A
quoi bon faire la chronologie du malheur
? Elle ne semble plus interpeller
sur la vraisemblance quotidienne de la mort.
Ni même émouvoir. A quoi bon
s'offusquer de l'assassinat ordinaire de
huit misérables gardes communaux
dans ce hameau tout aussi misérable
de Beni Allal, douar perdu, livré
aux indifférences, inconnu diriez-vous,
mais que je connais pourtant bien, Beni
Allal, village colonial à l'est de
ma Miliana natale, où j'ai toujours
retrouvé les senteurs de l'enfance,
conservées ici comme une offrande
à l'éternité, le parfum
de l'aubépine et l'odeur du lait
de vache.
Ici,
avant le GSPC, il y avait les cerisaies.
Elles offraient ce goût indéfinissable
de la vie et la douce euphorie des fruits
sacrés. Désormais, Beni Allal,
c'est l'oubli et la mort. Alors nous ne
ferons pas, cette semaine encore, la chronologie
du malheur. Puisqu'il est nié officiellement,
puisque aucun officiel n'a assisté
aux funérailles de huit pères
de famille sacrifiés sur l'autel
de je ne sais quelle cause. Puisque ces
corps criblés de balles n'empêchent
pas les marauds de toujours revendiquer
le Nobel. Ni les nécrophages du RND
de les tuer une seconde fois par l'apologie
funeste de la réconciliation nationale.
Puisqu'il est trop tard pour les deuils
dans un pays gouverné par son nombril
et qui couvre sa souillure d'un voile d'argent,
qui se voit déjà "carrefour
de la culture arabe", entre deux râles,
entre deux générations d'orphelins.
Entre deux indignités. Quand une
patrie s'accommode de ses cercueils, c'est
qu'elle doit réapprendre à
vivre. L'homme est né lorsque pour
la première fois, devant un cadavre,
il a chuchoté : pourquoi ?"
a dit André Malraux. Alors oui, pourquoi
? De grâce, ne traitons pas par la
désinvolture ou le désabusement
une question dont nous sommes déjà
comptables devant les prochaines générations.
Réfléchissons. Analysons.
La banalisation de la mort est une glissade
tragique vers l'inconnu. Vers quoi nous
dirigeons-nous et qui orchestre le sordide
tambourin funéraire ? Trouvons les
réponses par nous-mêmes, de
façon autonome, sans nous nous en
remettre aux politiciens lâches et
fourbes qui, du RND aux démocrates
d'appoint, finassent pour exploiter la douleur
au profit de leurs misérables ambitions
politiques. N'attendons plus des professionnels
d'une certaine duplicité républicaine
qu'ils produisent un discours d'éclairage.
Pour avoir applaudi à la charte de
la paix de Bouteflika, à une capitulation
historique, ils ont non seulement trahi
la cause de la République mais sont
devenus, définitivement, otages de
leur forfaiture. ?coutons d'ailleurs ce
que dit le parti de l'ancien chef de gouvernement
au lendemain de la tuerie de Beni Allal
: "Le regain du terrorisme observé
ces dernières semaines ne signifie
pas l'échec de la réconciliation
nationale, il nous faut au contraire la
consolider." Laissez au moins refroidir
les cadavres, M. Ouyahia ! A une occasion
au moins, le courage n'aura pas été
de votre côté. Et c'était
l'occasion de trop. De grâce taisez-vous
sur Beni Allal, sur les corps déchiquetés
des soldats, sur ces dépouilles anonymes
dont vous avez absous les assassins et sur
celles qui vont garnir les cimetières
de leurs tombes. Au risque de froisser un
peu plus l'humeur des républicains
félons qui ont fait le lit de la
stratégie pétainiste, je répèterai
le mot de Julien Benda : "Nous ne demandons
pas au chrétien de ne point violer
la loi chrétienne ; nous lui demandons,
s'il la viole, de savoir qu'il la viole."
L'auteur de La trahison des clercs savait
de quoi il parlait : un acte de parjure,
en religion comme en politique, disqualifie
pour toujours son auteur de la défense
de la foi. Le discours qui consiste à
s'indigner du terrorisme tout en légitimant
la charte de Bouteflika accentue, dans la
bouche de son concepteur, l'ampleur du déshonneur.
Silence, messieurs, sur un malheur qui porte
désormais votre empreinte! Mais alors,
et puisqu'il nous faut trouver des explications
autonomes et émancipées à
la récurrence des deuils, par quoi
commencer ? Peut-être par deux observations
capitales pour l'avenir immédiat
: la première nous enseigne que la
réconciliation nationale, depuis
six mois, a cessé d'être une
erreur politique pour devenir franchement
une faute antinationale ; la seconde nous
apprend que la recrudescence des actes terroristes
ira en s'amplifiant, forcément, car
elle est la stratégie payante par
laquelle les islamistes enfoncent le clou
planté le 29 septembre 2005, par
laquelle ils mettent en garde le pouvoir
contre toute idée d'abandonner la
politique de réconciliation, la stratégie
par laquelle, on le voit, ils engrangent
des bénéfices politiques et
se positionnent dans la guerre de succession.
Le premier constat s'appuie sur des faits
alarmants : la plupart des attentats terroristes
commis ces derniers mois sont l’œuvre de
terroristes fraîchement libérés
de prison par la grâce de la roublardise
et de l'imbécillité. La charte
du président Bouteflika a reconstitué
les maquis. Ce qu'on craignait s'est finalement
produit : dix années de traque et
de guerre ont été gommées
d'un seul coup de plume. Dans ses grands
moments de lucidité gaulliste, le
président français Jacques
Chirac a eu cette phrase terrible de simplicité
: "Les grandes décisions ne
peuvent être prises contre un peuple."
Bouteflika devrait méditer la pensée.
Tout est à refaire ? Pas seulement.
Eliminer les islamistes armés ne
servira à rien tant que subsistera
la doctrine qui les ressuscite systématiquement.
Le pays est mis en demeure d'un profond
salut républicain. Les opérations
militaires resteront inefficaces tant qu'elles
ne seront pas soustendues par un authentique
projet politique républicain. C'est
le nouveau défi de la société.
En revanche, et c'est le second constat
qui s'impose, le terrorisme paraît,
lui, bel et bien assis sur un projet politique
: le retour des islamistes à la politique
d'abord, au pouvoir ensuite. C'est sa cause
sacrée. Celle qui l'entraînera,
pour un temps ou pour longtemps, à
endeuiller le pays. En multipliant les attentats
meurtriers il ne fait pas que réaffirmer
sa présence. Il consolide surtout
la politique capitularde de Bouteflika en
signifiant à l'opinion qu'elle demeure
la seule solution pour arrêter l'effusion
de sang. Continuer à combattre le
terrorisme islamiste mais en exigeant une
autre politique pour l'Algérie :
voilà ce qui nous attend.
Mohamed
BENCHICOU |
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