S'il
faudra un jour rendre grâce à
l'âge pour son impuissance devant
le talent, on évoquerait alors, avec
bonheur, que chez Miloud Brahimi la lucidité
et la verve n'aient pas pris une ride. Il
fallait, en effet, l'art oratoire de l'avocat
et le génie sobre de l'intellectuel
pour savoir dire moins afin de faire entendre
plus : “Si la corruption est un sport national,
c'est surtout un sport d'élite. L'affaire
Khalifa est une affaire d'Etat.”
Tout
était dit. L'avocat redonnait vie
à une litote oubliée, celle-là
même dont s'était épuisé
à nous en convaincre Moumen Khalifa
lui-même sur Al Jazeera et dans l'hebdomadaire
Al Mohakak, un euphémisme partagé
par l'homme de la rue et qui, dans la bouche
de maître Brahimi, retrouvait des
couleurs de crédibilité. Ceux
qui n'ont tendu qu'une demioreille aux révélations
du milliardaire affirmant, à partir
de Londres, détenir “les preuves
de l'implication du plus haut sommet de
l'Etat dans l'affaire Khalifa” devraient
écouter avec plus d'attention l'avocat
asséner, de nouveau, une sentence
aussi lourde et qu'ils auraient tort de
prêter à une impulsivité
passagère. Miloud Brahimi a construit
sa carrière sur un subtil dosage
entre la nécessaire déraison
de l'intellectuel engagé et l'indispensable
légalisme de l'homme de droit, c'est-à-dire
entre le goût de l'audace et l'art
du possible. En se faisant l'apologiste
de l'évidence, le chevronné
du barreau se donnait, devant la juge et
le procureur mais aussi devant l'opinion,
les moyens d'une salutaire effronterie politique
: “Puisque l'affaire Khalifa est une affaire
d'Etat où est l'Etat dans cette salle
?” Le postulat l'autorisait alors à
retourner l'épée sur le procureur
et à reprocher à la cour de
vouloir rendre une justice partiale, qui
épargne le puissant pour s'acharner
sur le lampiste. Comment lui donner tort
quand on entend le procureur général
accabler le pauvre Ighil Meziane du crime
de blanchiment d'argent pour avoir acheté
une villa à Kouba avec les fonds
de Khalifa et oublier de s'offusquer que
les mêmes “fonds douteux” aient servi
à l'achat d'un appartement parisien
au profit d'une personnalité du pouvoir
? J'accorde au procureur Abdelli que les
voies qui mènent à l'équité
judiciaire restent encore impénétrables,
mais je peux lui assurer, sur la foi d'une
simple visite sur les lieux, que celles
qui mènent à Kouba sont beaucoup
moins prestigieuses que celles qui conduisent
au Faubourg Saint-Honoré. La parade
de Miloud Brahimi permet de restituer sa
gravité, juridique et politique,
à l'affaire Khalifa, de s'opposer
à sa banalisation voulue par la cour
de Blida pour les besoins de la dissimulation.
Son message est clair : on ne juge pas l'affaire
Khalifa, affaire d'Etat, comme on jugerait
une vulgaire affaire d'abus de biens sociaux.
Comment un tel épisode de corruption,
“sport d'élite”, saurait-il être
réductible à une carte de
thalassothérapie, une carte de gratuité
de transport ou à une Clio qu'on
aurait omis de rendre ? On répliquera,
avec quelques raisons, que l'histoire est
jonchée de scandales qui, du Watergate
à Clearstream, ont impliqué
de hautes personnalités, qu'il n'est
pas sans risques pour une justice quelle
qu'elle soit de juger une affaire d'Etat
et que l'Algérie ne fait pas exception.
Soit. Mais alors étendons aux accusés
qui peuplent les box de Blida le bénéfice
de la complexité politique, accordons-leur
cette “clémence de la raison d'Etat”
dont bénéficient déjà
des notables corrompus et que visaient Miloud
Brahimi par cette pique adressée
à la présidente : “Tous ne
sont pas dans la salle.” Puisqu'il est trop
tôt pour la pénitence des puissants
pourquoi se déshonorer à accélérer
celle des faibles ? A quel surcroît
de crédit s'attend la justice algérienne
en abattant sur des seconds couteaux une
sévérité qu'elle n'a
pu opposer à de souverains coupables
? La justice algérienne devrait résister
à la tentation de choisir ses petits
poissons dans la mare boueuse de Khalifa
: ils n'ont fait qu'y nager dans l'eau trouble.
C'est d'ailleurs l'axe de défense
qu'a choisi l'avocat Brahimi en présentant
son client non pas comme le contrevenant
coupable d'avoir gaspillé “l'argent
du peuple” mais comme le figurant involontaire
d'une comédie mafieuse qui le dépassait,
la victime d'une tragédie supérieure
qui n'a pas encore livré tous ses
secrets. En attendant que le temps apporte
ses lumières, et puisqu'il est trop
tôt pour les metteurs en scène,
de grâce Madame la Présidente,
rendez leur liberté aux misérables
doublures de ce vaudeville qui a trop duré.
“Au
moins nous n'aurons pas menti”
Comme si camoufler le passé
pour cacher le vrai visage de l'affaire
Khalifa n'était pas assez impardonnable,
voilà que le procureur Abdelli, décidément
très suborneur, se mit en tête
de s'inventer un avenir, de nouveaux alliés
et, dans la foulée, une nouvelle
réputation pour la justice algérienne.
