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Le regard de Mohamed Benchicou

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Liberté de la presse en Algérie


«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed Benchicou

Pour tout vous dire, Jean Daniel

Mohamed Benchicou, intellectuel et brillant journaliste  algérienL'assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa est en train de relancer un débat d'une insoupçonnable qualité sur l'apport de la liberté de la presse à la nouvelle représentation que se font, désormais, les hommes de leur monde. Pour mieux le vivre, plus vite le changer ou, pour les plus humbles, le subir avec moins de désespoir. Ce débat nous rappelle l'insoutenable dîme de la plume.

Les témoignages incisifs qu'apportent, au cour d'une époque obscure, les reporters enivrés par la quête de vérité, ont souvent un prix traumatisant — la prison, la torture et la persécution — ou définitif : la mort. Anna Politkovskaïa est la cinquante-sixième journaliste tuée en 2006, après les soixante-trois abattus en 2005. Elle est surtout la douzième journaliste russe assassinée depuis l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Un génocide intolérable qui suscite l'émoi, sans doute décisif, des voix les plus écoutées par l'opinion. J'ai eu le privilège de suivre, récemment, l'une des plus respectables d'entre elles, celle du directeur du Nouvel Observateur, qui rendait un hommage instructif à cette nouvelle race de martyrs. “Aujourd'hui, écrit Jean Daniel, nous avons affaire à des femmes et à des hommes qui résistent à des oppressions exercées par des polices masquées dans des pays qui prétendent avoir effectué leur «conversion » à la démocratie mais où le despotisme réserve ses coups aux esprits les plus libres (...) C'est en Russie même et dans un journal russe que cette femme en tous points admirable a livré un combat presque solitaire contre le régime et la personne de Vladimir Poutine.” Une chose m'embarrasse cependant dans ce si lucide diagnostic : il s'applique en tous points aux journalistes algériens. Sans doute convient-il de le prendre, en premier, comme l'éloge indirect d'un aîné illustre à une jeune corporation que les deuils et des prisons ont classée parmi les plus réprimées de la planète. L'inconvénient est que cette sombre réalité ne date pas d'aujourd'hui. Elle s'infligeait déjà à la presse algérienne en juin 2004 quand Jean Daniel, au mépris des voix amies qui l'en dissuadaient, acceptait une distinction honorifique des mains du président Bouteflika, c'est-à-dire d'un homme qui, venant d'emprisonner deux journalistes pour leurs écrits, se classait déjà parmi les chefs de ces pays qui, selon l'heureuse formule du directeur du Nouvel Observateur, «prétendent avoir effectué leur "conversion" à la démocratie mais où le despotisme réserve ses coups aux esprits les plus libres ». Sans doute Bouras comme Ghoul Hafnaoui, modestes journalistes de province, n'avaientils pas la notoriété d'Anna Politkovskaïa, et n'étaient, de ce fait, pas éligibles aux prestigieuses indignations. Il reste qu'ils étaient incarcérés, au moment où le président faisait de Jean Daniel docteur honoris causa de l'Université d'Alger, pour avoir pris le risque, eux aussi, et à leur façon, de servir la cause de la vérité dans un pays qui y est hostile. Oh, bien sûr, et les esprits les plus indulgents l'avaient alors opposé à l'incompréhension générale, il y a avait, à la décharge de Jean Daniel, la tentation du passé. L'appel irrésistible d'une certaine nostalgie algérienne. La seconde vie du jeune universitaire de Blida. Et on sait depuis Camus et le mythe de Sisyphe, que "la pensée de l'homme est avant tout sa nostalgie". Mais cela justifiait- il que, contre le devoir de solidarité, vous abandonniez le parti du "combat presque solitaire" pour prendre celui du despote ? Voyez-vous, Jean Daniel, il y a, de Moscou à Alger, comme une universalité du despotisme et, il n'y avait rien, dans notre corps torturé, qui nous invitait, à ce moment-là, à l'absolution du bourreau. Bien au contraire, nous redoutions, et j'en ai fait part dans une chronique parue le 10 juin 2004 dans Le Matin intitulée "De Jean Daniel à Hafnaoui", nous redoutions que le régime algérien ne tirât de votre insouciante complicité un encouragement à enfoncer encore plus l'épée dans la chair. Nous ignorions à quel point nous allions avoir raison : cette chronique fut ma dernière dans Le Matin. Quatre jours après, j'entrai à mon tour en prison. J'y suis resté deux ans. Le pouvoir algérien punissait, à sa manière, l'auteur du livre intitulé Bouteflika, une imposture algérienne. Et dans les mois qui suivirent, quatre autres journalistes algériens me rejoindront au cachot, une centaine seront traduits devant le juge, vingt-trois seront condamnés à de la prison ferme avant d'être graciés, deux journaux hostiles au régime, dont Le Matin que je dirigeais, seront liquidés. Curieusement, c'est le moment que choisit un de vos plus proches collègue du Nouvel Observateur pour venir, à son tour, à Alger, serrer les mains de nos geôliers, confortant un peu plus la "police masquée" de Bouteflika et abandonnant à leur sort les journalistes algériens auxquels lui, plus que d'autres, avait le devoir d'écouter. Ce sera d'autres, pourtant, de certains de vos compatriotes, vieux amis de l'Algérie et de la liberté, que viendra le réconfort. Je