Maâmar
Farah a commencé le métier
de journaliste dès l’âge de
15 ans. Il publie ses premiers articles
dans le quotidien régional de l’Est
algérien “An Nasr“,
anciennement “La Dépêche
de Constantine“. Journaliste
professionnel, il fonde le premier quotidien
indépendant algérien, “Le
Soir d’Algérie“.
Il anime actuellement un billet quotidien,
“Pause Café “, et une chronique hebdomadaire.
Il rend hommage, dans l’entretien qui suit,
à cette presse privée qu’il
a vu naître (1989) et qu’il défend
jalousement, sans pour autant se gêner
à pointer ses défauts.
algerie-focus.com
: La presse privée en Algérie
fête cette année son 19 ème
anniversaire. Quel est votre bilan ?
Maâmar
Farah : La presse privée
célèbrera cet anniversaire
dans la sérénité. Je
pense que nous sommes loin de la période
sombre des années 90 où l’on
assassinait les journalistes. Qu’ils reposent
en paix ! Nous n’oublierons jamais leur
sacrifice. Les journalistes ne rasent plus
les murs. Ils ne sont plus obligés
d’habiter dans des sites sécurisés.
Cela est une grande victoire que nous devons
aux forces patriotiques et progressistes
qui ont sauvé la république.
Mais il reste encore cette épée
de Damoclès suspendue au-dessus de
nos têtes : le risque d’aller en prison
pour nos écrits, situation intolérable
et en violation flagrante avec les règles
élémentaires de la démocratie.
Dans son discours d’investiture, le président
de la république a promis de revoir
ces dispositions. Nous espérons que
cela se fasse vite.
La
compétition entre titres crée
une concurrence loyale et ce sont les meilleurs
quotidiens privés qui viennent en
tête des ventes et de la surface dédiée
à la publicité. Tant mieux
! Néanmoins, quand je vois certains
titres arabophones devenir les porte-voix
de l’intégrisme et verser dans l’insulte
et la diffamation, promouvoir un discours
obscurantiste et loin des valeurs de la
révolution algérienne, je
me dis que les créateurs de la presse
algérienne combattante doivent se
retourner dans leurs tombes (pour les martyrs)
et rester perplexes et horrifiés
(pour ceux qui sont toujours en vie).
D’une
manière générale, je
regrette un peu la fin de ce qui était
considéré comme une «
aventure intellectuelle » et qui cède
la place à une normalité,
certes indispensable, mais qui annihile
toute velléité de résistance
à l’ordre établi et réduit
considérablement l’indépendance
des journaux. En passant au rang de chefs
d’entreprises sachant compter leurs sous,
les journalistes actionnaires s’enchaînent
et n’ont plus la même capacité
de jugement, ni l’esprit rebelle qui caractérisait
les premières années de la
presse indépendante.
Dans
cet esprit, le diktat des grosses sociétés
détenant un gros volume de publicité
menace l’indépendance de ces titres.
algerie-focus.com
: On constate une régression des
libertés, notamment de la liberté
de la presse sous la présidence de
Bouteflika. Qu’en pensez-vous?
Maâmar
Farah : Effectivement,
mais cela n’est pas seulement lié
à la répression et aux harcèlements
judiciaires. Les raisons économiques
y sont aussi pour beaucoup (voir notre précédente
réponse). Sous Bouteflika, l’ANEP
est devenue une vache à lait pour
de très nombreux titres créés
artificiellement.
algerie-focus.com
: Il est souvent reproché à
la presse privée son manque de professionnalisme
et à certains titres leurs accointances
avec le pouvoir en place. Qu’avez-vous à
dire à ce sujet ?
Maâmar
Farah : Oui, l’accointance
c’est ce qui permet de gagner de l’argent,
via l’ANEP. Car la majorité de ces
titres est incapable de vivre des ventes
et de la publicité hors ANEP qu’elle
ne peut engranger.
Pour
ce qui est du professionnalisme, c’est le
grand problème auquel nous devons
faire face. Si vous relisez le journal «
El Moudjahid » des années 70,
vous allez vous apercevoir que le gars qui
écrit sur le pétrole est un
spécialiste de la question, faisant
autorité dans ce domaine et souvent
cité par les confrères étrangers.
Idem pour le critique cinéma, pour
celui qui décortique les livres ou
le gars de la rubrique sportive. Aujourd’hui,
n’importe qui écrit sur n’importe
quoi. La majorité des titres vivent
de ragots et d’écrits sans consistance.
Il
faut former les journalistes de la presse
écrite. Cette tâche a été
retenue par quelques titres qui vont s’unir
pour créer un cadre de formation
adéquat pour les jeunes journalistes.