Il aurait pu se limiter à cette suspecte
apologie de la presse pour son “excellente
couverture du procès”. A voir l'accueil
ému que des confrères ont
réservé à ces compliments,
le but était atteint et on se féliciterait
presque qu'il leur suffit de si bigotes
éloges pour s'honorer de leur métier.
A charge pour des esprits chagrins comme
le mien de se demander quelle entorse majeure
au devoir de vérité nos journalistes
ont dû commettre pour s'attirer les
louanges d'un personnage aussi dissimulateur.
Mais le représentant du ministère
public, emporté par l'élan
de la flagornerie, s'est cru obligé
d'ajouter à la suspecte flatterie,
une tendre incantation : “La justice et
la presse ou le 4e pouvoir comme il convient
de l’appeler se doivent de travailler ensemble
pour combattre la corruption.” Il fallait
à M. Abdelli de solides dispositions
à l'outrecuidance pour proposer l'union
du renard et du poulailler. Le concubinage
contre nature entre une justice aux ordres
et une presse libre. Mais il fallait surtout
de sérieuses vocations pour l'amnésie
pour oublier que tout le comportement de
l'appareil judiciaire du procureur Abdelli,
depuis quinze ans, a été de
réprimer les journalistes pour avoir
dénoncé, précisément,
la corruption ! De quel côté
était la justice quand la presse
algérienne désignait les grandes
truanderies ? Vous oubliez tout avec aisance,
M. le Procureur, vos viols de la liberté,
vos injustices, bâillonnements à
l'heure de la vérité, votre
glaive sur la plume, vos arbitraires et
votre arrogance, ce qui vous permet, comme
M. Jourdain, de vous inventer une nouvelle
prose pour une nouvelle vie. Mais, heureusement,
nous portons ouvertes, sur notre chair,
les cicatrices du souvenir, ce qui nous
rappelle que c'est un juge algérien,
un de vos juges, qui nous a condamnés
dans l'affaire Al- Shorafa ou dans celle
des deux tours de Sonatrach, ou dans l'affaire
des scanners et dans toutes celles qui ont
désigné le pillage et la rapine.
De quel côté était la
justice quand la presse algérienne
désignait les grandes truanderies
? Du côté des truands. Et elle
a frappé de leurs mains, blessé
de leurs lames, décapité de
leurs couperets. Elle leur a prêté
ses juges et ses prisons. Elle a retardé
l'avènement de la vérité
au prix de la terreur. Nous avions raison
pourtant, M. le Procureur. Nous avions raison
dans l'affaire Al-Shorafa. Nous avions raison
dans l'affaire de Sonatrach, trois ans avant
que l'IGF ne découvre le pot aux
roses. Nous avions raison dans l'affaire
de Tkout, quand nous décrivions les
ongles arrachés et les hommes avilis.
Nous avions raison, oui, dans l'affaire
Khalifa ! Rappelez-vous, il n'est pas si
loin le temps où l'on se gaussait
des chroniques d'Inès Chahinez. “L'appartement
du Faubourg Saint-Honoré ? Une invention
du Matin.” Voilà que l'invention
s'invite dans votre dossier. Nous avions
raison mais vos juges n'étaient pas
du côté de la vérité.
Les uns nous ont jetés en prison.
Vous savez tout des manipulations des juges
Djamel Aïdouni et Fella G., de ceux
qui ont brisé Hafnaoui Ghoul, de
ceux qui ont enfermé Bachir Larabi.
Vos juges nous ont jetés en prison,
les autres nous ont enfermés 44 fois
dans les geôles souterraines du tribunal
d'Alger dans l'espoir de nous entendre nous
désavouer. Ce fut cela, tout cela,
le combat contre la corruption, contre la
torture, contre l'injustice. Un des combats
de cette terre. Que reste-t-il ? Le privilège
de l'avenir et celui, immortel, d'une réponse
d'Albert Camus. Invité à faire
le bilan de son expérience à
Combat, le journal qu'il dirigeait, l'écrivain
avait répondu simplement : “Au moins,
nous n'aurons pas menti !”
Mohamed
BENCHICOU
soirmben@yahoo.fr
PS
: La douleur et le courage d'une femme dans
un livre vrai et poignant. Cette douleur
nous interpelle et nous éclaire dans
la quête de notre propre vérité,
sur un malheur interminable. Rina Sherman
a écrit Le huitième mort de
Tibhirinede la seule façon dont il
convenait de l'écrire : avec son
cœur. Elle apporte un témoignage
saisissant sur la mort de son compagnon,
le grand reporter Didier Contant qui a enquêté
sur l'assassinat des moines de Tibhirine
en 1996 et qui, pour avoir conclu à
la seule responsabilité du GIA, s'était
exposé à une violente campagne
calomnieuse de la part des partisans du
“qui tue qui”. Contant a fini par se suicider.
Rina Sherman n'accuse pas. Elle écrit.
Et nous devrions d'autant plus la lire que
les Editions Lazhari Labter ont eu l'heureuse
idée de l'éditer en Algérie.
Rina Sherman : “Le huitième mort
de Tibhirine” (Editions Lazhari Labter Alger
et Editions Tatamis Paris). |
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