La
presse algérienne pluraliste a onze
ans. Aujourd'hui, pas moins de 37 quotidiens
paraissent en arabe et en français.
Présentée comme étant
l'une des plus libres du monde arabe, souvent
saluée, à raison, pour son
courage face à un environnement hostile,
la presse algérienne constitue également
un alibi pour un système obsolète
qui n'admet aucun changement véritable.
Ici, un état des lieux de ce secteur
dont on a beaucoup parlé mais qui
demeure, à bien des égards,
assez méconnu.
C'est
le gouvernement de Mouloud Hamrouche qui,
en 1990, supprime le monopole de l'Etat
sur les médias. Pour aider au démarrage
de la presse privée, il offre aux
journalistes du secteur public trois ans
de salaire. Outre des avantages bancaires
et des exonérations d'impôts,
les professionnels de la presse bénéficient
de locaux publics opérationnels.
C'est ainsi que naissent les quotidiens
El Watan, le Soir d'Algérie ou El
Khabar. Première publication privée,
le Jeune Indépendant, un hebdomadaire
fondé par Chafik Abdi, paraît
en mars 1990. A la même période,
les journaux partisans font aussi leur apparition.
El Mounqid, un hebdomadaire en langue arabe
appartenant au FIS, atteint des tirages
de 500 000 exemplaires. Le RCD lance l'Avenir
et Assalu, un journal en langue berbère.
Le FFS reprend Libre Algérie, un
journal fondé à Paris par
Ali Mecili. Alger Républicain reparaît
avec une ligne éditoriale proche
du PAGS. Le MDA fait sortir El Badil tandis
qu'El Châab, quotidien étatique
de langue arabe et El Moudjahid continuent
de rouler pour le FLN. En peu de temps,
les journaux dits "indépendants"
fidélisent un large lectorat grâce
à leur critique des hommes politiques
et à leur dénonciation de
certaines affaires louches. Mais les véritables
décideurs du système algérien
ne sont guère inquiétés
par l'ensemble de ces journaux. Lorsque
Mouloud Hamrouche est limogé, les
marges de manœuvre de la presse diminuent.
Le nouveau chef de gouvernement, Sid Ahmed
Ghozali, commence par suspendre l'édition
arabophone de Parcours maghrébins,
un hebdomadaire du secteur public. Raison
invoquée : la publication d'un texte
d'Ali Benhadj, le numéro deux de
l'ex-FIS, emprisonné. La situation
de la presse se complique davantage avec
l'arrêt du processus électoral
des législatives en janvier 1992.
La majorité des titres applaudissent
l'option des décideurs et oublient
subitement que des élections venaient
d'être organisées. A grand
bruit, la presse salue la naissance du CNSA
(Comité national de sauvegarde de
l'Algérie), une structure née
pour défendre la démarche
des décideurs. Le 22 janvier 1992,
des journalistes d'El Khabar sont interpellés
par les gendarmes à cause d'un encart
publicitaire du FIS paru dans le journal.
Le texte en question est signé par
Abdelkader Hachani et appelle l'armée
à respecter le choix du peuple. Les
décrets de l'état d'urgence
(9 février 1992) et celui relatif
au terrorisme et à la subversion
(octobre 1992) réduisent encore plus
la liberté de la presse. Mais les
responsables des journaux ne se plaignent
pas. Au contraire, ils cautionnent l'arrêté
ministériel du 7 juin 1994 (un texte
resté confidentiel) qui définit
le cadre de l'information "sécuritaire"
et qui n'autorise à la publication
que les bilans officiels des attentats.
Cette réaction n'est guère
une surprise puisque la majorité
des directeurs de journaux font partie,
eux même, du système. En effet,
très peu de responsables de publications
en Algérie n'ont pas transité
par les journaux du parti unique. C'est
d'ailleurs eux qui, dans bien des cas, se
chargent d'exercer la censure dans les rédactions.
En peu de temps de pluralisme médiatique,
on commence à parler de "patrons
de presse" et certains actionnaires
de journaux gagnent un argent fou. Le terrorisme
aidant, la vente des journaux ne décline
pas.
Entre-temps,
près de 70 journalistes ont été
tués par les groupes armés.
Des assassinats dont on n'a jamais retrouvé
les auteurs. Au terme d'un coma d'une semaine,
Tahar Djaout, directeur de rédaction
de l'hebdomadaire Ruptures, succombe à
ses blessures. Victime d'un attentat le
26 mai 1993, devant son domicile à
Baïnem, petite bourgade côtière
à l'ouest d'Alger, cet écrivain
de renommée internationale est le
premier journaliste assassiné. L'élimination
de Tahar Djaout secoue les esprits. Le pouvoir
s'empresse de trouver les auteurs du crime.
