Après
le « choc » frontal
de la campagne électorale du 8 avril
2004, la relation entre Bouteflika et la
presse indépendante semble gagner
en sérénité, en attendant
la dissipation de quelques nuages qui persistent.
Inutile
de remuer le couteau dans la plaie. Mais
il est opportun, après un an du mandat
du président Bouteflika, de jeter
un regard en arrière. Qu’il ait été
aux commandes du pays ou candidat, Bouteflika
n’a pas lésiné sur les mots
pour clouer la presse au pilori. « Commères
de bain maure » ou « terroristes
de la plume » ont été
les quelques qualificatifs attribués
par Bouteflika à la presse indépendante.
Cette dernière ne s’est pas empêchée
alors de défendre son statut chèrement
acquis durant la décennie rouge.
Après sa réélection,
le président de la République
a saisi l’occasion de la Journée
mondiale de la liberté de la presse,
coïncidant avec le 3 mai, pour dessiner
les contours du cadre journalistique. « La
presse doit mesurer, justement au nom de
cette liberté et grâce à
elle, la complexité de son rôle,
l’étendue de son pouvoir, mais également
le poids de sa responsabilité »,
dira Bouteflika. La corporation a été
confrontée au premier test postélectoral
le 24 mai 2004 quand Hafnaoui Ghoul, correspondant
de presse à Djelfa et militant des
droits de l’homme, a été condamné
pour diffamation suite à une plainte
du wali. Hafnaoui Ghoul avait été
écroué à la prison
durant six longs mois. Le 24 juin 2004,
Mohamed Benchicou, directeur du Matin, est
arrêté. Il paie, selon les
observateurs, « les frais de
son engagement anti-Bouteflika ».
Pour eux, son arrestation a été
maquillée en délit de droit
commun et son procès a été
entaché d’abus. Me Farouk Ksentini
a, à plusieurs reprises, dénoncé
la procédure d’arrestation à
l’intérieur même du tribunal.
Mais ce n’est pas là l’avis de l’Etat.
Le président Bouteflika, dans un
entretien paru dans La Gazette de l’Union
des journalistes de la presse française
de janvier-février 2005, a déclaré
que le cas de Benchicou « ne
se rapporte pas à des délits
de presse pour lesquels on pourrait invoquer
le statut particulier de presse. Ces cas
relèvent du droit commun et c’est
en tant que tels qu’ils sont traités ».
Deux mois après l’incarcération
de Benchicou, les autorités actionnent,
rappelle-t-on, l’appareil du fisc en direction
du Matin. Le siège de la publication
est vendu aux enchères et les mises
en demeure tombent chaque jour. Le journal
a été mis dans l’incapacité
de paraître depuis le 23 août
2004. A partir de juillet 2004, les correspondants
régionaux d’El Waha, d’El Khabar,
d’El Bilad, du Soir d’Algérie, de
La Tribune... étaient convoqués
régulièrement par les tribunaux.
Le Pouvoir, qui joue sur toutes les partitions,
tend la main par le biais du ministre de
la Communication, Boudjemaâ Haichour,
qui convoquait chaque semaine des éditeurs
de journaux. Le ministre plaide pour une
presse libre et responsable et émet
le souhait de voir établir des passerelles
entre la presse nationale et le gouvernement
afin de pouvoir mener le travail journalistique
dans un cadre serein. M. Haïchour
a relevé la nécessité
d’élaborer, avec les patrons de la
presse et les journalistes, une nouvelle
loi sur l’information, un code d’éthique
et de déontologie et un statut pour
les journalistes. L’espoir suscité
par les messages mielleux de Haïchour
n’a cependant pas duré. Car, entre-temps,
le tribunal correctionnel de Sidi M’hamed,
à Alger, convoque chaque mardi des
journalistes pour des délits de presse.
Lors d’un procès, El Khabar et El
Watan sont sommés de payer des amendes
astronomiques. Le caricaturiste de Liberté,
Ali Dilem, et le chroniqueur du Soir d’Algérie
sont condamnés à des peines
de prison. Autre fait inquiétant :
le parquet d’Alger a même réclamé
la suspension du Soir d’Algérie pour
six mois. Devant cette situation, Reporters
sans frontières (RSF) n’a pas hésité,
dans son communiqué du 31 décembre,
à dire que 2004 est une année
particulièrement dure pour les médias
en Algérie. L’organisation internationale
a appelé alors à une réforme
du code pénal afin de supprimer les
peines de prison pour les délits
de presse. La Fédération internationale
des journalistes (FIJ) a exprimé
aussi, dans un communiqué du 27 janvier
2005, son inquiétude face à
« une dérive (...) visant
à réduire définitivement
les derniers espaces de la démocratie
et de la liberté d’expression ».
La sortie médiatique de Bouteflika,
qui a accordé un entretien à
La Gazette de la presse française,
édition janvier-février 2005,
tranche avec la réalité amère
de la profession. Parlant de l’environnement
juridique dans lequel exerce le journaliste
algérien, le Président dira :
« Ce cadre me paraît aussi
libéral, sinon plus, que celui qui
existe dans d’autres pays, y compris dans
les pays développés, les limites
apportées à la liberté
de la presse étant celles exigées
par la sécurité du pays, la
dignité des citoyens et le respect
des convictions de notre peuple. »
Toutefois, ajoute-t-il, « cette
liberté a pour contrepartie la responsabilité
des journalistes qui sont tenus d’exercer
leur profession conformément à
un code de déontologie ».
Les déclarations du président
de la République laissent à
penser, en théorie, que le rapport
presse-Pouvoir s’est assaini ou est en voie
de l’être. Mais dans les faits, la
situation demeure toujours floue. Le malentendu,
aujourd’hui, persiste en raison, notamment,
de l’absence d’une définition exacte
du délit de presse et des règles
devant régir le secteur des médias.
Et c’est la raison pour laquelle, sans doute,
l’atmosphère reste toujours marquée
par la crispation.
Mustapha
RACHIDIOU |
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