A
sa huitième année de règne,
Abdelaziz Bouteflika réalise que
la dignité nationale est décidément
quelque chose de trop sérieux pour
servir de simple slogan de camelot. Subir
le visa libyen démolissait déjà
ce qui restait de la « izza oua el
karama » promise sous l’ivresse de
la victoire. Imposer Kassaman dans les écoles
à l’heure de partir à Cannes
assister à un humiliant sommet avec
l’ancienne puissance colonisatrice prêtait
déjà au burlesque. Voilà
que les derniers attentats d’Al-Qaïda
en Kabylie nous réveillent à
la gravité du handicap : l’Algérie
de Bouteflika, déjà incapable
de prévoir le pire, s’avère
inapte même à le réaliser
et encore moins à l’affronter. Car
enfin, ouvrons les yeux : ce ne sont plus
«nos fils égarés»,
mais Al-Qaïda qui frappe sur notre
sol et qui le revendique ! C'est-à-dire
un terrorisme planétaire, incontrôlable,
puissant, indéfinissable, étranger
à nos critères d’analyse traditionnels,
un terrorisme universel et à qui,
avouons-le, le pouvoir a donné le
temps de s’installer. Le temps, mais aussi
les hommes, relâchés de prison,
et même l’argent pour s’équiper.
Les attentats de mardi signent la défaite
sanglante d’une politique aveugle, sourde
et dérisoire.
Huit
années de vanité politique,
de candeur idéologique et d’incompétence
stratégique, encouragées par
la bigoterie nationale, les servilités
intellectuelles et l’opportunisme politique.
Tout était faux : le diagnostic,
l’analyse et même la terminologie.
Le chef de l’Etat, dans son infinie naïveté,
croyait pouvoir traiter ce terrorisme universel
par l’émotion patriotique, la miséricorde
algérienne, la «réconciliation
entre Algériens», le pardon
rédempteur accordé aux enfants
égarés. Mais ces tueurs n’avaient
rien d’Algérien, M. le président
! Ils obéissent à une foi
qui ne se connaît pas de frontières,
ni de filiation patriotique, qui échappe
à l’époque et aux règles
de l’attachement national. Ils ne sont pas
aveuglés par la colère, ils
ont les yeux ouverts sur leur cause. Ils
ne se battent pas pour une justice terrestre,
mais pour une purification de l’Algérie.
Ils ne cherchent pas votre pardon, mais
votre rédemption. Écoutons
comment les terroristes qui ont ensanglanté
mardi la Kabylie vous regardent : «Etat
de voleurs, d’esclaves des juifs et des
chrétiens et des enfants de la France.»
Regardez comment ils comptent réagir
: «Les jeunes musulmans dans le Maghreb
islamique sont déterminés
à vous abattre et à libérer
les terres d’Islam de tout croisé
et apostat.» Les hostilités
s’annoncent longues et incertaines. Confortées,
«légitimées» presque
par ces procès sur la corruption,
ce procès interminable où
l’on devait juger Khalifa, mais où
l’on voit tout le régime à
la barre des accusés. Ces images
de la dépravation achèvent
de donner un sens à cette nouvelle
guerre sainte : «Tous pourris !»
Qui défendra un pouvoir aussi sali
?
La
guerre reprend un second souffle
On cache la vérité aux
Algériens : nous ne sommes plus dans
un «conflit fratricide », mais
dans une guerre classique entre le Bien
et le Mal, impitoyable, planifiée,
justifiée par les règles ancestrales
de l’Inquisition, une guerre à laquelle
nous ne sommes pas préparés.
Il va falloir changer de stratégie
ou de pouvoir. Les hommes qui nous gouvernent
n’ont ni les outils ni la volonté
politique pour prendre la mesure du péril
annoncé. La jonction entre le Groupe
salafiste et Ben Laden, tournant dans la
guerre que livre le terrorisme international
à l’Algérie, et pris très
au sérieux par les capitales occidentales,
a été négligée
chez nous, par cupidité politique
et par indigence d’esprit. Faut-il continuer
à miser sur l’insupportable arrogance
de Yazid Zerhouni pour qui le ralliement
du GSPC à Al- Qaïda «n’aura
aucune conséquence sur le terrain»
et qui, avec un sens inégalable de
la galéjade, va jusqu’à évaluer
à «une centaine d’hommes»
les groupes terroristes qui sévissent
en Kabylie ? On ne sait pas si pour Yazid
Zerhouni les huit morts de mardi sont à
classer parmi les «conséquences
sur le terrain », mais il faut parier
sur son génie pour qu’aucun cadavre
inopportun ne vienne plus gâcher les
statistiques officielles. Ne parlons pas
des boutades de son adjoint, M. Ould Kablia
qui, avec la même aptitude à
la rodomontade, assurait la semaine dernière
que l’adhésion du Groupe salafiste
à Oussama Ben Laden est «sans
signification » et qu’Al-Qaïda
Maghreb n’a désormais qu’une nuisance
limitée. «Ils pourraient décider
de s'attaquer à un étranger
ou à ce qu'ils considèrent
comme étant leur ennemi, mais ce
serait un acte isolé et nous avons
pris les dispositions nécessaires
pour que cela n'arrive pas.» J’ignore
si les victimes retirées des décombres
de Si-Mustapha et de Draâ-Ben-Khedda
étaient tous canadiens ou néerlandais,
mais leurs familles savent désormais
qu’elles ont péri dans «un
acte isolé» qui ne devait pas
se produire puisque M. Ould Kablia avait
pris les «dispositions nécessaires
pour que cela n'arrive pas». Oui,
il va falloir dire la vérité
aux Algériens. En finir avec les
dérobades et avec les formules de
M. Jourdain. Les opposants politiques qui
succombent à la tentation de l’impatience
et affirment que «la paix est revenue»
participent au mensonge d’Etat. Il nous
suffit des contrevérités de
Yazid Zerhouni pour que viennent s’y ajouter
celles de démocrates pressés
de «pacifier» le pays par la
métaphore afin d’y tenir élections.