Le 1er juin 1993, la télévision
diffuse les images d'Abdellah Belabassi
qu'on présente comme l'un des meurtriers
du journaliste. Abdellah Belabassi soutient
avoir conduit les assassins sur les lieux
du crime. Selon lui, c'est Abdelhak Layada,
chef d'un groupe armé, qui en est
le commanditaire. Mais Abdelhak Layada est
acquitté dans l'affaire de l'assassinat
de Tahar Djaout lorsqu'il est jugé,
en juillet 1994, par une cour spéciale
pour son implication dans plusieurs attentats.
Abdelhak Layada était au Maroc quand
Tahar Djaout a été tué.
Abdellah Belabassi, quant à lui,
s'entraînait avec son équipe
de handball au moment de l'attentat. Entre
1993 et 1997, près de 70 professionnels
des médias dont 52 journalistes sont
assassinés. Les auteurs de ces crimes
n'ont jamais été arrêtés.
Il suffisait aux autorités de dire
que c'était l'œuvre du GIA pour fermer
le dossier de toute liquidation physique
touchant les journalistes. Cette façon
de procéder était également
de mise pour les autres assassinats. Mis
à part le cas de Tahar Djaout, la
presse elle-même n'a pas fait l'effort
d'exiger la moindre enquête sur ces
assassinats. Un "comité vérité"
sur l'assassinat de Tahar Djaout avait été
installé, mais il avait cessé
d'activer après l'élimination
de quelques uns de ses membres (tels que
Saïd Mekbel, célèbre
chroniqueur au journal le Matin, tué
le 4 décembre 1994, ou le psychiatre
de renommée internationale, Mahfoud
Boucebsi, assassiné à l'arme
blanche le 15 juin 1993). Le 12 avril 1997,
vers minuit, quatre personnes en tenue civile,
armés de revolvers, frappent au domicile
d'Aziz Bouabdellah, à Chevalley,
sur les hauteurs d'Alger, et crient : "Police,
ouvrez !" Journaliste au quotidien
arabophone El Alem Essiassi, Aziz Bouabdellah
(âgé alors de 23 ans) est enlevé.
Les recherches de ses parents au niveau
de la police et de la gendarmerie ne donnent
rien du tout. Les lettres adressées
aux plus hautes autorités du pays
ne font pas également avancer leurs
investigations. Dans cette affaire aussi,
peu de journalistes se sentent concernés
par la disparition d'Aziz Bouabdellah. Journaliste
à la radio, Djamil Fahassi disparaît
non loin de son domicile, dans le quartier
d'El Harrach, dans l'après-midi du
6 mai 1995. Père d'une petite fille,
il avait laissé son enfant à
la garde d'une personne de sa famille pour
aller chercher de quoi manger. Condamné
en 1991 à trois mois d'emprisonnement
par le tribunal de Blida pour avoir rédigé
un article paru dans El Forqane, un hebdomadaire
de langue française du FIS dans lequel
il critiquait l'armée, Djamil Fahassi
est encore arrêté au début
de l'année 1992 et il est parmi les
10 000 autres personnes envoyées
dans les camps du Sud. Il passe 6 semaines
dans un camp d'internement à Aïn
Salah. Il est ensuite libéré
sans avoir été inculpé
ni jugé. Passionné de littérature
universelle (grand admirateur de Yukio Mishima),
Djamil Fahassi est toujours porté
disparu. Un autre journaliste est également
porté disparu et il a fallu attendre
la mission de RSF en Algérie, au
début de l'été 2000,
pour que son cas soit rendu public. Il s'agit
de Salah Kitouni, journaliste à Ennour,
une publication qui paraissait à
Canstantine et proche des thèses
islamistes.
La
honte nationale
"Le
RND a tenu son congrès, ce week-end,
dans un climat de cynisme, d'hypocrisie
et d'indécence incroyables. [...]
Dans un discours pure langue de bois, qui
n'a ni sens ni consistance, son président
"autodésigné" ose
dire que le "RND se tient aux côtés
des nécessiteux." Le culot et
l'impertinence d'une telle affirmation ne
peuvent échapper à personne.
