Comment
ignorer l’évènement de la
semaine ? Il est si frappant. Et so algerian
: un Algérien, trop dynamique, jugé
pour délit d’audaces dans le pays
de l’immobilisme. Oui, comment ignorer l’évènement
dont on dit déjà qu’il est
sans précédent dans les annales
judiciaires parce que, paradoxe de cette
terre, il impose, enfin, le bon droit à
une justice aux ordres qui en avait perdu
le goût depuis quelques décennies
? Il s’oblige à nous par l’éclat
de son heureuse prémonition, comme
une gorgée d’eau bénite annonçant
aux gorges desséchées de probables
oasis qu’on n’attendait plus.
Cet
évènement, en dépit
des fortes ressemblances avec un épisode
blidéen, n’en est pourtant pas un.
Lui a échappé à toutes
les caméras, à toutes les
analyses et à toutes les bonnes questions,
aux perplexités des éditorialistes
comme aux lucidités des observateurs,
aux barons du barreau comme aux foules badgées,
sans doute par défaut de privilège
: il n’eut pas pour théâtre
le tribunal de Blida, décidément
trop encombré, mais celui, plus discret,
de Bab-El-Oued. Vous l’avez sans doute deviné,
ce fait majeur qui fera date, c’est l’acquittement,
par le juge de Bab-El- Oued, de l’enseignant
syndicaliste Redouane Osmane poursuivi pour
avoir déclenché une grève
des lycées d’Alger alors que son
mouvement était, jusque-là,
considéré comme illégal
par les autorités algériennes.
En innocentant Osmane, le magistrat de Bab-El-Oued
vient non seulement de désavouer
les ministres Benbouzid et Zerhouni, gardiens
de l’ordre injuste devant l’Eternel, mais
aussi et surtout de reconnaître la
légitimité des syndicats autonomes
algériens et donc le droit à
des enseignants et à des travailleurs
émancipés de la tutelle de
la Centrale syndicale inféodée
au pouvoir, de revendiquer publiquement,
fut-ce au moyen de la grève. C’est
un progrès époustouflant.
Et une brèche sérieuse dans
la muraille totalitaire du régime
de Bouteflika qui n’a jamais caché
son aversion pour les syndicats libres et
son ambition de retourner au système
unique d’avant Octobre 88, donc d’abolir
la liberté de la presse, la liberté
de revendiquer, la liberté de dire
non. Les Algériens sont en train
d’arracher, sans qu’on y prenne garde, et
dans un contexte de désenchantement
général, des droits confisqués,
depuis 1962, par un pouvoir haineux et rentier.
Ils crient, tendons l’oreille, ouvertement,
leur rejet du système et exigent
ce que personne ne peut exiger à
leur place : une école performante
et moderne pour leurs enfants, la dignité
par des salaires décents, la possibilité
de vivre honorablement dans leur propre
pays sans forcément chercher à
le fuir pour un exil aléatoire. Tout
ce que le pouvoir corrompu et despotique
leur a jusque-là interdit. Ce timide
mais réel retournement de situation,
ils ne le doivent qu’à eux-mêmes.
Et à ce rapport de forces encore
invisible par les cathédrales politiques
et qu’ils ont pourtant réussi à
amorcer. Le juge de Bab-El-Oued a été
forcé à l’heureux verdict
par la détermination des enseignants,
décidés à paralyser
les lycées si Redouane Osmane venait
à être condamné. Tout
cela est bien nouveau. Contre le scepticisme
national, contre les machiavéliens
et les affairistes de tout bord, contre
le veau d’or du réalisme et les connivences
détestables, des compatriotes sont
en train d’imposer une alternative à
nos désespoirs. Que l’année
débute par la reconnaissance, de
facto, des syndicats libres algériens,
par une si agréable nouvelle, voilà
qui confirme les bons pressentiments qui
entourent 2007. Dans une précédente
chronique où je voyais dans 2006
“la première année de rupture
avec le traumatisme du 8 avril 2004”, je
m’étais risqué à prédire,
quitte à passer pour l’oracle du
délire, que 2007 pourrait, à
son tour, nous réserver quelques
bonnes et agréables surprises. “Les
Algériens, me hasardais-je à
écrire, ne veulent plus être
asservis aux religions du mensonge, aux
connivences coupables et aux hégémonismes.
Ils revendiquent l’autonomie de pensée
et savent qu’elle leur coûtera des
années de combat. Ils semblent, en
2006, avoir retrouvé confiance en
eux-mêmes et commencent à le
dire. Quelle révolution !” Le constat,
qualifié de péremptoire par
de nombreux lecteurs, de naïf par d’autres,
s’était naturellement échappé
de ma plume. Il n’est pas nécessaire
d’asseoir une si banale affirmation sur
des talents de visionnaire, que, du reste,
personne ne peut se targuer de posséder.
