Au
sortir d’un été fade et sans
relief mais qui nous invitait pourtant à
intervenir dans notre propre avenir et à
trouer le silence autour de la nouvelle
Constitution qu’on nous prépare,
à quoi s’amuse la société
qui pense ? Dans sa majorité, elle
semble retomber dans sa première
fascination, celle d’attendre le changement
par le haut, le hobby s’accompagnant d’une
curieuse façon d’aimer le pays pour
soi-même.
Il
y a ceux, éminents esprits, qui s’épuisent
à déceler dans le timbre de
la voix présidentielle quelque motif
indiscutable de conclure à l’imminence
de la succession, ce qui est sans doute
la manière la plus originale mais
aussi la plus typiquement arabe de faire
de la prospective politique. Sous les cieux
des fils d’Ismaël en effet, du Golfe
d’Oman aux côtes de Mauritanie, deux
mille cinq cents ans après l’invention
de la démocratie, les régimes
arabes n’admettent toujours l’alternance
qu’en deux circonstances fort précises
: la mort du souverain ou son renversement.
Ne soyons donc pas trop sévères
envers les nouveaux paparazzi du lapsus
significatif. Ils savent que, dans l’immédiat
du moins, l’après- Bouteflika repose
surtout sur l’impuissance de la médecine.
Il y a aussi les immortels bookmakers politiques,
une catégorie d’observateurs très
avisés soucieuse de gagner du temps
sur son époque et qui n’attend pas
l’avis médical pour prononcer le
trépas du régime actuel et
anticiper sur le suivant. Vous les reconnaîtrez
à leur façon inimitable de
trouver des qualités à Ahmed
Ouyahia, ce qui est en soi une bien audacieuse
entreprise, à leur style consommé
de se rappeler au bon souvenir de leurs
anciens ennemis ou, plus prosaïquement,
à la gravité qu’ils empruntent
dans le débat autour de la capitale
question du patrimoine de l’ancien chef
du gouvernement. Ils guettent un mot, une
formule, une boutade de la bouche du chef
du RND qui signifierait aux ouailles impatientes
l’avènement proche de la nouvelle
régence. Et cela leur suffit. Et
puis, heureusement, il y a les autres, minoritaires
certes, discrets et sans grands talents
pour le tapage politique, mais qui, plutôt
que de passer l’été à
épier l’évolution de l’ulcère
présidentiel, l’ont consacré
à se fabriquer une idée sur
leur sort et sur le nôtre, à
contester aux gouvernants le droit de penser
pour nous et à le clamer publiquement
au milieu d’une scène nationale divertie
par les débats accessoires et qui
ne les a écoutés que d’une
demioreille. Les syndicats et le mouvement
citoyen des arouch sont de ceux-là.
Les premiers, qu’ils soient de l’industrie
mécanique ou de l’enseignement, se
sont battus ces quatre derniers mois, un
peu seuls il est vrai, pour une notion bien
algérienne de la justice sociale,
c'est-à-dire celle qui parle à
la fois du pain, de la dignité et
de l’avenir dans la modernité et
la démocratie. Si quelques problèmes
pédagogiques ont été
réglés au cours de cette rentrée
scolaire et si votre bambin a retrouvé
une école avec un peu plus de moyens
et de sérénité, nous
le devons à ces hommes et à
ces femmes qui ont planché tout l’été
sur le pacte social et sur les problèmes
de l’école algérienne. Bien
entendu, pareille effronterie a un coût
: pas moins de 65 syndicalistes sont attendus
par le juge pour répondre du délit
de «désobéissance civile».
Le pouvoir, qui adore tout contrôler,
y compris la façon de construire
notre bonheur, n’aime pas que des citoyens
réfléchissent sans le consulter.