Les "militants" les plus connus
du RND sont des locataires attitrés
des luxueuses demeures de la résidence
d'Etat de Club des Pins, que d'aucuns nomment
le Jurassik Park. Savent-ils encore ce qu'est
un "Algérien nécessiteux"
? Savent-ils comment vivent les Algériens
dans les quartiers populaires des grandes
villes, entassés les uns sur les
autres, vivant au-dessous du seuil de pauvreté
et dans une promiscuité indescriptible
? Savent-ils comment vivent les Algériens
de l'intérieur sur les Hauts Plateaux
? Comme des moutons guettant chaque nuit,
la peur au ventre, l'arrivée des
égorgeurs. Savent-ils comment vivent
les Algériens du Sud oubliés
du développement ? Non, ils ne savent
rien de tout cela. Ils sont coupés
du monde qui les entoure. Isolés
dans leur propre pays, ils ne sortent, accompagnés
de leur escorte, que pour se rendre à
leurs bureaux. On ne les a jamais vus se
promener seuls dans la rue en compagnie
des Algériens normaux, ni partager
"leurs nécessités".
"La création du RND est une
insulte à l'intelligence et à
la mémoire collective des Algériens
[...].", écrivait Sâad
Lounès dans l'éditorial du
quotidien El Ouma du 5 avril 1997, au lendemain
du premier congrès du RND, parti
créé principalement par le
général Mohamed Betchine,
conseiller du président Liamine Zeroual.
La réaction des autorités
à ce texte osé ne se fait
pas attendre.
Le
mercredi 9 avril 1997, un huissier se présente
à l'imprimerie Sodipresse (unique
imprimerie privée de la presse algérienne)
pour signifier la saisie des biens de l'imprimerie
et la mise sous scellés de la rotative.
Le lendemain, Sâad Lounès,
directeur d'El Ouma, se rend à la
brigade de gendarmerie pour protester contre
cette mesure qu'il considère comme
illégale. Le chef de brigade en informe
le procureur qui lui demande de garder le
journaliste dans ses locaux jusqu'à
réception de nouvelles instructions.
Ces dernières arrivent vite. Le procureur
rappelle le chef de brigade pour l'informer
que Saâd Lounès était
recherché par mandat d'arrêt
du tribunal de Chéraga, dans l'Algérois,
pour émission de chèque sans
provision, qu'il transmet par fax. Le journaliste
est alors emmené, sous bonne escorte
et présenté au procureur de
Chéraga qui, après plusieurs
consultations téléphoniques
avec ses chefs, place Sâad Lounès
sous mandat de dépôt à
la prison d'El Harrach. Le lundi 14 avril
1997, le directeur d'El Ouma est présenté
à l'audience publique du tribunal
de Chéraga où son avocat demande
le report du procès. Le juge refuse
la liberté provisoire obéissant
ainsi à une circulaire du ministre
de la Justice de l'époque, Mohamed
Adami, un homme du général
Mohamed Betchine, qui interdisait aux magistrats
d'accorder la liberté provisoire.
A l'audience du 28 avril 1997, le directeur
d'El Ouma est condamné à 30
mois de prison ferme. Rejugé en appel
à la cour de Blida, après
plusieurs audiences, Sâad Lounès
est libéré le 15 juin 1997.
Entre-temps, peu de voix parmi la presse
algérienne se sont élevées
pour stigmatiser ces dépassements.
Ce n'est pas le cas quand certains journalistes,
proches d'un clan du pouvoir, ont ce genre
de problèmes."[...] Si le RND
réussit "par miracle" à
glaner la majorité des sièges,
les germes générateurs de
violence et de terrorisme seront à
nouveau plantés. Et à ce moment-là,
la sécurité nationale ne connaîtra
pas le répit tant attendu",
ajoutait Sâad Lounès dans son
fameux édito intitulé "Le
parti de la honte nationale". Créé
le 21 février 1997, le RND gagnait,
grâce à la fraude électorale
massive, les élections législatives
du 5 juin 1997. Exactement comme prévu
par Sâad Lounès qui notait
que "parmi la foule de gens qui se
sont embarqués dans cette malheureuse
aventure du RND, sur la lancée des
deux derniers scrutins présidentiel
et référendaire, il y en a
beaucoup qui l'ont fait avec l'idée
qu'ils pouvaient impunément ''ficeler''
les élections et remporter facilement
la ''majorité absolue''".
Lorsqu'au
printemps de l'année 1995, le président
Liamine Zeroual installe le HCA (Haut-Commissariat
à l'amazighité), il prononce
un discours. La télévision
algérienne montre les images de l'événement,
mais les téléspectateurs n'entendent
pas la voix du chef de l'Etat. Les journalistes
de la télévision ne savent
même pas qui a décidé
de censurer les propos du premier magistrat
du pays. Non, en réalité,
tout le monde sait ce qui s'est passé,
mais c'est ainsi que fonctionne la machine.