Il suffit juste de regarder battre le cœur
de notre société. “Ce n’est
pas la lumière qui manque à
notre regard, c’est notre regard qui manque
à la lumière”, avait noté
le philosophe français Gustave Thibon,
parlant sans doute des hommes qui, tôt
ou tard, finissent par divorcer de la nuit.
Au
théâtre ce soir
Venons-en à Blida. Que de solennités
pour une parodie de procès ! Tout
y est si gravement orchestré : des
journalistes qui s’interrogent, sérieusement
et sans rire, sur l’issue de l’affaire ;
des avocats décidés à
faire accoucher la montagne d’une vraie
souris ; des témoins studieusement
entendus par une justice qu’on découvre
chatouilleuse et subitement convertie au
culte de la vérité ; des personnalités
arrachées à leurs hautes occupations
pour répondre, comme d’ordinaires
justiciables, à une juge aux sourcils
sévères… Le casting est parfait.
Mais enfin, messieurs, de qui se moque-t-on
? Khalifa vaut, certes, une messe mais,
de grâce, pas une kermesse. Depuis
quand la justice du système juge-t-elle
son géniteur ? Car, si je ne m’abuse,
on parle bien de la justice algérienne,
c’est-à- dire celle qui a décidé,
de nuit, sur ordre de Bouteflika, d’invalider
la candidature de Benflis aux élections
présidentielles de 2004 ; celle qui
a limogé les magistrats qui ont refusé
de marcher dans la combine ; la justice
qui a brisé la vie de 7000 cadres
; celle qui emprisonne les citoyens sans
défense et épargne les coquins
et les copains, le wali Bouricha entre autres
; la justice qui a incarcéré
les opposants, les membres du Mouvement
citoyen et les journalistes. Cette justice
qui frappe les gens du peuple, cette justice
qui régule la tyrannie et qui sert
de bras armé au pouvoir politique,
cette justice qui m’a jeté en prison
sur la base d’un dossier vide pour faire
plaisir à Bouteflika et à
Zerhouni, cette justice je l’ai approchée
de près : elle est moche et sans
honneur. Pourquoi voudrait-on, qu’à
l’occasion de ce procès Khalifa,
elle retrouve sa dignité, sa vocation
et surtout son indépendance au risque
de nuire au pouvoir de Bouteflika ? Or,
qu’est-ce que le dossier Khalifa sinon un
nauséabond et compromettant épisode
de la connivence entre l’argent et la politique
? Entre les milliards de Moumen et le cercle
de Bouteflika ? Il est dérisoire
de persister à deviser sur les secrets
de Polichinelle quand ce qui était
impénétrable est tombé
dans le domaine public et que la rue sait,
depuis longtemps, que les proches du président
sont parmi les plus gros bénéficiaires
des largesses de Khalifa. La présidente
de la cour de Blida a cité Amel Wahby.
Mais pourquoi oublier les autres ? Cheb
Mami dont on rappelle trop souvent qu’il
est une proche relation du président
Bouteflika mais dont on omet de signaler
qu’en vertu de cette qualité précisément,
et selon diverses sources, il a acquis une
superbe villa à El-Biar avec les
fonds de Khalifa jamais remboursés.
L’avocat du groupe Khalifa, qui fut de toutes
les combines et dont le nom n’est même
pas cité dans le dossier d’inculpation.
Khalida Toumi dont on se rappelle qu’elle
a sollicité et obtenu de Moumen Khalifa
une importante somme d’argent pour payer
un comédien égyptien en représentation
à Alger. La liste est longue qui
montre la collusion entre le pouvoir et
le groupe financier. Et c’est cette collusion
supérieure qui a encouragé
toutes les autres, celles qu’on juge aujourd’hui
à Blida. Alors, de quelque côté
qu’on le prenne, le procès Khalifa
serait, s’il était conduit honnêtement,
celui du régime algérien.
C’est pourquoi, et sans vouloir offenser
la magistrate qui préside aux débats,
il sera forcément truqué.
C’est ce que sous-entendent les frères
Kéramane quand ils évoquent
une “parodie de justice” dans laquelle “les
coupables sont déjà désignés”.
Quelques anciens cadres de Khalifa et deux
ou trois accusés seront livrés
en pâture. Les amis du président
et de quelques généraux en
seront quittes, quant à eux, pour
une petite comédie théâtrale
qui aura amusé ou ému, mais
qui restera, dans l’histoire de la justice
algérienne, comme une tragédie
de plus. Alors plutôt que de s’épuiser
à attendre une justice improbable
dans un procès préfabriqué,
tentons d’éviter cette injustice
intolérable : des lampistes qui paieraient
pour les dignitaires du régime. Ces
cadres de Khalifa, je les ai vus souffrir
dans leur cellule d’El-Harrach. Deux sont
morts. Les autres, Akli, Hocine, Djamel,
Aziz, Hakim, de grâce, rendons-les
à leurs enfants puisqu’il est trop
tôt pour la justice.
Mohamed
BENCHICOU |
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