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Le regard de Mohamed Benchicou

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Liberté de la presse en Algérie


«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed Benchicou

Et vous messieurs, qui vous pardonnera ?

Mohamed Benchicou, intellectuel et brillant journaliste  algérienLes âmes chauvines sont ulcérées, les islamistes sont révoltées et les patriotes de la 25e heure repartent en guerre : en refusant, à Alger même, de s'excuser pour les crimes de la colonisation, Nicolas Sarkozy a installé une polémique de diversion fort commode pour les gouvernants algériens et réveillé ce qu'il y a sans doute de plus profondément hypocrite dans la classe politique algérienne.

Nos dirigeants adorent les indignations qui masquent leurs péchés. Aussi, est-il sans doute l'heure de leur retourner, au cours de cette controverse surfaite, la question qui choque : le peuple algérien n'a-t-il pas autant besoin d'une repentance pour les crimes commis avant 1962 que pour les injustices qu'il endure depuis 1962 ? Car vous, messieurs, qui vous pardonnera ? C'est que la notion de pardon est d'une manipulation délicate et Abdelaziz Belkhadem devrait se garder d'en abuser. Elle survit au temps et aux hommes et ne se reconnaît aucune exception ni aucune date de péremption. Le mérite de M. Sarkozy est d'avoir rappelé, involontairement, qu'elle était surtout une affaire de générations. En déclarant à Alger que "l'on ne peut pas demander aux fils de s'excuser des fautes de leurs pères", le ministre français commet certes une erreur de bon sens - on exige toujours des fils, et on l'a vu lors du débat sur le génocide arménien, qu'ils se repentent des crimes de leurs pères, parce que, précisément, ils en sont déliés - mais, dans la foulée, il restitue une lourde vérité : les fils exigent autant le pardon pour les crimes commis sur leurs pères que la repentance pour les infamies perpétrées sur eux-mêmes. Parce que, tout de même, pour reprendre la formule de Jules Renard, on se repent toujours des torts irréparables, des torts qu'on a eus envers des gens qui sont morts. Et à quoi ouvre donc droit le statut des vivants ? Eux, en Algérie en tout cas, souffrent de la même plaie depuis 1830. Il y a comme une linéarité historique de l'humiliation qui frappe notre peuple. L'Algérien, M. Sarkozy, a subi des outrages dans sa chair et dans sa mémoire de la part de la France coloniale et il était attendu des autorités françaises qu'elles le reconnaissent et s'en excusent publiquement afin que les cicatrices se referment enfin. Mais l'Algérien, M. Belkhadem, a tout aussi souffert, après l'indépendance, du totalitarisme, du déni de droit, des pillages des richesses nationales, de l'écrasement de son identité, des exactions et des assassinats commis, contre lui, par ceux qui se sont proclamés ses anciens libérateurs et par les fanatiques qui ont tué au nom de Dieu. Et vous, messieurs, qui vous pardonnera ? A quoi devons-nous cette continuité dans l'avilissement ? A une certaine progéniture du colonialisme qui nous gouverne depuis 44 ans. Au risque de heurter encore plus les foules cocardières, je crois que l'occupant français n'a pas laissé en Algérie que les blessures, les deuils et l'écrasement de la personnalité algérienne. Il a surtout pondu les oufs de la future dictature algérienne. Les pouvoirs totalitaires qui se sont succédé à la tête du pays depuis 1962 ne sont rien d'autre que la descendance hybride d'un occupant qui a complètement destructuré nos sociétés et dont ils ont hérité de l'art du mépris et de la science de l'abaissement. Il faudra bien qu'un jour on se penche sur la relation filiale entre colonialisme et dictature. Aussi, rester fidèles au combat de Novembre, n'est pas seulement revendiquer la repentance de la France coloniale, c'est aussi obtenir celle des régimes algériens qui ont humilié la population avec les mêmes techniques oppressives. Novembre c'est la repentance plus la démocratie. La clé du futur. "Possible ou impossible, le pardon nous tourne vers le passé. Il y a aussi de l'à-venir dans le pardon" a dit Jacques Derrida, le philosophe disparu, l'enfant d'Alger qui deviendra par la suite l'un des plus célèbres