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Le regard de Mohamed Benchicou

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Liberté de la presse en Algérie


«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed Benchicou

Laissez les cadavres refroidir, Monsieur Ouyahia !

Mohamed Benchicou, intellectuel et brillant journaliste  algérienA quoi bon faire la chronologie du malheur ?  Elle ne semble plus interpeller sur la vraisemblance quotidienne de la mort. Ni même émouvoir. A quoi bon s'offusquer de l'assassinat ordinaire de huit misérables gardes communaux dans ce hameau tout aussi misérable de Beni Allal, douar perdu, livré aux indifférences, inconnu diriez-vous, mais que je connais pourtant bien, Beni Allal, village colonial à l'est de ma Miliana natale, où j'ai toujours retrouvé les senteurs de l'enfance, conservées ici comme une offrande à l'éternité, le parfum de l'aubépine et l'odeur du lait de vache.

Ici, avant le GSPC, il y avait les cerisaies. Elles offraient ce goût indéfinissable de la vie et la douce euphorie des fruits sacrés. Désormais, Beni Allal, c'est l'oubli et la mort. Alors nous ne ferons pas, cette semaine encore, la chronologie du malheur. Puisqu'il est nié officiellement, puisque aucun officiel n'a assisté aux funérailles de huit pères de famille sacrifiés sur l'autel de je ne sais quelle cause. Puisque ces corps criblés de balles n'empêchent pas les marauds de toujours revendiquer le Nobel. Ni les nécrophages du RND de les tuer une seconde fois par l'apologie funeste de la réconciliation nationale. Puisqu'il est trop tard pour les deuils dans un pays gouverné par son nombril et qui couvre sa souillure d'un voile d'argent, qui se voit déjà "carrefour de la culture arabe", entre deux râles, entre deux générations d'orphelins. Entre deux indignités. Quand une patrie s'accommode de ses cercueils, c'est qu'elle doit réapprendre à vivre. L'homme est né lorsque pour la première fois, devant un cadavre, il a chuchoté : pourquoi ?" a dit André Malraux. Alors oui, pourquoi ? De grâce, ne traitons pas par la désinvolture ou le désabusement une question dont nous sommes déjà comptables devant les prochaines générations. Réfléchissons. Analysons. La banalisation de la mort est une glissade tragique vers l'inconnu. Vers quoi nous dirigeons-nous et qui orchestre le sordide tambourin funéraire ? Trouvons les réponses par nous-mêmes, de façon autonome, sans nous nous en remettre aux politiciens lâches et fourbes qui, du RND aux démocrates d'appoint, finassent pour exploiter la douleur au profit de leurs misérables ambitions politiques. N'attendons plus des professionnels d'une certaine duplicité républicaine qu'ils produisent un discours d'éclairage. Pour avoir applaudi à la charte de la paix de Bouteflika, à une capitulation historique, ils ont non seulement trahi la cause de la République mais sont devenus, définitivement, otages de leur forfaiture. ?coutons d'ailleurs ce que dit le parti de l'ancien chef de gouvernement au lendemain de la tuerie de Beni Allal : "Le regain du terrorisme observé ces dernières semaines ne signifie pas l'échec de la réconciliation nationale, il nous faut au contraire la consolider." Laissez au moins refroidir les cadavres, M. Ouyahia ! A une occasion au moins, le courage n'aura pas été de votre côté. Et c'était l'occasion de trop. De grâce taisez-vous sur Beni Allal, sur les corps déchiquetés des soldats, sur ces dépouilles anonymes dont vous avez absous les assassins et sur celles qui vont garnir les cimetières de leurs tombes. Au risque de froisser un peu plus l'humeur des républicains félons qui ont fait le lit de la stratégie pétainiste, je répèterai le mot de Julien Benda : "Nous ne demandons pas au chrétien de ne point violer la loi chrétienne ; nous lui demandons, s'il la viole, de savoir qu'il la viole." L'auteur de La trahison des clercs savait de quoi il parlait : un acte de parjure, en religion comme en politique, disqualifie pour toujours son auteur de la défense de la foi. Le discours qui consiste à s'indigner du terrorisme tout en légitimant la charte de Bouteflika accentue, dans la bouche de son concepteur, l'ampleur du déshonneur. Silence, messieurs, sur un malheur qui porte désormais votre empreinte! Mais alors, et puisqu'il nous faut trouver des explications autonomes et émancipées à la récurrence des deuils, par quoi commencer ? Peut-être par deux observations capitales pour l'avenir immédiat : la première nous enseigne que la réconciliation nationale, depuis six mois, a cessé d'être une erreur politique pour devenir franchement une faute antinationale ; la seconde nous apprend que la recrudescence des actes terroristes ira en s'amplifiant, forcément, car elle est la stratégie payante par laquelle les islamistes enfoncent le clou planté le 29 septembre 2005, par laquelle ils mettent en garde le pouvoir contre toute idée d'abandonner la politique de réconciliation, la stratégie par laquelle, on le voit, ils engrangent des bénéfices politiques et se positionnent dans la guerre de succession. Le premier constat s'appuie sur des faits alarmants : la plupart des attentats terroristes commis ces derniers mois sont l’œuvre de terroristes fraîchement libérés de prison par la grâce de la roublardise et de l'imbécillité. La charte du président Bouteflika a reconstitué les maquis. Ce qu'on craignait s'est finalement produit : dix années de traque et de guerre ont été gommées d'un seul coup de plume. Dans ses grands moments de lucidité gaulliste, le président français Jacques Chirac a eu cette phrase terrible de simplicité : "Les grandes décisions ne peuvent être prises contre un peuple." Bouteflika devrait méditer la pensée. Tout est à refaire ? Pas seulement. Eliminer les islamistes armés ne servira à rien tant que subsistera la doctrine qui les ressuscite systématiquement. Le pays est mis en demeure d'un profond salut républicain. Les opérations militaires resteront inefficaces tant qu'elles ne seront pas soustendues par un authentique projet politique républicain. C'est le nouveau défi de la société. En revanche, et c'est le second constat qui s'impose, le terrorisme paraît, lui, bel et bien assis sur un projet politique : le retour des islamistes à la politique d'abord, au pouvoir ensuite. C'est sa cause sacrée. Celle qui l'entraînera, pour un temps ou pour longtemps, à endeuiller le pays. En multipliant les attentats meurtriers il ne fait pas que réaffirmer sa présence. Il consolide surtout la politique capitularde de Bouteflika en signifiant à l'opinion qu'elle demeure la seule solution pour arrêter l'effusion de sang. Continuer à combattre le terrorisme islamiste mais en exigeant une autre politique pour l'Algérie : voilà ce qui nous attend.

Mohamed BENCHICOU

 

 © Le Soir d'Algérie du 19 octobre 2006

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie



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