"La télévision algérienne
est une machine qui fonctionne à
coups de téléphone",
avoue un jeune journaliste de ce média
lourd. Mais d'où proviennent ces
coups de téléphone ? "Leur
origine peut être multiple, mais souvent
ils émanent des cercles décideurs",
estime une journaliste de la télévision.
Quand l'AIS décrète, à
l'orée de l'automne de l'année
1997, une trêve unilatérale,
suite à des accords passés
avec l'ANP, la télévision
algérienne lit, dans son journal
de 13 heures, l'intégralité
du communiqué de Madani Mezrag, chef
de l'Armée islamique. Mais dans la
soirée de la même journée,
l'information est passée sous silence.
En quelques heures, les directives venues
d'en haut ont changé. Dans la journée,
les hommes d'un clan du pouvoir ont exigé
la lecture du communiqué de l'AIS.
Dans la soirée, le général
Mohamed Betchine a envoyé ses hommes
pour censurer l'information. Ancien responsable
des services secrets, Mohamed Betchine,
devenu conseiller du président Liamine
Zeroual, avait entamé des discussions
avec les islamistes avant de les interrompre
lorsque le chef de l'Etat avait estimé
que le "dossier du FIS est clos".
Au même moment, d'autres cercles du
pouvoir ont continué les investigations
visant à établir un accord
avec l'AIS et ont, par la suite, atteint
leur but. L'une des raisons de la démission
de Liamine Zeroual, le 11 septembre 1998,
est en rapport avec son refus de cautionner
politiquement l'accord entre l'ANP et l'AIS.
Durant la campagne électorale des
présidentielles anticipées
du mois d'avril 1999, le candidat Abdelaziz
Bouteflika est le favori des décideurs.
Toutes ses activités sont soigneusement
filmées par les équipes spéciales
de l'ENTV et les journalistes qui l'accompagnent
sont sélectionnés. Ceux que
l'on soupçonne de "rouler"
pour Mouloud Hamrouche sont automatiquement
écartés de la sphère.
Les activités des autres candidats
sont également montrées mais
quand les "6" décident
de se retirer de la course au poste de premier
magistrat du pays, ils sont subitement interdits
d'antenne. Qui a pris la décision
d'ignorer les six candidats ? C'est encore
un coup de fil. Mais pourquoi les journalistes
de la télévision ne réagissent-ils
pas à ces directives qui biaisent
leur travail et leur enlèvent toute
crédibilité ? Beaucoup d'entre
eux confient, en privé, qu'ils ne
sont que de "simples fonctionnaires
obligés de gagner leur pain".
Cependant, ces "fonctionnaires"
profitent du système : logements
et terrains à bâtir sont mis
à la disposition des plus "serviles".
Ceux qui, peu nombreux, sont réticents
devant ce processus de normalisation autoritaire
peuvent être inquiétés
s'ils ont, par exemple, un problème
avec le service militaire. Ces pratiques
se retrouvent aussi dans le secteur de la
presse privée. Ainsi, les éditeurs
de ces publications dites indépendantes
reçoivent régulièrement
des logements de la part des autorités,
logements qu'ils distribuent, à leur
tour, à leurs protégés
quand ils ne les revendent pas au prix fort
dans un pays où la crise du logement
fait des ravages. Après l'assassinat,
le 18 octobre 1993, de Smaïl Yefsah,
journaliste à la télévision,
ses confrères de l'ENTV avaient,
par miracle, réussi à rédiger
un communiqué dans lequel ils disaient
qu'ils voulaient simplement faire leur métier
sans prêter main forte aux deux principaux
belligérants de la crise algérienne,
mais aucune suite n'a été
donnée à ce texte. La routine
a vite repris le dessus et de nombreux journalistes
de l'ENTV sont allés sous des cieux
plus cléments. Certains d'entre eux
sont en train de mener des carrières
professionnelles enviables au sein surtout
des télévisions arabes du
Moyen-Orient.
La
télévision algérienne
changera-t-elle un jour ? Intimement liée
au système, l'Unique, comme elle
est désignée par la vox populi,
sera le parfait miroir des désirs
et des volontés des décideurs.
Il n'y a que la démocratisation véritable
du pays qui pourra apporter un changement
à cette douloureuse réalité.
Cependant, cette démocratisation
réelle est elle-même un processus
complexe auquel les journalistes peuvent
largement contribuer, y compris ceux de
l'ENTV.
Descente
à l'hôtel
Il
fait nuit et légèrement froid.
