L'assassinat
de la journaliste russe Anna Politkovskaïa
est en train de relancer un débat
d'une insoupçonnable qualité
sur l'apport de la liberté de la
presse à la nouvelle représentation
que se font, désormais, les hommes
de leur monde. Pour mieux le vivre, plus
vite le changer ou, pour les plus humbles,
le subir avec moins de désespoir.
Ce débat nous rappelle l'insoutenable
dîme de la plume.
Les
témoignages incisifs qu'apportent,
au cour d'une époque obscure, les
reporters enivrés par la quête
de vérité, ont souvent un
prix traumatisant — la prison, la torture
et la persécution — ou définitif
: la mort. Anna Politkovskaïa est la
cinquante-sixième journaliste tuée
en 2006, après les soixante-trois
abattus en 2005. Elle est surtout la douzième
journaliste russe assassinée depuis
l'arrivée de Vladimir Poutine au
pouvoir. Un génocide intolérable
qui suscite l'émoi, sans doute décisif,
des voix les plus écoutées
par l'opinion. J'ai eu le privilège
de suivre, récemment, l'une des plus
respectables d'entre elles, celle du directeur
du Nouvel Observateur, qui rendait un hommage
instructif à cette nouvelle race
de martyrs. “Aujourd'hui, écrit Jean
Daniel, nous avons affaire à des
femmes et à des hommes qui résistent
à des oppressions exercées
par des polices masquées dans des
pays qui prétendent avoir effectué
leur «conversion » à
la démocratie mais où le despotisme
réserve ses coups aux esprits les
plus libres (...) C'est en Russie même
et dans un journal russe que cette femme
en tous points admirable a livré
un combat presque solitaire contre le régime
et la personne de Vladimir Poutine.” Une
chose m'embarrasse cependant dans ce si
lucide diagnostic : il s'applique en tous
points aux journalistes algériens.
Sans doute convient-il de le prendre, en
premier, comme l'éloge indirect d'un
aîné illustre à une
jeune corporation que les deuils et des
prisons ont classée parmi les plus
réprimées de la planète.
L'inconvénient est que cette sombre
réalité ne date pas d'aujourd'hui.
Elle s'infligeait déjà à
la presse algérienne en juin 2004
quand Jean Daniel, au mépris des
voix amies qui l'en dissuadaient, acceptait
une distinction honorifique des mains du
président Bouteflika, c'est-à-dire
d'un homme qui, venant d'emprisonner deux
journalistes pour leurs écrits, se
classait déjà parmi les chefs
de ces pays qui, selon l'heureuse formule
du directeur du Nouvel Observateur, «prétendent
avoir effectué leur "conversion"
à la démocratie mais où
le despotisme réserve ses coups aux
esprits les plus libres ». Sans doute
Bouras comme Ghoul Hafnaoui, modestes journalistes
de province, n'avaientils pas la notoriété
d'Anna Politkovskaïa, et n'étaient,
de ce fait, pas éligibles aux prestigieuses
indignations. Il reste qu'ils étaient
incarcérés, au moment où
le président faisait de Jean Daniel
docteur honoris causa de l'Université
d'Alger, pour avoir pris le risque, eux
aussi, et à leur façon, de
servir la cause de la vérité
dans un pays qui y est hostile. Oh, bien
sûr, et les esprits les plus indulgents
l'avaient alors opposé à l'incompréhension
générale, il y a avait, à
la décharge de Jean Daniel, la tentation
du passé. L'appel irrésistible
d'une certaine nostalgie algérienne.
La seconde vie du jeune universitaire de
Blida. Et on sait depuis Camus et le mythe
de Sisyphe, que "la pensée de
l'homme est avant tout sa nostalgie".
Mais cela justifiait- il que, contre le
devoir de solidarité, vous abandonniez
le parti du "combat presque solitaire"
pour prendre celui du despote ? Voyez-vous,
Jean Daniel, il y a, de Moscou à
Alger, comme une universalité du
despotisme et, il n'y avait rien, dans notre
corps torturé, qui nous invitait,
à ce moment-là, à l'absolution
du bourreau. Bien au contraire, nous redoutions,
et j'en ai fait part dans une chronique
parue le 10 juin 2004 dans Le Matin intitulée
"De Jean Daniel à Hafnaoui",
nous redoutions que le régime algérien
ne tirât de votre insouciante complicité
un encouragement à enfoncer encore
plus l'épée dans la chair.
Nous ignorions à quel point nous
allions avoir raison : cette chronique fut
ma dernière dans Le Matin. Quatre
jours après, j'entrai à mon
tour en prison. J'y suis resté deux
ans. Le pouvoir algérien punissait,
à sa manière, l'auteur du
livre intitulé Bouteflika, une imposture
algérienne. Et dans les mois qui
suivirent, quatre autres journalistes algériens
me rejoindront au cachot, une centaine seront
traduits devant le juge, vingt-trois seront
condamnés à de la prison ferme
avant d'être graciés, deux
journaux hostiles au régime, dont
Le Matin que je dirigeais, seront liquidés.
Curieusement, c'est le moment que choisit
un de vos plus proches collègue du
Nouvel Observateur pour venir, à
son tour, à Alger, serrer les mains
de nos geôliers, confortant un peu
plus la "police masquée"
de Bouteflika et abandonnant à leur
sort les journalistes algériens auxquels
lui, plus que d'autres, avait le devoir
d'écouter. Ce sera d'autres, pourtant,
de certains de vos compatriotes, vieux amis
de l'Algérie et de la liberté,
que viendra le réconfort. Je pense
à ces militants du réseau
Jeanson, au regretté Jacques Charby,
à André Gazut, à Jean
Tabet et à Claude Vinci. Ces hommes,
qui méritaient pourtant que ma patrie
les décorât pour s'être
battus pour l'indépendance algérienne
aux côtés du FLN, ont fait
savoir au président Bouteflika qu'ils
boycottaient la cérémonie,
la même à laquelle était
invité votre collègue, parce
qu'ils estimaient ne s'être pas sacrifiés
pour une Algérie qui emprisonnait
ses journalistes. Ils n'avaient pas besoin
d'être journalistes pour comprendre
et soutenir le "combat presque solitaire"
de la plume contre le régime algérien.
