Nos
dirigeants sont de grands enfants. Ils adorent
les contes fantasques dont ils sont les
héros et détestent, cela va
de soi, la réalité beaucoup
moins douce qui leur rappelle les devoirs
pas faits, les obligations pas toujours
honorées ou pire, les échecs
qu'on a voulu cacher mais que finit toujours
par dévoiler ce maudit carnet de
notes.
Alors,
plutôt que de s'épuiser à
compter ses incorrigibles défaillances,
à mesurer ses modestes dimensions
de cancre à l'échelle d'une
planète trop rapide pour lui, plutôt
que de se réveiller à l'océanique
fossé qui le sépare de sa
propre société, le pouvoir
algérien a opté pour le plus
mauvais choix, celui de prolonger le rêve.
N'est-ce pas, après tout, une vieille
recette éprouvée avec bonheur
par tant de monarchies dans l'histoire et
même, vous rétorquera-t-on,
par de brillants esprits, comme Guy de Maupassant
dont on sait qu'il a dit, parlant de l'Orient
justement, que "la réalité
implacable me conduirait au suicide si le
rêve ne me permettait d'attendre"
? Et qui souhaiterait le suicide à
nos gouvernants ? La meilleure façon
de prolonger le rêve, même pour
des dirigeants politiques, consiste, on
l'a deviné, à se fabriquer
un univers virtuel. Un monde enfin parfait,
peuplé exclusivement de laudateurs,
où personne ne vous juge, où
l'échec est aboli, où vous
ne comptabilisez que les succès et
où l'on s'entend, la nuit, rougir
de fierté. C'est ce monde irréel
mais rassurant qu'a entrepris de s'offrir
le pouvoir de Bouteflika. Tout s'y conquiert
comme par enchantement, tout y devient victoire,
même le plus fou fantasme politique.
Dans ce bunker virtuel, le prix Nobel de
la paix 2006 se met à la portée
d'un homme dont le seul palmarès
en la matière est d'avoir emprisonné
sept journalistes et libéré
cinq mille terroristes; l'islamisme armé,
sommé de revenir à la raison
avant le 28 août, acquiesce spontanément
et déserte les maquis ; l'économie
algérienne est tellement relancée
qu'on en vient à refuser des visas
aux investisseurs étrangers; le pacte
social, sorti tout droit du génie
de son concepteur, a radicalement mis fin
au mécontentement syndical et l'Algérie
devient ainsi le premier pays à avoir
abrogé la grève de manière
pacifique. Qui dit mieux ? N'essayez surtout
pas de porter la contradiction à
cette société chimérique,
ni encore moins de la raisonner. Le bunker
virtuel a ses codes d'accès, connu
des seuls initiés et des gorilles
vigilants empêchent toute fâcheuse
information vraie venue de la réalité
de contaminer l'atmosphère fictive
qui y règne ou, pire, de se propager
au sein de la population. C'est au brio
de ces vigiles censeurs que le bunker doit
d'avoir terrassé, la semaine dernière,
deux nouvelles particulièrement déplaisantes
pour la tranquillité mystique du
souverain. La première, venue du
Forum économique de Davos, c'est-à-dire
d'une communauté très fiable,
situe l'Algérie à la 76e place
dans le classement mondial 2006 de la compétitivité
de 125 pays, loin derrière le Maroc,
la Tunisie, l'Egypte, l'Afrique du Sud,
Bahrein, Quatar ou le Koweït. De quoi
faire écrouler toute la légende
du plan de relance économique ! La
seconde information, tout aussi désagréable,
est perfidement envoyée par une vénérable
institution, la Banque mondiale en l'occurrence.
Dans son rapport 2006 sur le climat des
affaires dans le monde, la Banque place
l'Algérie à la 169e place,
c'est-à-dire derrière tout
le monde ! Après sept ans et demi
d'intenses consultations au plus haut niveau,
le pouvoir de Bouteflika a finalement réalisé
la tâche complexe de faire régresser
le pays. Mais le bunker comme l'opinion
publique ne sauront rien de ce regrettable
carnet de notes. Le rideau sanitaire, animé
par de compétents médias censeurs,
les a préservés de cette double
attaque virale. Car le bunker a ses propres
journaux publics ou privés équipés
de rédacteurs et d'ordinateurs, ses
chaînes de télévision
et de radio et même son agence de
presse moderne, une noria médiatique
imposante qui informe chaque jour le bon
peuple, et le plus sérieusement du
monde, des derniers délires à
la mode au bunker. Ce travail ingrat, dont
on ne souligne jamais assez la contribution
à la mythologie algérienne
contemporaine, fait appel aux plus récents
procédés technologiques et
se traduit, aussi grotesque que cela puisse
paraître, par de vrais journaux télévisés,
d'authentiques dépêches d'agence
correctement siglées et de véritables
éditoriaux que les auteurs, ajoutant
au côté loufoque de la situation,
semblent avoir rédigés avec
une insoupçonnable gravité.
Rapporter des hallucinations du palais n'a,
cela dit, rien d'une sinécure. L'élucubration,
à défaut d'être crédible,
doit au moins paraître vraisemblable,
avoir l'allure du "mensonge le plus
détestable" qu'André
Gide définit comme étant "celui
qui se rapproche le plus de la vérité".
Et qu'importe si l'opinion réplique
par une moue entendue ou qu'elle réponde,
dans cette bataille des faux semblants,
par un autre mensonge, le "mensonge
fructueux" dont Sacha Guitry dit qu'il
"consiste à faire croire à
quelqu'un qui vous ment qu'on le croit".
Mais pour des raisons liées à
une lucidité malvenue de la population,
la confrérie des propagandistes n'arrive
pas toujours à faire passer les vessies
du bunker pour d'heureuses lanternes et
s'expose, ce faisant, aux redoutables remontrances
du maître. La dernière d'entre
elles date de deux jours. Elle est tombée
sur la tête de la confrérie
bienveillante sous la forme d'une directive
adressée à tous les directeurs
des médias publics par Abdelaziz
Bouteflika, et dans laquelle le président,
de très mauvaise humeur, somme ses
dociles subordonnés de se secouer
et d'en finir avec "leurs méthodes
et leur organisation de travail obsolètes
et contre-productives." Les temps sont
décidément durs pour tout
le monde ! Nos amis vont devoir inventer
des bonnes nouvelles dans ce climat morose.
Fions-nous à leur instinct de survie
: ils trouveront la formule. L'autre inconvénient
avec le monde virtuel c'est qu'il fait chavirer
les cerveaux les plus faibles. Ces âmes
vulnérables, pour avoir approché
de trop près la chimère et
y avoir investi quelque secret espoir de
promotion, se persuadent, mordicus, de son
existence réelle et deviennent sujets
à d'inquiétantes divagations.
L'un de ces fragiles esprits s'appelle Mohamed
Tchoulak. Il est haut responsable à
la Centrale syndicale UGTA, proche du bunker,
et se revendique lieutenant de Abdelmadjid
Sidi-Saïd, ce qui fait de lui un de
ces habiles syndicalistes lâchés
par ses apôtres mais judicieusement
accrochés à la barbichette
du messie. Réagissant à l'annonce
de la prochaine grève des P et T
prévue pour le 14 octobre, M. Tchoulak
s'en indigne avec sincérité
et rappelle, sans rire, que "personne
n'a le droit de faire la grève après
la signature du pacte social". Succomber
à ce point à la virtualité
est une performance émouvante mais
dommageable pour les neurones. Voilà
ce que coûte de n'avoir jamais manipulé
une Nintendo !
Mohamed
BENCHICOU
soirmben@yahoo.fr |
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