penseurs contemporains. Derrida qui revendique de parler "comme Algérien devenu français un moment donné" a un regard charnel et émouvant sur l'Algérie dont il reconnaît à l'héritage qu'il en a reçu "quelque chose qui a probablement inspiré mon travail philosophique". Alors je retiens précieusement de cet éminent intellectuel, qui a beaucoup réfléchi sur la cause algérienne mais qui a toujours invité aux grandes remises en question, cette intervention lors d'une commémoration de la journée du 17 octobre 1961 : "Nous aurions, me semble-t-il " contre l'oubli ", un premier devoir : pensons d'abord aux victimes, rendons-leur la voix qu'elles ont perdue. Mais un autre devoir, je le crois, est indissociable du premier : en réparant l'injustice et en sauvant la mémoire, ! il nous revient de faire œuvre critique, analytique et politique. Citoyens de l'Etat dans lesquels nous vivons ou citoyens du monde, au-delà même de la citoyenneté et de l'Etat-nation, nous devons tout faire pour mettre fin à l'inadmissible. Il ne s'agit plus seulement alors du passé, de mémoire et d'oubli. Nous n'accepterons plus de vivre dans un monde qui non seulement tolère les violences illégales mais, viole la mémoire et organise l'amnésie de ses forfaits. Notre témoignage critique doit transformer l'espace public, le droit, la police, la politique de l'archive, des médias et de la mémoire vive." Nous en sommes encore loin. Nos dirigeants s'oublient dans les outrages qu'ils font subir à leur peuple, qui prolongent l'injustice coloniale et qui, regardez bien, sont quasiment du même ordre que celles que lui infligea, de Bugeaud à Massu, l'occupant français. Leurs exaspérations tartuffiennes, après les propos de Sarkozy, ont quelque chose de sordidement factice et trahissent, en tout cas, la volonté d'un pouvoir " qui non seulement tolère les violences illégales mais viole la mémoire et organise l'amnésie de ses forfaits", pour citer Derrida. Entendez-les crier au scandale après les propos de Sarkozy ! Amour du pays ? Attachement à Novembre ? Pensez donc ! Leur colère est fourbe et sélective. Car enfin, M. Belkhadem, comment exiger, avec véhémence, que la France s'excuse pour ses meurtres en Algérie entre 1830 et 1962 et, dans le même temps, avec une splendide magnanimité, dispenser les assassins terroristes, algériens ceux-là, de cette même repentance pour des meurtres plus récents ? C'est pourtant dans la même chair que fut planté le couteau. Et où étaient passés ces exubérants gardiens de la mémoire qu'on entend aujourd'hui appeler à défendre l'honneur du drapeau, où étaient-ils quand Rabah Kébir, annonçant que le FIS entend changer de sigle comme le fit naguère le PPA qui devint MTLD après son interdiction, s'amusa à l'odieux parallèle entre le parti de la haine et celui du sacrifice, entre Madani Mezrag et Rabah Bitat, entre le fils de Hassan El Banna et le père du FLN ? Entre l'assassin et le libérateur. Je n'ai entendu aucune de ces voix mortellement nationalistes, ni même d'ailleurs celle des anciens maquisards qui semblent toutes converties à l'art du possible, je n'ai entendu aucune d'elles protester de ce que Boudiaf soit assimilé à Naegellen. Le premier a interdit le FIS pour sauver une idée de la République. Le second a interdit le PPA pour sauver l'occupation coloniale. Pour toutes ces raisons, c'est-àdire pour sa duplicité et son impopularité, le pouvoir algérien est disqualifié pour défendre la mémoire collective et exiger la repentance de la France. Désormais, et il s'agit de le réaliser, la protection de notre mémoire est aussi une affaire des jeunes générations. C'est un combat pour se réapproprier, d'un seul souffle, le passé et le futur. Vous ne protégerez pas Novembre à notre place, parce que, désormais, défendre Novembre c'est aussi se battre pour une société débarrassée de ses obscurantismes et de ses tuteurs, pour la justice sociale, pour l'alternance, pour les libertés, pour les droits de la femme, pour le pluralisme politique et médiatique, pour le droit de penser et de parler librement. Novembre ne vous appartient plus. Vous l'avez trahi. Et, régents grabataires ou courtisans fourbes, pensez dès maintenant à la fatalité de l'histoire. Et vous messieurs, qui vous pardonnera ?

