Le
premier cadeau de 2007 est une splendide
extravagance : l’image d’un dictateur pendu
qui arrache des larmes aux masses arabes
! Une année qui commence par une
pareille bizarrerie ne peut pas être
tout à fait mauvaise. C’est vrai
que Dieu entend plus facilement un sanglot
qu’un appel, si on en croit saint Augustin,
mais l’Histoire devrait quand même
nous inviter à plus de retenue.
On
n’offre pas une gloire posthume à
un despote sous prétexte qu’il a
été exécuté
dans des conditions humiliantes et par des
Américains arrogants qui, il est
vrai, ne sont pas des modèles d’équité
et de probité. Bridons nos émotions.
Le monde arabe a suffisamment de nobles
causes en quête de héros pour
qu’on érige une stèle d’honneur
à la mémoire d’un des tyrans
qui ont bâti le déshonneur
et l’impuissance arabes. Ne pas danser autour
du totem est une chose, gémir sur
le cadavre d’un dictateur en est une autre.
Sans ces autocrates sanguinaires qui ont
étouffé leurs propres sociétés,
le monde arabe n’en serait pas, cinq siècles
après la chute de Grenade, à
pleurer aujourd’hui sur son impotence et,
ironie de l’Histoire, à regarder
des yankees pendre leurs leaders comme dans
un mauvais western. Or, précisément,
pour nous Algériens, plutôt
que de nous émouvoir sur la fin peu
prestigieuse du dictateur, il convient peut-être
de méditer cette providentielle morale
de l’Histoire : le crime contre l’humanité
rattrape presque toujours ses auteurs. Officiellement,
Saddam Hussein a été condamné
pour le massacre de 148 villageois chiites
durant les années 1980. Autrement
dit, selon les nouvelles normes internationales,
rappelées insidieusement par la justice
irakoaméricaine, l’assassinat collectif
commis par un gouvernant dans l’exercice
de ses fonctions conduit, inexorablement,
même vingt ans après, au mieux
à la prison, au pire à la
potence. Mais alors, dans l’échelle
des délits, tuer 148 villageois kurdes
est-il forcément moins pardonnable
que tuer 126 manifestants kabyles ? Nos
cadavres kabyles valent-ils leurs dépouilles
kurdes ? J’arrête ici les indignations
cocardières : je ne suggère
pas, par ce parallèle, qu’il faut
penser à dresser la potence à
Bouteflika ou à Zerhouni et je ne
fais pas de la justice américaine
le parangon de l’équité mondiale.
Je pose juste une question qui sera, tôt
ou tard, posée devant l’opinion internationale
et que, dans son infinie suffisance, le
régime algérien croit dissoute
dans la mare boueuse des connivences politiciennes.
Quand donc réaliserez- vous, messieurs,
que le sang versé pour la démocratie
et la liberté, dans ce pays, est
indélébile ? Car enfin, si
la mémoire a rattrapé Saddam
Hussein pour un massacre mené en
représailles à un attentat
manqué contre un convoi présidentiel,
que dire d’une tuerie conduite sadiquement
contre des citoyens kabyles revendiquant
juste la vérité ? L’illusion
de l’oubli est tentante. Elle est tellement
forte chez nos souverains, qu’ils en viennent,
par un exercice effréné de
la mégalomanie et de la paranoïa
politique, jusqu’à prétendre
se classer parmi les personnalités
honorables de la planète et à
même postuler pour le Nobel de la
paix ! La mascarade nationale a même
pris une tournure grotesque avec le lancement
d’un récent appel soutenant la candidature
de Bouteflika au Nobel et signé par
des figures du monde de la culture et des
affaires qui se sont tristement prêtées
à la loufoquerie. Les courtisans
qui, pour reprendre Camus, ne savent placer
que leurs fauteuils – ou leurs portefeuilles
– dans le sens de l’Histoire, Saddam n’en
manquait pas. Ils n’ont rien pu faire contre
la déchéance du despote. Curieusement,
il semble que cette morale de l’Histoire
n’ait pas tout à fait échappé
au pouvoir algérien. Commentant la
pendaison de Saddam Hussein, le gouvernement
Belkhadem, dans une déclaration très
peu médiatisée, plaide pour
une certaine impunité des gouvernants
pour les abus commis durant l’exercice de
leur pouvoir, niant aux hommes la compétence
à juger les souverains. Après
avoir, en effet, regretté que l’ancien
président irakien ait fait l’objet
d’un «jugement des hommes» et
exécuté «suite à
une condamnation à mort pour des
actes relevant de ses activités à
la tête de l’Etat irakien»,
le pouvoir algérien estime que «l’évaluation
de sa vie appartient au jugement de Dieu».
God save the king !
Mohamed
BENCHICOU |
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