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Le regard de Mohamed Benchicou

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Liberté de la presse en Algérie


«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed Benchicou

Nos pickpokets, "Echourrouk" et cheb Mami

Mohamed Benchicou, intellectuel et brillant journaliste  algérienJ'allais, cette semaine, revenir sur l'instructive interview de l'ancien gouverneur de la Banque centrale Abderahmane Hadj Nacer et le judicieux parallèle qu'il établit, comme le fit Ahmed Benbitour, entre liberté et croissance économique quand la déflagration des bombes de Réghaïa et Dergana me rappela à cette triste évidence : ces réflexions sont aujourd'hui accessoires, presque dérisoires, dans une République qui ignore le temps qu'il lui reste encore à vivre.

Les déterminants du débat, comme aiment à le dire les politologues, sont, hélas, ailleurs que dans les règles de bonne gouvernance, la bonne gestion des finances publiques ou la maîtrise des recettes pétrolières. Ils sont, et autant regarder le monstre en face, dans la capacité de l'Algérie de 2006 à survivre ou non à ses étrangleurs terroristes. Y arrivera-t-elle ? Une agression décisive, militaire et politique, semble engagée contre elle par des forces intégristes revigorées, une agression réfléchie, pilotée par des états-majors de la mort et du désespoir, encouragée par l'indifférence quasi générale, dopée par les connivences et nourrie par une certaine lâcheté nationale. Les troupes islamistes, aujourd'hui rééquipées et dotées des hommes et du matériel qu'il faut, paraissent sur le point d'embraser le territoire national pour porter l'estocade, accélérer ou, plutôt, achever la capitulation de la République que des négociateurs politiques islamistes, Belkhadem et Kébir en tête, marchandent en haut lieu. Il est l'heure de se réveiller à une douloureuse réalité : le terrorisme va frapper encore et encore, toujours plus sauvagement, parce qu'il a un but politique à atteindre et parce qu'il est la force de frappe sur laquelle s'appuie la stratégie islamiste de conquête de pouvoir. Jamais, depuis l'indépendance, le pays n'a été aussi proche de l'agonie. La politique de réconciliation nationale du président Bouteflika, par la reconstitution des maquis qu'elle a favorisée, l'a placée dans la plus fragile position depuis l'indépendance : l'Algérie négocie la fin d'une guerre, qui paraît la submerger, contre des espaces importants de la souveraineté nationale. Or, toute la démarche fourbe et insidieuse des ténors politiques de l'islamisme consiste aujourd'hui à gagner du temps en camouflant, aux yeux de l'opinion, le caractère volontairement concomitant du terrorisme et des négociations politiques souterraines qu'ils ont engagées avec le pouvoir. Comment ? En le banalisant. Quand Abdelaziz Belkhadem affirme devant la presse que les délits liés à la délinquance sont en hausse alors que ceux rattachés au terrorisme sont en baisse, il relègue, par la sournoise similitude qu'il établit entre le larcin de rue et la pose d'une bombe, l'acte terroriste au rang du vulgaire maraudage. Il omet la différence capitale qui sépare le pickpocket du terroriste : le premier se fixe des buts personnels, il vole pour lui-même ; le second a un objectif politique, il tue pour renverser le pouvoir en place. La recette semble payer. Regardez donc ces esprits vulnérables redonner une légitimité aux chefs intégristes en s'en accommodant comme on s'accommoderait d'une belle-mère fortunée, c'est-à-dire par la déférence surfaite et le papotage doucereux. J'ai en mémoire cette photo embarrassante d'un directeur de journal recevant Rabah Kébir. J'ignore ce que peut dire un journaliste au commanditaire des assassinats de ses collègues, mais le chef-tueur a dû ressortir blanchi d'une rédaction qui portait encore les marques de ses forfaits. Les propagandistes intégristes avaient déjà réussi à convaincre certaines âmes démocrates de leur repentance et de la “dissolution de l'islamisme dans les affaires”. Voilà qu'ils osent une audace supplémentaire : prendre le thé sous le portrait de leurs victimes. Une façon de s'exercer au cynisme du pouvoir et de s'inspirer de celui qui reste familier à nos dirigeants. N'est-ce pas, après tout, Ahmed Ouyahia qui a inauguré cette mode sordide qui consiste à s'émouvoir de ses propres crimes, par les funestes larmes de saurien qu'il versa, ce jour malheureux, sur la tombe de Guermah Massinissa ? Qu'entreprendre alors pour desserrer l'étreinte qui risque d'étouffer notre patrie ? Engager une course contre la montre. Une course de survie. Obtenir le gel puis la