Les journalistes hébergés,
pour raison sécuritaire, à
l'hôtel El Manar de Sidi Fredj ont
le temps de discuter entre eux des derniers
développements de la scène
politique. C'est la fin du mois de février
1997 et la création du RND, parti
présidentiel, occupe les débats.
Deux jeunes hommes, bien habillés,
descendus d'une voiture de luxe, se pointent
à la réception de l'hôtel
et demandent à voir Fayçal
Métaoui, journaliste au quotidien
El Watan. C'est la troisième fois
dans la journée qu'ils viennent discuter
avec les employés de l'hôtel.
Cette fois, ils ont atteint leur but : Fayçal
Métaoui est là. Avec discrétion,
ils accostent le jeune journaliste et lui
font part de l'objet de leur visite. Fayçal
Métaoui met au courant quelques collègues
de l'ordre que lui intiment les deux agents
du DRS (Département renseignement
et sécurité, héritier
de la puissante Sécurité militaire).
Accompagné de ses amis et des deux
agents, Fayçal Métaoui fait
ses bagages , accepte de prendre quelques
sous, rapidement ramassés par les
collègues, et prend place dans la
voiture de luxe des deux beaux gosses. Direction
: la prison militaire de Blida. Directeur
du quotidien El Watan où travaille
Fayçal Métaoui, Omar Belhouchet
arrive sur les lieux dix minutes plus tard
mais il ne peut rien faire. Fayçal
Métaoui est ensuite envoyé
dans la caserne d'Aïn Arnat, près
de Sétif, pour effectuer son service
militaire. Considéré insoumis,
comme des millions de jeunes de son âge,
Fayçal Métaoui, né
en 1968, à l'instar de Mohamed Laâgueb
et Fouzi Sâadallah, journalistes de
l'hebdomadaire arabophone El Houria, est
incorporé au sein de l'armée
à cause de ses écrits dérangeants.
Après dix-huit mois passés
à Aïn Arnat et Béchar,
Fayçal Métaoui reprend sa
place dans la rédaction d'El Watan.
A bien des égards, il représente,
avec certains de ses collègues dans
d'autres rédactions, la force de
la presse algérienne. Fayçal
Métaoui et ses semblables recherchent
le maximum de liberté d'expression
et d'indépendance, malgré
les nombreux écueils que les éditeurs
et le pouvoir ne cessent de dresser sur
leur chemin. Fayçal Métaoui
fait partie des rares journalistes qui ont
essayé de parler des droits de l'homme
et des disparus, au moment où tout
le monde ne cherchait qu'à se taire
et éviter ainsi les problèmes.
D'autres jeunes journalistes ont choisi
ce chemin sinueux malgré leurs conditions
de vie souvent déplorables. Ils sont,
à bien des égards, à
saluer. Durant l'été 1996,
Chawki Amari, chroniqueur et caricaturiste
de talent, né en 1964, est incarcéré
pendant un mois à la prison de Serkadji
pour une simple caricature parue dans le
quotidien la Tribune. Malgré un large
mouvement de protestation national et international,
Chawki Amari ne sort pas indemne : il écope,
le jour de son jugement, d'une peine de
3 ans de prison avec sursis. En réalité,
Chawki Amari est ainsi puni pour ses deux
années de chroniques osées
publiées par le quotidien la Tribune.
S'inspirant largement de Chawki Amari, Yassir
Benmiloud, né en 1968, tente, dans
la dernière page d'El Watan, d'égaler
les prouesses écrites du caricaturiste.
Ayant pour titre "Comme il a dit lui",
ses chroniques ne tardent pas à avoir
du succès. Dans l'une elles, Yassir
Benmiloud attaque, de front, les véritables
décideurs du système algérien.
"[...] La question est la suivante
: "Sommes-nous chez nous en Algérie
?" Habitons-nous chez Zeroual, chez
Betchine ou chez Toufik ? Ces trois noms
sont connus des Algériens et n'ont
rien de tabou. Le premier est le président
de la République à temps partiel.
Le second est conseiller du premier. Le
troisième est au courant de tout
ce que font les deux premiers. Mais il faut
que ces braves gens comprennent que l'Algérie
est un Etat, une nation, avec ses périphériques
tribaux et géographiques. Monsieur
Zeroual, l'Algérie, c'est chez nous.
Monsieur Betchine, l'Algérie est
à nous. Monsieur Toufik, l'Algérie
est notre adresse malgré vos maladresses.
Tant que vous continuerez à gérer
ce territoire comme un gâteau, les
miettes risquent de vous rester en travers
de la gorge. Souvenez-vous d'Octobre 1988.