Cette initiative devrait être suivie
par d’autres.
algerie-focus.com
: Vous faites partie des rares journalistes
algériens qui tiennent un blog sur
internet. Que vous a apporté cette
expérience; la recommandez-vous à
vos confrères ?
Maâmar
Farah : Précision
: j’avais un blog. Je n’ai plus le temps
de m’en occuper. Et puis, si c’est juste
pour y mettre des papiers qui paraissent
dans le journal, ce n’est pas la peine.
Je trouve que la relation presse écrite-internet
doit déboucher sur des initiatives
enrichissantes pour les deux secteurs. Je
suis séduit par les sites de certains
journaux qui ont compris très vite
que l’internaute qui vient vers eux ne cherche
pas seulement ce qui a été
écrit la veille ou le jour même,
mais espère trouver des informations
revues chaque minute, des forums sur l’actualité,
des images et des vidéos ainsi que
tout ce qui peut enrichir et compléter
l’information. Les sites des journaux algériens
en sont loin, malgré quelques tentatives
heureuses.
algerie-focus.com
: Dans son dernier discours, Bouteflika
a appelé les journalistes à
le soutenir dans « sa lutte contre
la corruption », comme ils furent
autrefois sollicités à prendre
part à la lutte contre le terrorisme
durant la décennie noire. Répondront-ils
favorablement cette fois encore ?
Maâmar
Farah : Je pense que la
question ne se pose pas de cette manière.
Les journalistes ne doivent pas attendre
un discours présidentiel pour se
lancer dans la lutte anti-corruption. Cela
fait partie de leur mission. Mais, malheureusement,
le manque de professionnalisme et la recherche
du titre en « Une » qui vend,
ainsi que des difficultés objectives
ont détourné la presse algérienne
de cette mission. Néanmoins, je voudrai
signaler que le quotidien « El Khabar
» se distingue souvent par des articles
où l’esprit d’investigation est présent.
Signalons aussi la page « Corruption
» du Soir d’Algérie qui apporte
un éclairage utile sur ce fléau.
algerie-focus.com
: Dans son dernier livre - Le journal d’un
homme libre- Benchicou reconnaît les
errements de la presse, entre autres sa
dépendance vis à vis de l’argent
de la publicité de l’État
et des annonceurs privés. Partagez-vous
cet avis ?
Maâmar
Farah : Oui, absolument.
L’argent est en train de tuer la liberté
de la presse dans notre pays, comme il l’a
fait dans les grandes démocraties.
Nous ne pouvons pas lutter contre l’argent.
Donc, je suis pessimiste et je pense que
cette liberté va se rétrécir
comme une peau de chagrin.
algerie-focus.com
: El Watan vient d’être condamné
par la justice algérienne, Le Soir
d’Algérie serait dans le collimateur
du pouvoir… Faut-il s’attendre au pire avec
le troisième mandat de Boutefilka
?
Maâmar
Farah : Non, honnêtement,
je ne le pense pas. Il faut voir la réalité
en face : la presse francophone n’est plus
en situation de force. Elle est incapable
d’influer sur une opinion publique fortement
arabisée. Elle reste efficace dans
les relations diplomatiques mais n’a plus
la force qu’elle avait au début des
années 90.
Je
pense que le pouvoir la laissera faire sans
problèmes. S’il est un titre que
le pouvoir craint, c’est « El Khabar
».
algerie-focus.com
: Un mot pour conclure ?
Maâmar
Farah : Je suis fier d’avoir
été, un jour, parmi les tout
premiers journalistes à fouler le
sol de ce qui deviendra la « Maison
de la presse Tahar Djaout ». C’était
le siège d’un ministère, abandonné
et livré à l’herbe folle.
En poussant cette porte avec mes quatre
camarades, je ne savais pas que nous ouvrions
le chapitre le plus lumineux de l’histoire
de la presse algérienne. Le plus
sanglant aussi. Trois de nos confrères
sont morts dans la bombe qui a visé
« Le Soir d’Algérie »
et la Maison de la presse. Leurs portraits
ornent le hall d’entrée de notre
journal. Nous faisons tout ce que nous pouvons
vis-à-vis de leurs familles. Mais
ce n’est pas assez ! Nous devons tout faire
pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli,
ainsi que tous les autres, des secteurs
privé et public, de la presse écrite
et de l’audiovisuel.
Je
crois aussi que nous n’avons pas le droit
de laisser tomber Mohammed Benchicou, l’homme
qui a donné deux années de
sa vie pour faire avancer notre cause, la
cause de la presse libre en Algérie.
Chaque jour, la phrase qu’il a prononcée
à sa sortie des geôles me donne
la force de continuer et de semer autour
de moi l’optimisme des battants. Ce jour-là,
il avait dit : « N’ayez pas
peur de leur prison ! ».
Entretien
réalisé par :
Fayçal
ANSEUR |