicou, journaliste et intellectuel algérien.Ali Tounsi est un homme aussi compétent que crédible. En plus de diriger une vigilante police des frontières qui traque, avec un égal bonheur, autant les contrebandiers que les journalistes détestés par le pouvoir et dont elle s’occupe à fabriquer des dossiers qui les jettent en prison, le puissant directeur général de la Sûreté nationale dispose de la prérogative régalienne de rassurer l’Algérien. Ce n’est pas peu.

Nos compatriotes ont besoin de savoir que la république est toujours entre de bonnes mains, que les terroristes islamistes perdent leur temps et leurs munitions et que de Maghnia à Oujda, conformément à une formule monarchique, nos routes sont aussi dégagées que des chaussées suisses après le passage du chasse- neige. Aussi quand M. Tounsi, avec l’air grave que dictent les grandes circonstances, promet publiquement et solennellement à nos compatriotes que «la sécurité sera renforcée à Alger durant le Ramadhan», sommes-nous devant un apaisant serment qui augure de calmes matinées d’emplettes et d’insouciantes soirées à faire la fête. C’est à ces mots à l’efficacité redoutable sur les âmes torturées que se reconnaît un grand commis de l’Etat. Car, c’est l’Etat qui parle ! Et pour ceux à qui cette frappante conclusion aurait échappé, M. Tounsi, très à son aise, rappelle qu’il ne fait qu’exécuter la politique du gouvernement dont «la sécurité est la priorité» et qui, juge-t-il utile d’ajouter, «n’a jamais marchandé sur les moyens». Et c’est ici que le patron de la police a eu le vocable de trop. Sa déclaration publique intervenant au lendemain de la conférence de presse de Rabah Kebir qui a perfidement révélé l’existence de pourparlers secrets avec les plus hauts dirigeants du pays, M. Tounsi aurait pu s’abstenir de citer, parmi les vertus que l’opinion reconnaît traditionnellement au pouvoir algérien, son aversion naturelle pour le marchandage. On soutiendra, cela dit, et avec quelque raison, qu’on ne peut exiger du chef de la police d’avoir autant de subtilité dans la politique que de brio dans la protection des frontières. Il reste que ses propos ont quelque chose de troublant et d’embarrassant. Et le malaise tient en une seule question : pourquoi craindre toujours des attentats terroristes islamistes quand l’Etat a fait la concession majeure aux chefs de l’islamisme politique de rentrer d’exil, de s’exprimer et de revendiquer leur retour en politique ? On peut même décliner, pour le grand malheur de M. Tounsi, l’interrogation sous sa forme inversée, ce qui la rend encore plus désagréable : à quoi sert de dresser le tapis rouge à Rabah Kebir quand cela ne dispense même pas d’injecter 4000 policiers supplémentaires dans Alger pour la protéger du GSPC durant le Ramadhan ? La réponse, hélas pour nous tous, n’est pas seulement dans les classiques théories sur la combinaison entre islamisme armé et islamisme politique. Cela relèverait de ce débat nébuleux que d’éternels rhéteurs très avertis, pères spirituels du «qui-tue-qui ? » et ne désespérant pas de gagner le monde à leur insondable perspicacité, ont vidé de tout son sens. La réponse, plus proche de nous et beaucoup moins sujette à controverses d’idées, est dans l’inavouable bouleversement du scénario prévu par la charte qui s’opère sous nos yeux et par lequel nos dirigeants ont permuté, sans le savoir, leur rôle avec les islamistes. En septembre 2005, le texte initial proposé au référendum avait certaines allures d’une armistice votée entre un vainqueur et un vaincu : c’était l’Etat algérien qui signifiait aux islamistes l’octroi de leur liberté de mouvement en échange de l’abandon de toute ambition politique et de tout droit à l’expression. C’est par ces clauses aguichantes que fut emportée l’adhésion des catégories démocrates les plus crédules et les moins désintéressées. En septembre 2006, extraordinaire retournement de situation : ce sont les islamistes qui, par une infiltration lente et insidieuse à travers les brèches de la charte, signifient à l’Etat algérien la possibilité d’une trêve armée en échange d’un retour inconditionnel en politique et la récupération du terrain perdu depuis 1992. C’est ce que dit Rabah Kebir, avec le vocabulaire de la roublardise. C’est ce que dit Madani Mezrag en des termes plus arrogants. C’est ce qu’exigent les dirigeants de l’ex-FIS promus miraculeusement au rang de protagonistes politiques par la faute de la politique pétainiste d’un régime trop faible, trop incohérent, trop vermoulu par la corruption, inapte à se hisser à la hauteur de quinze années de résistance. Le pouvoir de Bouteflika est aujourd’hui nu devant la guerre. Un an à peine après le référendum, il est réduit à espérer des commanditaires du crime qu’ils désarment leurs propres hommes. C’est ce que reconnaît M. Tounsi, stoïque devant l’inavouable, quand il dit souhaiter des repentis qu’ils «lancent un appel à leurs anciens compagnons de maquis». En contrepartie de quel autre renoncement la république sollicite-t-elle aujourd’hui l’assistance de ses bourreaux ? Le chef de la police ne le dit pas, pas plus que son ministre de l’Intérieur. Trois choses restent cependant certaines : le régime, dans sa posture actuelle, est obligé de céder d’autres espaces de pouvoir à l’islamisme, la nomination de Belkhadem n’ayant pas suffi ; le terrorisme ne baissera pas d’intensité tant que ces espaces de pouvoir n’auront pas été récupérés par les dirigeants islamistes ; les chefs intégristes, en relation avec la toile islamiste mondiale, ont un catalogue précis de leurs revendications politiques. Le temps a reculé : nous voilà en décembre 1991 ! Nous allons devoir, de nouveau, assumer nos choix et le prix de nos espoirs.

Mohamed BENCHICOU

 

 © Le Soir d'Algérie du 23 septembre 2006

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie



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