Si vous insistez, on peut vous refaire la
même performance, et vous aurez beau
tirer dans le tas, cette attitude serait
aujourd'hui internationalement invendable.
Alors, très peu de possibilités
s'offrent à vous : soit vous démocratisez
avec un minimum de sérieux, soit
vous verrouillez avec un maximum de khorty.
Prenez simplement conscience que vous ne
pourrez jamais diriger un pays dont les
habitants vous vomissent [...]", écrit
Yassir Benmiloud. Les ennuis commencent
alors pour lui. Dans son livre l'Explication
(publié chez J.-Claude Lattès
en 1999), il raconte une partie de ses démêlés
avec les autorités.
Mardi
26 octobre 1999, le quotidien Liberté
ne met pas de gants pour attaquer ouvertement
Amnesty International. A la une de ce journal
et dans son éditorial, la publication
appartenant au milliardaire Issaâd
Rebrab accuse l'ONG d'être un marchand
d'armes. Liberté écrit que,
selon l'hebdomadaire satirique français
le Canard enchaîné du 20 octobre
1999, Amnesty International et l'ONG Agir
Ici "sont directement impliquées
dans le génocide au Rwanda. Elles
ont joué un rôle dans la livraison
d'armes avec la complicité d'organismes
officiels". L'éditorial, signé
par Outoudert Abrous, un ancien haut fonctionnaire
du ministère de la Culture et de
la Communication, abonde dans le même
sens. En réalité, dans l'article
"Des états d'armes inquiétants",
le Canard enchaîné n'a nullement
développé de telles thèses.
"Des tonnes de fusils, de pistolets,
de mitrailleuses, de munitions françaises
ont atterri au Rwanda entre 1988 et 1994,
dans des conditions plus proches du trafic
d'armes que du commerce officiel. Avec l'aide
de deux ONG, Amnesty International et Agir
Ici, l'Observatoire des transferts d'armements
a publié, fin septembre, un passionnant
rapport que personne n'a, semble-t-il, pris
le temps de lire. Or il devrait faire grincer
quelques dents", écrivait le
Canard enchaîné. Il est donc
impossible que la une et l'éditorial
de Liberté soient le résultat
d'une lecture erronée du journal
français. Il s'agit bien d'une désinformation
délibérée au moment
où Amnesty International s'apprêtait
à se rendre en Algérie. Ancien
reporter sportif du quotidien gouvernemental
Horizons, l'auteur de l'article en question
fait partie d'un groupe de journalistes
qui travaillent étroitement avec
des cercles du pouvoir.
Le
27 mai 1998, Lila H. est à son travail
au siège de wilaya du RCD, situé
à la rue Didouche-Mourad d'Alger.
Vers 14 heures, Hocine Nia, député
et vice-président du parti, accompagné
d'un député du RND font leur
entrée. Après les présentations
d'usage, le député du RND,
raconte Lila, "s'approche de moi et
me demande de venir faire l'amour avec lui".
La jeune fille est secouée et attend
une réaction de la part de Hocine
Nia qui ne vient pas. "J'avoue que
je ne m'attendais pas à entendre
de telles obscénités à
mon encontre dans le siège du parti
et encore plus devant mon deuxième
vice-président qui n'a réagi
à aucun moment", affirme Lila.
La jeune fille rédige alors, le jour
même, un rapport qu'elle adresse au
président du bureau national d'Alger
du parti, au secrétariat national
à l'organique et au premier vice-président
du parti. Aucune réaction. Lila tente
une seconde série de recours adressés,
cette fois-ci, à la commission nationale
de discipline, au docteur Saïd Sadi,
président du RCD, et à Khalida
Messaoudi, troisième vice-présidente
du parti et chargée de la condition
féminine. Au même moment, les
militants de base du RCD entament un mouvement
de fronde, matérialisé par
une pétition. Au bout de la 74e signature,
Lila H. se fait convoquer par Amara Benyounès,
premier vice-président du parti.
Après avoir écouté
ses doléances, l'actuel ministre
des Travaux publics lui signifie qu'"il
n'y aura pas de problèmes à
condition qu'elle arrête la pétition
et qu'elle calme les militants". Mais
avec la mort de Matoub Lounès, l'affaire
de Lila H. est complètement oubliée.
Elle est même classée. "Il
n'y a eu ni commission de discipline, ni
droit de femmes, ni militantisme, ni justice,
ni démocratie au sein du RCD",
estime Lila H. En décidant de rendre
publique son affaire, la jeune militante
du RCD se rapproche de la presse dite indépendante,
mais elle comprend vite que le RCD, entre
autres, dispose d'une certaine immunité
médiatique auprès des médias.
