C'est
fort civilement mais avec une humeur passablement
courroucée que des amis lecteurs,
se basant sur mes derniers articles, m'accusent
d'appeler à la défaite de
l'Algérie dans la course au prix
Nobel de la paix 2006 pour lequel postule
le président Bouteflika. Certains
osent même le raccourci fatidique
: ma plume serait otage d'un tenace ressentiment
à l'endroit d'un régime qui
m'a arbitrairement emprisonné pendant
deux ans, au point que j'en aurais perdu
tout réflexe patriotique.
Ce
dépit ne me surprend pas. J'ai moi-même
trop souvent succombé à des
sentiments cabochards pour fustiger aujourd'hui
cette espèce de courroux incontrôlable
qui s'échappe de poitrines malmenées
par le sort et qui réclament, naturellement,
leur part d'honneur et de prestige. Je préciserais
cependant à mes amis que mon opinion,
ici exprimée, ne doit rien à
la rancœur. Si je garde de l'injustice qui
m'a frappée un amer souvenir, je
ne nourris, en revanche, aucun désir
de m'en venger par un usage révulsif
de ma plume. Il reste, et qu'y puis-je,
que c'est précisément pour
ce genre d'abus d'autorité qui consiste
à incarcérer les voix discordantes
et qui contredisent la philosophie même
du Nobel que le président Bouteflika
ne sera pas consacré le 13 octobre
prochain à Oslo. Je n'ai pas appelé
à la défaite du chef de l'Etat,
j'en ai juste souligné l'inéluctabilité.
On n'honore pas un homme qui étouffe
sa propre société. Et mon
jugement, prenez-le comme une autre façon
d'aimer le pays, l'aimer pour ses larmes
infinies et la noblesse de sa patience,
pour lui-même, pour ses fleurs écrasées,
pour l'espoir qui gît dans ses mers
et dans le cœur obstiné de ce peuple
au milieu duquel je vis. J'accorde, cela
dit, le droit à mes compatriotes
les plus nationalistes d'entretenir le fol
espoir de voir leur président couronné
dans une compétition serrée
à laquelle ne concourent pas moins
de 191 challengers, dont de très
prestigieux comme l'ancien président
finlandais Martti Ahtisaari, le leader musulman
chinois Rebiya Kadeer, le président
indonésien Susilo Bambang, l'ancien
secrétaire d'Etat américain
Colin Powell, le leader spirituel indien
Sri Ravi Shankar ou les mères de
la place Tianan men. Quant à moi,
je ne serai pas de cet enthousiasme-là.
Honorer Abdelaziz Bouteflika serait, pour
le Parlement d'Oslo, et il le sait, encourager
un homme dans sa stratégie consciente
d'étouffement des libertés
dans son propre pays. Comment qualifier
moins brutalement cet acharnement lucide
que met le président algérien
à éradiquer les boutures démocratiques
plantées par octobre 1988, dont on
a vécu négligemment, jeudi,
sans le célébrer, le 18e anniversaire
? Du râle des torturés et de
l'agonie des adolescents fauchés
par les chars, sont nés les partis
d'opposition, la presse libre, les syndicats
autonomes et la fabuleuse possibilité
de penser autrement. Bouteflika n'aime pas
ces butins du sang, arrachés à
trente années de dictature et qui
auraient, pour lui, toutes les allures de
sordides accouchements suspects. Des machins
bâtards issus de l'intrigue putschiste
et de l'aventurisme roturier. Des prérogatives
sacrées volées à l'Etat
et redistribuées à une population
immature. Et il le dit publiquement. Bouteflika
est effaré par l'érosion subite
de la capacité de contrôle
des pouvoirs publics sur le citoyen. Il
veut revenir au parti unique, à la
presse unique, au syndicat unique, par la
terreur, par le chantage. Ceux que la pensée
hégémoniste du président
pourrait passionner, devraient relire son
discours de Genève du 6 juin 2005,
prononcé à l'occasion de la
93e session du Bureau international du travail.
Il y livre, toutes crues, ses opinions sur
octobre 1988 : "Le peuple algérien
n'a formulé aucune demande démocratique.
On a décidé pour lui."
Tout est dit. Bouteflika vient de délégitimer
le processus pluraliste en marche depuis
octobre 1988. Tous les acquis démocratiques
se trouvent dépouillés de
leurs idées fondatrices. Il ne reste
plus qu'à les abolir et revenir à
la toute puissance du contrôle hégémonique
de l'Etat. Pourchasser l'opposant, le syndicaliste
et le journaliste. Redonner au pouvoir ce
que la rue lui a arraché en octobre.
Par le harcèlement policier, le chantage
de la prison, la pression du juge et de
la torture. Or, selon les volontés
même d'Alfred Nobel, la prestigieuse
distinction est interdite à ceux
qui humilient ou méprisent leurs
semblables. Elle honore, à l'inverse,
la foi dans la dignité humaine, le
combat pour la liberté d'exister,
de parler et de penser. Elle va, et M. Bouteflika
ne le sait pas assez, à la personnalité
irréprochable et incontestable autant
dans son action en faveur du rapprochement
des peuples que dans son combat pour les
droits de l'homme et la liberté.
C'est le cas depuis le sacre, en 1927, de
Ferdinand Buisson, fondateur et président
de la Ligue des droits de l'homme et, en
1931, de l'Américaine Jane Addams,
récompensée pour avoir brillamment
animé la Ligue internationale des
femmes pour la paix et la liberté.
