Mohamed Bouhamidi,
Kamal Amarni, Fouad Boughanem et Rédha
Belhadjoudja, alias Hakim Laâlam,
journalistes au Soir d’Algérie, ont
vu leur procès renvoyé au
29 avril prochain. Laâlam
a été condamné, lui,
à six mois de prison ferme, le 1er
mars dernier. Les journalistes subissent
les dispositions du code pénal sanctionnant
la « diffamation »
et l’offense au chef de l’Etat. Hakim Laâlam,
fumeur de thé invétéré,
nous en parle.
El
Watan : Tu as été condamné
à six mois de prison ferme pour une
chronique intitulée « La
fessée » ; comment
vis-tu cette condamnation ?
Hakim
Laâlam : Il y a une peur
panique en ce moment, une sorte d’odeur
de la peur qui est en train de suinter des
couloirs du régime. Panique qui se
matérialise par des décisions,
bien évidement excessives, mais aussi
irraisonnées. On ne peut dire :
« Je suis venu pour apaiser,
pour calmer les choses, pour la paix, pour
réconcilier les gens entre eux »
et, en même temps, matraquer systématiquement
et quotidiennement des gens dont la profession
est d’informer. On a atteint le sommet de
la schizophrénie avec un régime
qui a à sa tête un chef de
l’Etat déclarant, dans les hémicycles
internationaux : « Regardez,
j’ai une presse super libre, la plus libre
du monde arabe. » Il nous exhibe
comme des bibelots dans sa bibliothèque
à crédibilité. Et en
même temps, au niveau intérieur,
ce régime nous met dans un procès
où tu interviens, et je dis ça
sans mépris, coincé entre
un vol de voiture, une falsification de
documents chez le notaire et un double homicide.
C’est ce qui s’est passé hier par
exemple. OK, ce sont des affaires criminelles,
mais moi je suis venu au tribunal pour une
chronique. Demander à un journaliste
d’expliquer l’humour entre un crime et un
vol de voiture, c’est du pur Kafka. J’ai
l’impression d’un énorme « désemparement »,
si l’on peut dire. A la limite, je préfère
avoir un pouvoir fort et cohérent,
mais j’ai l’impression qu’il y a un navire
qui prend l’eau de partout et qui n’a même
pas le courage de lancer des SOS pour dire :
« ô les gars, nous on n’en
peut plus ! »
As-tu
l’impression qu’on va vers davantage de
fermeture avec l’état d’urgence,
le dispositif juridique pénalisant
le délit de presse et maintenant
la « charte » qui
interdit les opinions ?
J’entends
le grincement du rideau qui baisse lentement.
J’ai reçu des coups de fil de copains
et de copines de la radio où j’ai
gardé beaucoup de contacts parce
que je trouve que c’est un métier
passionnant - on m’a viré de là-bas
à cause de mes chroniques à
Liberté -, je sais que certains
d’entre eux ont d’énormes problèmes
depuis 48 heures pour rédiger leurs
papiers et les chapeaux de leurs papiers.
On leur demande gentiment d’enlever les
termes comme « terroristes »,
d’édulcorer... Bien évidement
qu’on va vers plus d’enfermement. La chape
de plomb était déjà
là, mais on est en train de rajouter
des couches. Cette situation est un peu
positive. Cela répond une fois pour
toutes aux « hésitants »
qui nous disaient, il y a quelques années :
« Attendez, le Président
n’est pas islamiste ! »
Je trouve qu’il est plus intelligent que
cela. Il met en place, par petites couches,
et parfois à grandes louches, un
système, pas islamiste au sens iranien
ou taliban du terme, mais un islamisme dans
lequel il a baigné pendant vingt
ans, pendant sa traversée du désert.
C’est l’islamisme des pays du Golfe :
le business, qui ne profite pas aux gens
du pays, mais aux multinationales, et, en
même temps, il donne des assurances
aux islamistes, cadenassant la société,
l’adhan à la télévision,
ne plus évoquer la décennie
noire en termes de « terrorisme »,
« intégrisme »,
« lutte antiterroriste »,
mais juste sous le terme de « tragédie
nationale ». Il n’y a pas plus
acidulé que ce terme. On peut tout
y mettre.
Tu
as peur d’aller en prison ? Tu en as
déjà fait ?
Non,
j’ai jamais fait de taule. Pour moi, l’expression :
« La prison, c’est pour les vrais
hommes », c’est complètement
débile. Je voudrais au moins avoir
le quart du courage de Mohamed Benchicou
durant son incarcération qui dure
encore. Je serais super fier de moi. Je
n’aurais pas fait honte ni à mes
parents ni à mes enfants. Je n’ai
pas la prétention de me prévaloir
grand guerrier devant l’Eternel, mais peut-être
qu’on a demandé à nos aînés
qui ont fait la guerre de Libération
s’ils avaient peur. Et c’est grâce
à eux que toi et moi pouvons aujourd’hui
parler. Une grande fierté pour moi :
le commandant Azzedine (ancien chef de la
Zone autonome d’Alger) est arrivé
samedi dernier à 8h30 au tribunal,
presque avant moi, et ne s’en est allé
que lorsqu’on l’a viré manu militari.
Une personne âgée, malade,
mais qui a tenu à rester jusqu’à
midi.
As-tu
l’impression qu’il y a moins de mobilisation
autour des journalistes harcelés
par la justice ? Ce n’est pas la même
fièvre que durant les années
1990 ?
Pas
moindre. Il y a ceux qui veulent casser
les confrères. Il y a quand même
un important degré de réactivité.
Prenons le cas du correspondant d’El Khabar
(Bachir Belarbi, correspondant à
El Bayadh, incarcéré pendant
un mois pour « diffamation »,
libéré le 21 février
2006), il y avait un temps où on
aurait su qu’un correspondant local a été
en taule une semaine plus tard. Aujourd’hui,
il y a des relais. Je ne vais quand même
pas faire le procès d’une profession
qui reçoit des coups dans la figure
tous les jours. Je n’ai pas de proportion
à l’autoflagellation. Avec les moyens
du bord et avec les pressions terribles
qui s’abattent sur nous, on a quand même
un ton de réaction plus qu’honorable.
Le jour où il n’y aura plus ça,
cela voudra dire qu’ils nous auront tous
liquidés.
Adlène
MEDDI |
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