pense à ces militants du réseau Jeanson, au regretté Jacques Charby, à André Gazut, à Jean Tabet et à Claude Vinci. Ces hommes, qui méritaient pourtant que ma patrie les décorât pour s'être battus pour l'indépendance algérienne aux côtés du FLN, ont fait savoir au président Bouteflika qu'ils boycottaient la cérémonie, la même à laquelle était invité votre collègue, parce qu'ils estimaient ne s'être pas sacrifiés pour une Algérie qui emprisonnait ses journalistes. Ils n'avaient pas besoin d'être journalistes pour comprendre et soutenir le "combat presque solitaire" de la plume contre le régime algérien. Je ne l'ai jamais oublié. Pour tout vous dire, Jean Daniel, je ne sais s'il faut vous pardonner d'avoir cru à la "conversion" démocratique du pouvoir algérien ou vous blâmer de n'avoir pas senti, dans votre chair, ne fut-ce qu'un furtif effleurement de ces coups que le despotisme, écrivez-vous, "réserve aux esprits les plus libres". A quoi doit-on que vous réserviez votre hargne à Vladimir Poutine et que vous épargniez Abdelaziz Bouteflika ? Les deux sont des autocrates. Chacun dans son style, a bénéficié d'une complaisance coupable pour isoler puis frapper, dans l'indifférence générale, les voix discordantes. Vous vous désolez de la complaisance qui entoure le premier et à l'ombre de laquelle est morte Anna Politkovskaïa ; vous avez, hélas, contribué, peut-être à votre insu, à celle qui a profité au second et par laquelle j'ai passé, avec six autres confrères, de longs mois en prison. Bouteflika avait besoin de ce genre de concussions. Il ne disposait pas des privilèges historiques de Poutine, qui a assis son autocratie sur ce nationalisme populiste consensuel où se rassemble un peuple russe nostalgique du grand empire stalinien. Bouteflika a construit son image consensuelle sur des opérations de marketing et des entreprises de séduction, voire de subornation de certaines élites, algériennes et étrangères. Votre concours, même relatif, à cette manœuvre était superflu et regrettable. Bien entendu, et je ne l'oublie pas, le Nouvel Observateur s'est rattrapé par la suite quand la persécution que vivaient les journalistes algériens s'est étalée au grand jour. Il a ouvert ses colonnes à mon épouse Fatiha et régulièrement fait part des distinctions qui m'étaient attribuées par les organismes internationaux, dont le Pen club international. Mais la cause des journalistes algériens et de ceux de toutes ces contrées maudites où sévissent encore la lame du fanatisme et la botte de l'arrogance, cette cause reste à écouter et à défendre, pour elle-même et pour la noblesse de ses idéaux, voire de ses utopies. Car eux aussi, Jean Daniel, eux aussi, comme Anna Politkovskaïa font partie de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes dont vous dites qu'ils entendent accompagner l'Histoire en train de se faire pour nous en transmettre le spectacle et les retombées. Eux aussi veulent empêcher les hommes d'ignorer le bien et surtout le mal qu'ils se font les uns aux autres, et contribuer ainsi à l'unité du savoir sur le monde. Il y a, voyez-vous, chez la presse libre algérienne comme une modeste obstination camusienne à vouloir désigner, dans les murs dans lesquels nous tâtonnons, les places encore invisibles où des portes peuvent s'ouvrir. Elle s'interdit de juger de haut une époque dont elle est tout à fait solidaire. Elle la juge de l'intérieur, en se confondant avec elle, à l'image d'Anna Politkovskaïa dont vous soulignez, fort justement, que c'est en Russie même et dans un journal russe qu'elle a livré un combat presque solitaire contre Vladimir Poutine. Les journalistes algériens, et il faut le réaliser, Jean Daniel, versent, à leur façon, le prix d'une insolence têtue, incontrôlable et pure, qui les conduit à livrer un combat inégal contre les évènements massifs et impénétrables de ce temps. Contre l'islamisme, le totalitarisme, la corruption, l'injustice et les mafias. Mais je partage votre relatif optimisme : les premières lueurs apparaissent. La gêne et la honte que suscite dans le royaume russe, l'assassinat d'Anna Politkovskaïa, esquisse la première victoire d'une martyre et, au-delà, de toute une cause. "Les mots justes trouvés au bon moment sont de l'action", a dit Hannah Arendt. Alors aidons les journalistes, les démocrates et les intellectuels algériens, dans l'opiniâtreté de leurs refus par lesquels ils réaffirment, au cours d'une époque incertaine, contre le veau d'or du réalisme, contre le chantage intégriste, l'existence d'une nouvelle dissidence. Par bonheur, le moment semble bien choisi. Vous formulez, en effet, dans une récente édition, le vœu louable de faire du Nouvel Observateur le lieu d'accueil des dissidences, pour en rendre compte des luttes, faire connaître le nom de ceux qui s'y consacrent et établir un lien entre eux audelà des nations et au-delà des causes qu'ils servent. Des milliers de femmes et d'hommes se reconnaissent, en Algérie, dans cette folle passion. Ils vous ont écouté et ont noté votre serment. Alors, de grâce, ne leur préférez plus jamais leurs bourreaux.

Mohamed BENCHICOU

soirmben@yahoo.fr

Cette chronique a été envoyée, pour publication, au Nouvel Observateur.

Réaction de Jean Daniel à cette chronique

 

 © Le Soir d'Algérie du 21 octobre 2006

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie



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