J'ai
écouté parler deux hommes,
cette semaine, le désespérant
Yazid Zerhouni et le courageux opposant
tunisien Moncef Marzouki. Et ce que j'en
déduis n'est pas à l'honneur
de nos élites : il se produit quelque
chose de très sérieux au Maghreb,
une sorte de réveil démocratique,
dont l'Algérie semble non seulement
étrangère mais, plus grave,
de plus en plus exclue, par la faute de
l'apathie générale et de la
répression d'un pouvoir autoritaire,
corrompu, grabataire, sourd aux nouvelles
idées qui secouent la planète.
Au
Maroc, sous l'impulsion ou le consentement
du jeune roi Mohammed VI, une nouvelle société
civile voit le jour, avec ces jeunes hommes
et ces jeunes femmes qui brisent des tabous
séculaires, imposent des débats
impensables, de la liberté de la
femme à celle de la presse, lancent
d'incroyables défis aux puissances
de la régression sociale. C'est le
pays tout entier qui paraît connecté
à l'essor mondial. En Tunisie, où
les choses sont moins mûres, un important
mouvement contestataire pointe le nez, une
“résistance civile qui utilise tous
les moyens pacifiques pour imposer ses droits
et libertés”, pour reprendre les
termes de Moncef Marzouki. Le pouvoir de
Ben Ali le sait depuis octobre 2005 et l'imposante
grève de la faim menée, avec
succès, par des opposants sous les
caméras étrangères
: la Tunisie de la dictature n'en a plus
pour longtemps. Chez nous, tétanisés
par le terrorisme intégriste et le
gourdin des gouvernants, nous en sommes
encore à nous taire devant les éclats
de voix du pouvoir, à lui laisser
l'initiative de nous débarrasser
de l'islamisme en échange de notre
silence, pour ne pas dire de notre obséquiosité,
et à s'émouvoir, ensuite,
qu'il marchande avec l'intégrisme
sur notre dos. Les uns lui prêtent
leur plume, les autres s'en font les bouffons.
Nous avons le talent de brader un demi-siècle
de luttes pour un plat de lentilles, de
tourner magnifiquement le dos à notre
responsabilité historique, nous avons
le talent, plus pathétique, de nous
acheter des réputations surfaites
au bazar de Tartarin. On se plaît
à polémiquer avec Yasmina
Khadra et à s'émouvoir de
débats enfantins à l'heure
où se joue le destin d'un pays partagé
entre un pouvoir corrompu et la charogne
intégriste. Nous sommes fiers d'abdiquer
notre fierté aux pieds de ces deux
monstres hideux de la tragédie algérienne,
de leur abandonner le soin de trouver un
pacte entre eux, et de ne même pas
nous en informer. Qui reprocherait au régime
de Bouteflika, pendant ce temps, de profiter
de l'aubaine ? C'est-à-dire de continuer
de traiter une question de vie et de mort,
la question du terrorisme et de l'intégrisme,
par le mensonge de l'arracheur de dents
et la fourberie du chevillard. Regardez-le
qui s'amuse à agiter l'épouvantail
intégriste au nez de la société
pour la dissuader de bouger, de manifester,
de revendiquer. Ecoutez-le mentir pour se
donner, aux dépens de la République,
les airs du pouvoir intraitable et responsable.
Car, pendant que Yazid Zerhouni, d'une voix
désabusée, nous donne de faux
chiffres sur le nombre d'islamistes armés,
les maquis se repeuplent, les attentats
se multiplient et les négociateurs
intégristes, confortés par
le regain de violence, obtiennent de la
République qu'elle se déculotte
chaque jour un peu plus. Car enfin, M. le
ministre, quand vous jurez, avec l'air docte
du marabout devant sa boule de cristal,
que 80% des hommes armés ont quitté
les maquis depuis le référendum
sur la Charte, cela sous-entend que les
innombrables tueries d'aujourd'hui sont
l'œuvre des 20% qui restent sourds à
vos avances. Si peu d'hommes pour autant
de boucheries ? Voilà qui devient
ennuyeux. Vous placez l'opinion devant un
dilemme inconfortable : donner crédit
à la thèse du qui-tuequi ou
se gausser de vos professions de foi. Pour
ma part, n'étant pas encore gagné
par les suspicions à la mode, je
préfère encore rire de vos
chiffres. Mais pour combien de temps encore
? Notre ministre devrait songer à
contrôler sa vieille tentation pour
la bêtise laquelle, il devrait enfin
le savoir, consiste à avoir une réponse
à tout. Justifier l'échec
d'une entreprise politique par la menterie
est un exercice fort périlleux. Il
faut avoir de sérieuses prédispositions
pour le canular. En bon policier, M. Zerhouni
devrait savoir que le commissaire San-Antonio
a dit qu'un politicien ne peut faire carrière
sans mémoire, car il doit se souvenir
de toutes les promesses qu'il lui faut oublier.