Derrière les petites phrases

On oublie souvent que cette implacable compétition algérienne entre la vie et le destin noir, entre la liberté et les obscurantismes, entre l'Algérie et l'islamisme, rythme aujourd'hui toute la vie politique dans notre pays. Mais nous lui préférons le confort de nous en tenir à ses aspects les plus croustillants et donc les plus insignifiants. Il y a, certes, la part du désabusement dans cette démission de la vigilance. Il y a sans doute aussi un peu de candeur et même, pourquoi le cacher, l'influence d'une certaine perspicacité surfaite. Mais j'y vois surtout de la fascination pour la comédie du pouvoir qui se joue sous nos yeux et qui, à bien des égards, parce qu'interprétée par de parfaits Scapins, ne manque pas de virtuosité. Entre un président de la République qui se dit ressuscité au point de délivrer lui-même son propre bulletin de santé, un chef de gouvernement qui s'oppose, sur tout et sur rien, à son prédécesseur lequel retrouve, contre toute attente, son appétit pour l'intrigue et les petites phrases, il y a, en effet, matière à s'amuser et à épiloguer stérilement. Et des observateurs, pourtant fort avertis, se laissent séduire par cette guerre des mots qu'ils interprètent, hâtivement, comme l'expression d'une rivalité entre des clans ou entre des personnes quand elle n'est, avant tout, que l'écho d'un affrontement majeur entre le pays et le projet de société intégriste. Les islamistes veulent le pouvoir et comptent l'obtenir par la stratégie de l'escargot. Ils tiennent, plus que toute autre mouvance, à la révision constitutionnelle et au 3e mandat de Bouteflika parce qu'avec ce dernier, ils ont la possibilité non seulement de conserver le rapport de forces qui leur est favorable, mais de le renforcer à leur avantage. Ils redoutent un changement à la tête du pays qui les fasse retourner à la case départ. Alors ils entreprennent, par la recrudescence du terrorisme, de peser sur la succession de Bouteflika, de délivrer un message sanglant à ceux qui comptent revenir sur la providentielle Charte de la paix. L'homme qui exprime le mieux la stratégie des islamistes est, vous l'avez deviné, Abdelaziz Belkhadem. Son credo recoupe, en tous points, celui des intégristes : révision de la Constitution, 3e mandat pour Bouteflika et prolongation des délais de la Charte, c'est-à-dire, plus que l'impunité pour les terroristes qui assassinent aujourd'hui, donner le temps au chantage qu'exercent les islamistes sur la République de déboucher sur un succès. En clair, Belkhadem signifie aux uns et aux autres que les terroristes ne quitteront les maquis qu'à la garantie que les acquis concédés par Bouteflika ne soient pas remis en question. Nous sommes loin des opinions personnelles et des humeurs politiciennes. Chaque phrase recouvre un sens caché à propos d'une belligérance capitale qui se joue à notre insu. Et là aussi, le pouvoir en place porte une responsabilité historique dans ce degré de vulnérabilité auquel s'est abaissée la République. Ayons la lucidité de ne plus confier aux hommes qui ont failli, la mission de nous émanciper. Comptons sur nous-mêmes et sur la génération qui rêve de crever l'écran du désespoir.

Mohamed BENCHICOU

PS : Le 23 novembre prochain sera célébrée la 17e Journée de soutien aux journalistes emprisonnés. Selon Reporters sans frontières, il y aurait aujourd'hui 130 journalistes incarcérés dans différents pays de la planète. Une infamie à laquelle le pouvoir algérien s'est prêté un moment. A cette occasion, RSF mettra en vente un nouvel album de photographies intitulé " 100 photos de Stars pour la liberté de la presse" et réalisé avec le prestigieux Studio Harcourt. Achetez-le si vous en avez la possibilité. Ce serait une délicate pensée pour chacune des plumes qui croupissent en prison.

 

 © Le Soir d'Algérie du 16 novembre 2006

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie



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