Seuls les quotidiens El Alem Essiassi et
l'Authentique acceptent de parler de son
affaire au mois de mai 1999. " Si j'ai
pris la décision de rendre cette
affaire publique, c'est pour informer l'opinion
de la réelle vérité
des personnes qui se réclament être
les leaders de la démocratie",
souligne Lila H.
Une
bataille inutile
Véritable
machine de guerre, l'Hebdo libéré,
dirigé par Abderrahmane Mahmoudi,
grâce à l'argent de Mohamed
Meguedem (chef du département de
l'information à la présidence
de la République en 1989), a atteint,
au début de l'année 1992,
des tirages de 100 000 exemplaires. L'hebdomadaire
en question ne se gêne pas pour développer
un discours haineux. "Il est inutile
de vouloir nier que deux peuples s'y côtoient
encore, mais ne s'y rencontrent plus. Un
peuple de retour au passé et du conservatisme
le plus féroce et un peuple du progrès
et de la modernité. Aucun point commun
ne lie plus ces deux sociétés.
Aucun référent culturel ni
politique. Aucune règle de convivialité
ne saurait maintenant rassembler autour
d'une même table deux sortes d'Algériens
qui se considèrent comme totalement
étrangers les uns aux autres. Que
ce soit par l'habit, les formules de politesse
ou les rites sociaux, tout au contraire
pousse à la différenciation
et au rejet mutuel", écrit Abderrahmane
Mahmoudi dans le numéro du 7 au 13
janvier 1993. Abdelkrim Djaâd estime
dans la même publication que "les
deux peuples vont s'entre-tuer". Le
futur directeur de l'hebdomadaire Ruptures,
candidat malheureux aux législatives
de décembre 1991, sous les couleurs
du RCD, ose expliquer que "en oubliant
de considérer les réalités,
le pouvoir, les candidats, les partis et
les électeurs intelligents sont tous
coupables d'avoir contribué à
la tenue de ces élections".
L'ancien journaliste de l'hebdomadaire étatique
Algérie Actualité se demande
presque comment on a osé donner aux
Algériens la possibilité de
voter "dans un pays où un adulte
sur deux ne sait même pas lire un
chiffre" ! Abderrahmane Mahmoudi parle
d'affrontement quelques jours avant l'assassinat
de Mohamed Boudiaf. "Modernistes d'un
côté, traditionalistes de l'autre,
les Algériens en viendront assez
rapidement à régler leurs
problèmes identitaires par des moyens
pas nécessairement pacifiques. […]
Commandos contre commandos, chacun imposera
le respect de ses convictions les armes
à la main", soutient-il dans
le numéro du 10 au 16 juin 1992.
Abderrahmane Mahmoudi est quand même
lucide en imaginant l'issue de la guerre
qui s'annonce. "Si bataille il y a,
ce qu'à Dieu ne plaise, elle sera
violente, sanglante, meurtrière et
parfaitement inutile. Et ce ne seront ni
les commandos d'Afghans ni les commandos
progressistes qui souffriront le plus. Les
écrans de télévision
nous renvoient déjà les larmes
des mères et des enfants innocents
qui ne comprendront jamais qu'on puisse
tuer pour faire semblant de vivre",
fait-il remarquer. Dans cette bataille inutile,
Nadir Mahmoudi, frère d'Abderrahmane,
trouve la mort lors d'une attaque commando
contre le siège de l'Hebdo libéré,
le 21 mars 1994. Ancien capitaine des services
de renseignement, avant de devenir écrivain
et directeur de l'excellente revue paraissant
à Paris, Algérie Littérature
Action, Aïssa Khelladi est l'un des
premiers journalistes à envisager
un coup d'Etat au début de l'année
1992. Dans un numéro de l'Hebdo libéré
(du 1er au 6 janvier 1992), il donne des
recettes pour la réussite d'une telle
entreprise. "Or, pour être fiable,
en 1992, un coup d'Etat ne peut se placer
que dans la perspective de défense
de la démocratie. La seule force
à même de cautionner l'ANP,
dans cette perspective, est le FFS, puisque
tous les autres partis ont disparu. On peut
même pousser plus loin cette logique
: une dictature militaire qui fait appel
à un civil pour garantir son image
de marque et pour préserver aussi
bien les libertés démocratiques
que le processus en cours, sous sa forme
nouvelle. Ce civil, en l'état actuel,
n'est autre qu'Aït Ahmed", écrit-il.