Pour l’heure, il faudra compter sur l’inquiétude
des gouvernements occidentaux pour espérer
pallier la passivité et les dissimulations
du pouvoir algérien. Pour les services
américains et européens, l’Algérie
de 2007 pose un sérieux problème
d’instabilité et de vulnérabilité
au terrorisme islamiste international. On
se réjouirait presque que la proximité
de l’Europe nous épargne d’être
otages de l’arrogance d’un régime
dépassé par son époque.
Mais cela ne nous exonère en rien
de nos devoirs : il va falloir changer de
stratégie ou de pouvoir.
La
seconde mort de Moufdi Zakaria C’est
donc la semaine où il obligeait ses
potaches à entonner Kassaman que
le président algérien accourrait
à la Croisette pour écouter
la France parler à ses anciennes
colonies africaines. Comme pour démontrer
que les serments, même les plus beaux,
sont faits pour être trahis. Parce
qu’enfin, à quoi riment ces retrouvailles
d’un autre âge où quelques
dictateurs africains et deux ou trois nations
décharnées papotent avec l’ancien
Empire de leur condition d’anciens colonisés
? Et qu’a à y faire l’Algérie
qu’on supposait affranchie de ces protocoles
d’allégeance et qui, nous rebattait-on
les oreilles, attendait de son ancien colonisateur
qu’il se repentît de ses crimes ?
Décidément, oui, la dignité
algérienne, dans la bouche de nos
dirigeants, a quelque chose de simple slogan
de camelot. Ils n’en mesurent pas la gravité,
ils se contentent de l’exhiber en tenue
de soirée. Mais alors, comment prétendre
l’imposer aux écoliers par l’oukase
quand on la bafoue sous leurs yeux ? Kassaman
est une promesse faite aux hommes. Dans
l’Algérie d’aujourd’hui, elle devient
une promesse non tenue. Et nos gamins le
savent. Le sentent. Kassaman est un hymne
à l’espoir. Et à la dignité.
«Par les foudres qui anéantissent,
par les flots de sang pur et sans tache,
par les drapeaux flottants qui flottent
sur les hauts djebel orgueilleux et fiers,
nous jurons nous être révoltés
pour vivre ou pour mourir, et nous avons
juré de mourir pour que vive l´Algérie
! Témoignez ! Témoignez !
Témoignez !» Comment espériez-vous,
messieurs, faire trembler par décret
nos enfants sur ce chant d’orgueil quand
un demi-siècle de gabegie et de corruption
les pousse aujourd’hui aux portes du consulat
de France ? Ah, l’absurdité à
vouloir mimer les rites patriotiques américains
! Mais enfin, les enfants américains
chantent volontiers The Star- Spangled Banner
parce que cet hymne vit avec eux, ils l’assimilent
à leurs conquêtes même
relatives ou contestables, la démocratie,
la liberté et la prospérité.
Quelles conquêtes rappelle Kassaman
à nos enfants sinon des vies perdues
? Pourtant les deux hymnes ont été
écrits pour le même rêve,
la liberté. Moufdi Zakaria rassure
sa patrie par des mots simples : «Le
cri de la patrie monte des champs de bataille,
écoutez-le et répondez à
l´appel, écrivez- le dans le
sang des martyrs et dictez-le aux générations
futures.» Francis Scott Key a posé
sur la sienne le même regard : «Ô,
dis, est-ce que cette bannière parsemée
d'étoiles flotte toujours, pardessus
la terre des hommes libres, et la patrie
des hommes braves ?» Mais qui peut
dire que les deux chants ont survécu
au temps de la même manière
? Qui peut dire que les deux serments ont
été tenus avec la même
foi ? Pourtant, il y a dans Kassaman, écrit
en 1955 ce qu’il n’y a pas dans The Star-
Spangled Banner, rédigé en
1814 : l’odeur encore fraîche du siècle,
le cri de la liberté qui résonne
encore à nos oreilles. Comment a-t-on
fait pour trahir de si jeunes serments quand
les Américains, que vous voulez copier
messieurs, donnent toujours une seconde
vie aux leurs, pourtant vieux de deux siècles
? Il ne suffit pas de décréter
Kassaman, il faut surtout en être
digne, messieurs. C'est-à- dire d’abord
faire son examen de conscience. Ensuite
abolir l’injustice. Enfin, redonner la parole
au peuple. C’est à cette seule condition
qu’on évitera ces parjures d’Etat
qui, d’une façon ou d’une autre,
ont fini par tuer une seconde fois Moufdi
Zakaria.
Mohamed
BENCHICOU |
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