Je ne l'ai jamais oublié. Pour tout
vous dire, Jean Daniel, je ne sais s'il
faut vous pardonner d'avoir cru à
la "conversion" démocratique
du pouvoir algérien ou vous blâmer
de n'avoir pas senti, dans votre chair,
ne fut-ce qu'un furtif effleurement de ces
coups que le despotisme, écrivez-vous,
"réserve aux esprits les plus
libres". A quoi doit-on que vous réserviez
votre hargne à Vladimir Poutine et
que vous épargniez Abdelaziz Bouteflika
? Les deux sont des autocrates. Chacun dans
son style, a bénéficié
d'une complaisance coupable pour isoler
puis frapper, dans l'indifférence
générale, les voix discordantes.
Vous vous désolez de la complaisance
qui entoure le premier et à l'ombre
de laquelle est morte Anna Politkovskaïa
; vous avez, hélas, contribué,
peut-être à votre insu, à
celle qui a profité au second et
par laquelle j'ai passé, avec six
autres confrères, de longs mois en
prison. Bouteflika avait besoin de ce genre
de concussions. Il ne disposait pas des
privilèges historiques de Poutine,
qui a assis son autocratie sur ce nationalisme
populiste consensuel où se rassemble
un peuple russe nostalgique du grand empire
stalinien. Bouteflika a construit son image
consensuelle sur des opérations de
marketing et des entreprises de séduction,
voire de subornation de certaines élites,
algériennes et étrangères.
Votre concours, même relatif, à
cette manœuvre était superflu et
regrettable. Bien entendu, et je ne l'oublie
pas, le Nouvel Observateur s'est rattrapé
par la suite quand la persécution
que vivaient les journalistes algériens
s'est étalée au grand jour.
Il a ouvert ses colonnes à mon épouse
Fatiha et régulièrement fait
part des distinctions qui m'étaient
attribuées par les organismes internationaux,
dont le Pen club international. Mais la
cause des journalistes algériens
et de ceux de toutes ces contrées
maudites où sévissent encore
la lame du fanatisme et la botte de l'arrogance,
cette cause reste à écouter
et à défendre, pour elle-même
et pour la noblesse de ses idéaux,
voire de ses utopies. Car eux aussi, Jean
Daniel, eux aussi, comme Anna Politkovskaïa
font partie de ces jeunes femmes et de ces
jeunes hommes dont vous dites qu'ils entendent
accompagner l'Histoire en train de se faire
pour nous en transmettre le spectacle et
les retombées. Eux aussi veulent
empêcher les hommes d'ignorer le bien
et surtout le mal qu'ils se font les uns
aux autres, et contribuer ainsi à
l'unité du savoir sur le monde. Il
y a, voyez-vous, chez la presse libre algérienne
comme une modeste obstination camusienne
à vouloir désigner, dans les
murs dans lesquels nous tâtonnons,
les places encore invisibles où des
portes peuvent s'ouvrir. Elle s'interdit
de juger de haut une époque dont
elle est tout à fait solidaire. Elle
la juge de l'intérieur, en se confondant
avec elle, à l'image d'Anna Politkovskaïa
dont vous soulignez, fort justement, que
c'est en Russie même et dans un journal
russe qu'elle a livré un combat presque
solitaire contre Vladimir Poutine. Les journalistes
algériens, et il faut le réaliser,
Jean Daniel, versent, à leur façon,
le prix d'une insolence têtue, incontrôlable
et pure, qui les conduit à livrer
un combat inégal contre les évènements
massifs et impénétrables de
ce temps. Contre l'islamisme, le totalitarisme,
la corruption, l'injustice et les mafias.
Mais je partage votre relatif optimisme
: les premières lueurs apparaissent.
La gêne et la honte que suscite dans
le royaume russe, l'assassinat d'Anna Politkovskaïa,
esquisse la première victoire d'une
martyre et, au-delà, de toute une
cause. "Les mots justes trouvés
au bon moment sont de l'action", a
dit Hannah Arendt. Alors aidons les journalistes,
les démocrates et les intellectuels
algériens, dans l'opiniâtreté
de leurs refus par lesquels ils réaffirment,
au cours d'une époque incertaine,
contre le veau d'or du réalisme,
contre le chantage intégriste, l'existence
d'une nouvelle dissidence. Par bonheur,
le moment semble bien choisi. Vous formulez,
en effet, dans une récente édition,
le vœu louable de faire du Nouvel Observateur
le lieu d'accueil des dissidences, pour
en rendre compte des luttes, faire connaître
le nom de ceux qui s'y consacrent et établir
un lien entre eux audelà des nations
et au-delà des causes qu'ils servent.
Des milliers de femmes et d'hommes se reconnaissent,
en Algérie, dans cette folle passion.
Ils vous ont écouté et ont
noté votre serment. Alors, de grâce,
ne leur préférez plus jamais
leurs bourreaux.
Mohamed
BENCHICOU
soirmben@yahoo.fr
Cette
chronique a été envoyée,
pour publication, au Nouvel Observateur.
Réaction
de Jean Daniel à cette chronique |
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