remise en question de la réconciliation nationale, de la Charte pour la paix et de tout ce toutim malodorant qui a toutes les allures d'une chair décomposée dont se nourrit, avec appétit, la charogne islamiste. Revenir au discours clair et percutant sur la malédiction qui frappe le pays : un tueur est un tueur. Hommes politiques démocrates ou avertis des choses de la vie, c'est votre défi. L'ultime. Solidarité avec Echourouk Al Yaoumi. Notre confrère a été condamné mardi, sur plainte du colonel Mouammar El Kadhafi, à des peines trop lourdes pour être seulement celles du juge : 6 mois d'emprisonnement ferme à l'encontre du directeur de la publication du journal et de l'auteur du reportage incriminé, suspension du journal pour une période de 2 mois, amende, dommages et intérêts. Le précédent est grave. Trop grave, même s'il concerne un journal réputé pour cultiver la haine et le mépris envers ses collègues et qui semble avoir tout entrepris pour susciter l'indifférence à son endroit. Je n'oublie pas que Echourouk Al Yaoumi s'était ouvertement réjoui de mon incarcération, le 14 juin 2004, et qu'il a commis ce titre affligeant en page une et à mon intention : “La récréation est terminée”. Voilà qu'elle le devient pour lui aussi. A la différence, cependant, de notre malheureux confrère, nous ne voyons pas dans ses déconvenues matière à exulter. Le sort de la presse libre en Algérie est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux ressentiments. A quoi bon rappeler, par la formule galvaudée, que je ne partage pas les idées de ce journal. Je laisserai donc Voltaire à sa place. C'est un quotidien algérien qu'on martyrise, et qu'on martyrise non pour une opinion ou une contrevérité diffamante, mais pour avoir seulement suscité le courroux du leader libyen par un reportage absolument vierge de tout outrage. La jeune journaliste a seulement pris l'initiative de rapporter les témoignages de Touareg affirmant que le colonel Kadhafi finançait un projet d'une confédération targuie dans la région du Sahel. Le colonel n'a pas aimé. Voilà qui indispose déjà les férus de l'éthique et de la déontologie : ils vont devoir ajouter l'humeur des chefs d'Etat voisins parmi les obligations auxquelles devra désormais se soumettre le bon et loyal journal. Où allons nous si des autocrates non contents de bloquer la liberté de la presse dans leur propre pays entreprennent de museler celle qui s'exerce laborieusement en Algérie ? C'est pourquoi, victime d'un procès qui semble avoir obéi à des considérations politiques supérieures, Echourouk Al Yaoumi ne doit pas être laissé seul face à l'injustice. C'est notre devoir élémentaire d'être à ses côtés aujourd'hui. Le reste est affaire d'amour du métier. Cheb Mami est-il innocent ? C'est à cet avis que semblent, en tout cas, nous inviter certains observateurs pas dupes. Pour eux, nous serions face à un coup monté par la police et par la justice françaises dans le but d'en découdre avec le régime algérien. Cheb Mami est donc innocent par le simple fait qu'il soit une relation du président Bouteflika. Et qui peut douter de la probité d'une relation du président Bouteflika ? En dehors du wali Bouricha, de Chekib Khelil, des responsables de BRC et quelques dizaines d'autres, celles qui restent sont généralement assez honnêtes. Ce qui m'embarrasse dans ces affirmations c'est qu'on a l'air de demander aux juges français de faire preuve, à l'endroit de cheb Mami, de la même indulgence que celle de leurs homologues algériens en charge de l'affaire Khalifa et qui ont pris soin de ne pas auditionner le chanteur. Alors oui, je l'avoue, l'injustice qui frappe Mami ne me torture pas et je pense plutôt à celle qui frappe mes amis détenus injustement incarcérés, cadres de Khalifa précisément, et qui paient pour tous les Mami du pays. Je pense aujourd'hui à Hakim, à Akli, à Hocine, à Djamel, à Aziz, à Maloufi et aux familles des deux cadres de Khalifa morts en prison. Je pense, en ce 1er novembre, à tous les compagnons de prison qui n'ont pas bénéficié de la même clémence que celle dont jouissent, sous notre nez, Layada et Rabah Kébir. Que mon salut arrive chez Saoud, Moha, Mourad ou Rachid à El-Harrach, qu'il atteigne Aziz à Berrouaghia, Rabah à El-Attaf, Amar et Mustapha à Ksar-El- Boukhari, Talbi et Saïd à Bouira, qu'il effleure de mon amitié tous ces lampistes et ceux que j'ai dû forcément oublier et qui, eux, ne comptent pas parmi les relations du président Bouteflika.

Mohamed BENCHICOU

 

 © Le Soir d'Algérie du 02 novembre 2006

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie



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