Et il est déjà l'heure d'oublier
vos illusoires engagements à rétablir
la paix par la voie pétainiste. A
quoi bon s'obstiner devant l'évidence
? Les maquis se sont reconstitués
et les intégristes ont été
remis sur selle. Il faut devoir, à
présent, expliquer et s'expliquer
plutôt que de s'adonner aux charmes
des fables pour enfants. C'est votre devoir
majeur devant les générations
futures. Avant San-Antonio, Winston Churchill
avait laissé cette sage définition
à l'intention des postulants à
la postérité : “Un bon politicien
c'est celui qui est capable de prédire
l'avenir et qui, par la suite, est également
capable d'expliquer pourquoi les choses
ne se sont pas passées comme il l'avait
prédit.” Au lieu de cela, nos dirigeants
s'enfoncent dans le discours autosuffisant,
heureux de ne rencontrer aucun contradicteur
qui mettrait à nu leurs mensonges,
ravis d'évoluer seuls sur une scène
désertée par les élites,
les intellectuels et les partis d'opposition,
s'adonnant à un vil négoce
: leur survie contre la réhabilitation
politique des intégristes. Allons-nous
laisser plus longtemps un pouvoir corrompu
négocier pour nous notre propre avenir
? Allons-nous laisser plus longtemps se
dérouler sous nos yeux cet infâme
assassinat du projet démocratique
algérien ? Saurons-nous protéger
nos enfants de l'inquiétante avancée
des idées intégristes ? Un
silence lâche s'accompagne toujours
d'une douce résignation puis d'un
coupable renoncement. On sait où
commence l'abdication : par une manchette
sur l'écrivain Anouar Abdelmalek,
un petit appel au meurtre versé comme
gage à de loyaux ralliements, ou
une chaleureuse poignée de mains
à Rabah Kébir. On ne sait
pas où elle finit. Notre démission
aurait de funestes conséquences pour
les prochaines années. Qu'avonsnous
à craindre de plus redoutable que
le déshonneur ? Le combat contre
le terrorisme intégriste est l'affaire
de la société, pas du régime
corrompu. Nous ne pouvons plus laisser le
pouvoir instrumenter la violence pour sa
propre survie. Utiliser le terrorisme pour
briser l'essor de la société.
Or, c'est précisément ce que
dit Moncef Marzouki : “Les régimes
arabes ne survivent que grâce à
la violence, car sans le phénomène
du terrorisme, ces régimes seront
confrontés à leurs propres
indigences.” (1) Et c'est là qu'intervient
le cas Marzouki. S'il nous fallait une leçon
de courage, prenons celle qui nous vient
de Tunisie, de cet homme de 61 ans, chef
d'un parti d'opposition non reconnu, qui
choisit de quitter son exil en France où
il est établi depuis cinq ans en
tant que professeur de médecine,
pour rentrer dans son pays et affronter,
sur son terrain, la dictature de Ben Ali.
Moncef Marzouki n'ignore rien de ce qui
l'attend : le jour même de son arrivée
à Tunis, il est convoqué devant
le juge d'instruction pour répondre
de l'accusation d'“incitation de la population
à la désobéissance
civile”. Que lui reproche-t-on ? D'avoir
déclaré sur la chaîne
Al Jazeera que “la seule riposte d'une population
lassée de la répression et
de la corruption est d'entrer dans une résistance
civile en utilisant tous les moyens pacifiques
pour imposer ses droits et libertés”.
Pas moins. Marzouki ne se contente pas de
jeter un pavé dans la mare à
partir de l'Europe. Après cette tonitruante
déclaration, il donne l'exemple et
entre luimême en résistance,
dans son pays. “Ici en Tunisie, mon pays,
je suis encerclé, isolé, mais
à partir du moment où j'ai
lancé un appel à la résistance
civique et pacifique, je ne pouvais plus
rester à Paris”, dit-il au journaliste
d' El Watan qui l'a rencontré. Le
régime de Ben Ali est dérouté
par cet opposant qui le nargue sur son sol.
Et qui, surtout, le pousse aux situations
extrêmes. Marzouki s'engage à
ne pas retourner en exil, affirmant son
droit au sol et refuse de comparaître
devant, dit-il, “une justice de simulacre
pour répondre de violations de pseudo-lois
édictées par un pseudo-Parlement
et dont la seule finalité est d'habiller
de légalité démocratique,
la fourberie et la brutalité de la
dictature”. Le régime lui ayant envoyé
des voyous pour le corriger, il décide
de ne plus sortir de son domicile et se
déclare assigné de facto à
résidence. “Je resterai donc dans
ma maison encerclée par la police
politique, jusqu'à un changement
radical de la situation politique me permettant
ainsi qu'à tous les Tunisiens de
marcher librement dans les rues et d'exercer
tous nos droits et libertés sans
peur ni restrictions.” Cet homme a des vérités
en tête et compte bien les dire. Il
sait tout sur le régime de Ben Ali
et sur la façon de conduire la Tunisie
vers la démocratie. La Tunisie et
le reste. “Le Maghreb ne peut se construire
sans démocratie”, dit-il au journaliste
d' El Watan. Il sait que cela lui coûtera
cher, mais il sait que la liberté
a un prix qu'il faut savoir payer. Race
nouvelle ? Méditons cet exemple si
proche de nous.
Mohamed
BENCHICOU
soirmben@yahoo.fr
(1)
Pour en savoir plus sur Marzouki, consulter
son site Internet : www.moncefmarzouki.
net, bloqué en Tunisie
PS :
Zoubir
Souissi vient de publier un livre
qu'il convient de ne pas rater. D'abord
parce qu'il restitue la mémoire oubliée
d'une Algérie récente, ardente
et que notre confrère semble chanter
avec des mots amers. Ensuite parce que l'ouvrage
est l'œuvre d'un journaliste qui a autorité,
par son parcours et son talent, à
farfouiller dans les pires recoins de notre
passé et qui ne se gêne pas
pour le faire. La tête de l'orphelin
mérite une caresse. |
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