Les arouch, eux, ont passé l’été
à créer un admirable et singulier
événement : ils devancent
le pouvoir et proposent, sous forme de mémorandum,
leur propre vision des prochains amendements
à la Constitution algérienne
afin qu’elle soit, disent-ils, celle d’une
vraie «République démocratique
et sociale». Le mouvement citoyen
dont des observateurs mal informés
ou malintentionnés ont annoncé
trop vite l’adhésion inconditionnelle
au projet de révision constitutionnelle,
partent des dérives de la dernière
décennie et des dures réalités
vécues par la société
ainsi que de ses revendications, pour avancer
des préalables aussi résolus
qu’intransigeants : en plus de reconnaître
le statut officiel de la langue amazighe
(par la modification des articles 3 et 78),
la prochaine Constitution doit aussi consacrer
la laïcité en séparant
la religion de la politique (par la modification
de l’article 2), appuyer la désignation
démocratique des représentants
du peuple (par la modification des articles
10 et 11), déverrouiller l’accès
à la magistrature suprême,
séparer effectivement les pouvoirs
pour asseoir le régime démocratique
(par la modification des articles 82 et
101), garantir clairement et de manière
explicite les droits et les libertés
qui doivent échapper à toute
pression ou chantage, notamment la liberté
de la presse (en l’intégrant en tant
que telle dans l’article 36 ), le multipartisme
qui doit être renforcé (par
la modification de l’article 42), la liberté
citoyenne qui fait l’objet de plusieurs
propositions. On peut répliquer qu’il
ne s’agit, ici, que d’une bouteille à
la mer et qu’il faudrait s’armer de solides
illusions pour croire qu’elle trouvera écho
auprès d’un pouvoir arrogant et autiste.
Il reste que l’initiative estivale des arouch
a apporté d’ores et déjà
3 gros éclairages sur l’obscure et
léthargique scène nationale.
La première, et on le devinait déjà,
est que la Kabylie ne se reconnaîtra
pas dans une révision constitutionnelle
qui ne répondrait pas à ses
propositions inspirées pour l’essentiel
de la plate-forme d’El-Kseur. Le pouvoir
est donc prévenu d’un boycott massif
du référendum qu’il prépare.
La seconde est qu’en dépit des diversions
et des pressions multiples qui s’abattent
sur la société, cette dernière,
par ses vecteurs les plus déterminés,
arrive à dire son mot sur la révision
constitutionnelle. Ce n’est pas peu. Tout
pouvoir ambitionne de donner secrètement
raison à Napoléon Bonaparte
qui a laissé cette franche pensée
: «Il faut qu'une constitution soit
courte et obscure. Elle doit être
faite de manière à ne pas
gêner l'action du gouvernement. »
Et le pouvoir algérien, qui a eu
à citer souvent Napoléon Bonaparte
comme référence, doit nourrir
cette ambition plus que toute autre ! Bref,
le «mémorandum pour une République
sociale et démocratique» que
vous pouvez lire intégralement dans
la Dépêche de Kabylie du samedi
23 septembre, loin d’être le script
absolu, demeure juste l’exemple de ce qu’on
peut encore faire quand tout paraît
désespéré. Le troisième
éclairage qui pointe de cet épisode,
et le plus important sans doute, est qu’à
travers cette magnifique obstination des
syndicats, du Mouvement citoyen et de nombreuses
autres associations méconnues, se
profile l’embryon d’une société
civile algérienne, authentique, qui
croit en elle, qui pense par elle-même
et qui s’impose comme alternative à
l’hégémonie du pouvoir et
aux résignations massives. Il faut
se persuader de nos capacités ignorées.
Depuis Alfred Sauvy on sait que «l'opinion
publique est souvent une force politique,
et cette force n'est prévue par aucune
Constitution». Et l’économiste
et sociologue français sait de quoi
il parle : c’est lui qui a parlé
le premier de «tiers-monde »
en référence au tiers Etat.
Les esprits futés, à l’époque,
ont commencé par rire de l’hypothèse
d’un conglomérat de pays démunis
qui viendrait perturber la double hégémonie
américaine et soviétique.
Et le tiers-monde a fini non seulement par
exister, mais par survivre à toutes
les lucidités.
Mohamed
BENCHICOU
soirmben@yahoo.fr |
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