Le Nobel a conforté des militants
des droits de l'homme persécutés
dans leurs propres pays, comme l'Argentin
Adolfo Pérez Esquivel ou l'avocat
birman Aung San Suu Kyi. Au risque de contrarier
un peu plus M. Bouteflika, on ajoutera que
le Nobel de la paix a su aussi encourager
la liberté syndicale par le couronnement,
en 1951, du Français Léon
Jouhaux, vice-président de la Confédération
internationale des syndicats libres ou,
en 1983, du Polonais Lech Walesa, fondateur
de Solidarnosc. C'est-à-dire des
adeptes de l'autonomie syndicale qui font
le travail que Redouane Osmane et qui, en
Algérie, auraient été
placées sous contrôle judiciaire
! Voilà pourquoi le président
Bouteflika se trouve disqualifié
dans la course au trophée. Il a agi
en totale adéquation avec ses idées
sur octobre 1988 mais, du coup, en totale
opposition aux critères fixés
pour le Nobel. Avec l'assassinat de 126
jeunes en Kabylie, les exactions contre
les syndicalistes autonomes, l'embastillement
des journalistes, des citoyens mécontents
et des opposants, l'interdiction de manifester,
la manipulation de la justice, le refus
obstiné de libérer l'audiovisuel
et les attaques répétées
contre le droit de grève, le président
algérien semble avoir tout entrepris,
et avec succès, pour démolir
son profil de nobélisable. Quant
à la charte pour la paix sur laquelle
reposaient tous ses espoirs de sacre, elle
s'est révélée, aux
yeux de l'opinion mondiale, comme un malheureux
et impardonnable encouragement à
l'impunité. Comment s'attendre à
la reconnaissance internationale quand on
a libéré des milliers de criminels
terroristes aux dépens de la vérité
et de la justice ? Le prix Nobel de la paix
ne fait jamais d'un autocrate son récipiendaire.
C'est la loi de l'époque. Mieux :
M. Bouteflika devrait savoir que le Nobel
de la paix, a aujourd'hui une valeur de
désaveu des gouvernements autoritaires.
C'est tout son sens à la consécration
des Sud-Africains Nelson Mandela et Desmond
Tutu, de l'Américain Martin Luther
King, du Russe Andrei Sakharov et, plus
récemment, de l'Iranienne Chirine
Ebadi. Décerner le Nobel de la paix,
c'est envoyer un message d'espoir aux hommes
enchaînés. C'est un acte politique
terrible en cette époque où
les libertés sont au cœur de toutes
les passions. L'imagine-t-on, en 2006, refusé
à un détenu d'opinion et remis
à un geôlier ? C'est pourtant,
et certes très caricaturalement,
ce qui se produirait si le comité
du Parlement norvégien, le 13 octobre
prochain, consacrait Abdelaziz Bouteflika,
l'homme qui jette ses opposants en prison,
au détriment, par exemple, du Vietnamien
Thich Quang Do, autre candidat au prix Nobel
de la paix 2006, militant de la démocratie
et de la liberté d'expression au
Viêtnam et actuellement assigné
à résidence par le pouvoir
de Hanoï. Hélas pour les souverains
vaniteux, le prix Nobel de la paix n'est
pas une décoration du dimanche. Il
ne consacre pas l'entregent mais des actes
précis qui ont profité aux
hommes. Une commission de travail rigoureuse
et totalement indépendante des pouvoirs
politiques, examine, au détail près,
la réalité de ce préalable
essentiel : avoir aidé la paix et
la liberté. Le lauréat du
Nobel de la paix 2006 doit avoir travaillé
pour l'humanité autant que les deux
chercheurs américains, Andew Fire
et Craig Mello, qui viennent de décrocher
le prix Nobel 2006 de médecine pour
avoir ouvert la voie à de nouveaux
traitements contre le cancer après
leur découverte d'un mécanisme
permettant de bloquer des gènes nocifs.
Ou autant que le prix Nobel de chimie 2006,
revenu à un autre Américain
Roger Kornberg qui a situé l'origine
de nombreuses maladies humaines, dont les
cancers, les maladies cardiaques, à
la défaillance d'un processus de
"transcription" des informations
génétiques stockées
dans les gènes, inconnu jusque-là.
Alors, comme ces artisans du bonheur humain,
l'homme ou la femme qui remportera le prix
Nobel de la paix vendredi prochain aura
vraiment pétri de ses mains, par
foi et par amour, une autre raison de croire
à la paix et à la liberté.
Abdelaziz Bouteflika n'est pas de cette
religion-là. Faut-il alors, par un
détestable algérocentrisme,
souhaiter la consécration de l'arrogance
et la défaite de la solidarité
humaine ? Les blessures algériennes
sont encore trop ouvertes pour s'effacer
devant l'humanisme abstrait de celui qui
y a remué le couteau. Le prestige
de la nation ne doit jamais reposer sur
l'apologie du totalitarisme. Laissons le
Nobel de la paix aller à ceux qui,
parmi les 191 postulants, l'ont appelé
de leur cri sincère et portent la
lutte pour la liberté dans le monde.
Aux mères de la place Tianan men
qui militent pour une démocratisation
en Chine, à Rebiya Kader, à
Sri Ravi Shankar ou à l'ancien président
finlandais Martti Ahtisaari qui, lui, a
vraiment fait cesser le feu dans la province
rebelle d'Aceh en Indonésie. De leurs
tombes, Alfred Nobel et les martyrs d'octobre
1988 nous en seraient reconnaissants.
Mohamed
BENCHICOU |
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