Une semaine plus tard, les décideurs
optent pour l'installation de Mohamed Boudiaf
à la tête du HCE. Ancien membre
fondateur du quotidien régional El
Acil, Hichem Aboud était également
un capitaine de la Sécurité
militaire. Après un passage au sein
de la rédaction du quotidien l'Opinion,
il fonde en mars 1994, le Libre, un hebdomadaire
vite suspendu par les autorités.
Depuis la France où il se réfugie,
Hichem Aboud accuse le général
Mohamed Betchine d'avoir torturé
des manifestants en octobre 1988 et de détournements
de biens de l'Etat. Pour Hichem Aboud, l'ancien
patron des services n'avait pas "digéré
sa mise à l'écart de la scène
politique en 1990", et de ce fait,
il se réjouissait de la détérioration
de la situation en espérant un retour
aux affaires." Aigri, Betchine a été
jusqu'à jubiler en apprenant l'assassinat
de Boudiaf. Non pas qu'il était contre
Boudiaf, mais c'est qu'il s'attendait à
voir le général Toufik "sauter"
de son poste. Il me disait : "A sa
place, je me serais tiré une balle
dans la tête", raconte Hichem
Aboud dans un droit de réponse publié
par le quotidien le Matin (du 22 juillet
1999).
Placardé
sur les murs de la maison de la presse Tahar-Djaout,
un tract du SNJ (Syndicat national des journalistes)
appelle, au début du mois de mars
2000, les professionnels de la presse à
se mobiliser pour faire respecter leurs
droits. "Les journalistes et travailleurs
de la presse connaissent aujourd'hui une
situation socioprofessionnelle lamentable,
marquée par la précarité
et l'absence de droits élémentaires.
[…] Nombreux sont les éditeurs qui
violent allègrement la législation
du travail. Ainsi, des salariés sont
embauchés sans contrat de travail
ou avec des contrats qui ne sont pas conformes
à la réglementation. Des éditeurs
emploient des travailleurs au noir, c'est-à-dire
sans les déclarer à la sécurité
sociale et à la Caisse nationale
des retraites. Ils ne leur délivrent
pas de fiche de paie. Quand ils le font,
ces dernières ne sont pas conformes
à la loi. Certains éditeurs
emploient des "stagiaires" qu'ils
paient largement en dessous du SMIG et qu'ils
font en réalité travailler
comme des permanents. Dans certains cas,
les salariés font les frais de conflits
opaques entre éditeurs ou d'une mauvaise
gestion et ne sont pas rémunérés
durant des mois. Alors qu'ils engrangent
d'énormes profits, les éditeurs
(à quelques exceptions près)
ne prennent pas en charge, ou le font de
manière très insuffisante,
les questions d'hygiène, de sécurité
et de médecine du travail",
estiment les animateurs du SNJ. Au bout
d'une dizaine d'années de pluralisme
médiatique, un fossé s'est
creusé entre les éditeurs,
propriétaires des titres, essentiellement
issus de la presse publique, et les journalistes.
En un temps record, les éditeurs
qui ont accepté les règles
de jeu établies par les décideurs
se sont fait des situations enviables. Durant
toutes ces années de violences multiples,
beaucoup de journalistes n'étaient
même pas inscrits à la sécurité
sociale. C'était le cas, par exemple,
des journalistes de l'hebdomadaire la Nation
dont la directrice de la rédaction,
Salima Ghezali, a eu le prix Sakharov. On
a trop parlé de certaines suspensions
de titres par les autorités. En réalité,
même les publications développant
une forme de contestation constituaient,
d'une façon ou d'une autre, un alibi
démocratique au bénéfice
du pouvoir. Les décideurs pouvaient,
juste en invoquant les lois du travail bafouées,
suspendre n'importe quel journal. "Face
à leurs employés, certains
éditeurs établissent des rapports
empreints d'un autoritarisme d'un autre
âge. Sûrs de leur impunité,
ils se conduisent comme des roitelets qui
bafouent la dignité élémentaire
des salariés ainsi que la législation
du travail. Les journalistes et les travailleurs
de la presse qui osent défier cette
toute puissance des éditeurs risquent
tout simplement de perdre leur travail",
peut-on lire dans le tract du SNJ. Pour
les animateurs de ce syndicat, affilié
à la FIJ, cette situation inique
doit cesser. "Il n'est plus question
de tolérer que des patrons de presse,
qui dénoncent dans leurs journaux
les atteintes à l'état de
droit lorsque celles-ci sont le fait des
autorités, bafouent eux-mêmes
la législation du travail",
ajoute la déclaration du SNJ.
Youcef
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