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Le monde de la presse en Algérie

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Liberté de la presse en Algérie


 

Bachir Rezzoug / Journaliste, doyen de la presse nationale

"Le pouvoir de l'argent, voilà le danger !"

« Etre un homme politique, c’est être capable de dire à l’avance ce qui va arriver demain, la semaine prochaine, le mois prochain et l’année prochaine. Et d’être capable après d’expliquer pourquoi rien de cela ne s’est produit. »    Winston Churchill

Sous ses lunettes, le regard ne cille pas. Le débit est lent, mais le propos est concis et clair. En 1998, Bachir perdait Nadir, son fils, à la fleur de l’âge, dans un accident de voiture. Le choc a été terrible pour lui et sa famille. L’année suivante, Bachir est victime d’un accident cardio-vasculaire. Partiellement paralysé, il luttera courageusement pour surmonter son handicap. « Malgré tout, nous dira son épouse, il garde toute sa lucidité et son intelligence. Il a des moments d’absence et des pertes de mémoire, mais il est très conscient. » Bachir est né en 1941 à Theniet El Had. C’est là qu’il fit ses études primaires, puis le collège de Miliana et le lycée d’El Harrach. Son adolescence a été marquée par des faits qui resteront gravés à jamais dans sa mémoire. Au mois de juillet 1958, alors qu’il n’avait que 17 ans, il est arrêté avec son père Ahmed, avocat réputé et vieux militant nationaliste. Bachir, petit militant, acheminait les médicaments au maquis et transportait les tracts. Son incarcération, durant deux mois, restera comme une tache indélébile. « J’étais traumatisé. On a tout fait pour me casser. On faisait exprès de me montrer mon paternel presque nu, subissant les tortures et les sévices. C’était inqualifiable ! » De ces moments terribles, il garde des images insoutenables. « J’étais avec mon père, et Mahfoud Oudjida, un copain à moi, était avec le sien. » Les soldats nous emmenaient à la torture en même temps. Cela se passait à la caserne. C’était insupportable. A un moment, mon père, à bout de nerfs, s’est rebellé. « Vous ne voyez pas que c’est un gamin. Vous n’avez pas honte ! » Pour paraphraser Kateb Yacine, « ils ont redoublé de férocité à son égard. Il n’y a eu à l’époque qu’un seul attentat à Theniet El Had et ils nous l’avaient imputé. » Bachir ne dut son salut qu’à un jeune officier qui mit fin à ses supplices. « Mais c’est un enfant, lâchez-le ! »

Bachir venait de boucler ses 17 ans, il en paraissait 14. La ferme familiale bombardée, les biens séquestrés, la famille dut boire le calice jusqu’à la lie. Elle apprendra que Ahmed, le père, sera assassiné en prison au mois d’octobre 1958, alors que le frère aîné Abderrahmane est emprisonné au camp de Aïn Sefra. La famille pliera bagage pour s’installer à Miliana avant de s’établir à Blida jusqu’en 1962. Au lendemain de l’indépendance, Bachir effectue un stage destiné à la presse en Tchécoslovaquie, sous l’égide de l’Organisation internationale des journalistes (OIJ), plutôt de gauche, progressiste et qui n’avait rien à voir avec la FIJ. Là, Bachir sortira major de promotion. De beaux souvenirs de l’époque émergent lorsqu’il était avec ses amis de promo Halim Mokdad, Hocine Mezali, Lyès Hamdani et bien d’autres…

Le journalisme, un sacerdoce

En 1963, France Soir tiré en Algérie ne paraît plus. Le gouvernement avait décidé de lui substituer une autre publication. « C’est ainsi qu’a été créé Alger Ce Soir, dirigé par Mohamed Boudia qui m’avait sollicité pour y exercer aux côtés de Serge Michel, compagnon de Lumumba et Guerin de Libération. Comme ce dernier avait des problèmes familiaux et était obligé de rejoindre les siens en France, je l’ai remplacé au pied levé en prenant en charge le premier secrétariat de rédaction. Le journal de bonne facture fit long feu d’une manière anecdotique qui prête à rire. A la une, la photo de Boumaza, alors ministre, suivie d’une légende qui ne correspondait nullement à l’illustration : ‘’La face cachée de la lune criblée de cratères’’… » Le ministre, qui portait les stigmates d’une ancienne vérole, s’est senti visé. Il n’en fallait pas plus pour fermer le journal, explique Bachir d’un ton rieur et amusé.

Grossière supercherie

« Après, il était question de faire une fusion entre Le Peuple et Alger Républicain. On a créé El Moudjahid. De fusion, il n’en était rien. Ils voulaient tout simplement liquider le journal communiste. C’est une grande fumisterie », conclut Bachir qui y exercera jusqu’en 1969, où il démissionne en signe de solidarité avec son ami Morsli, directeur de l’organe officiel, limogé parce qu’il ne se conformait pas aux injonctions venues d’« en haut. » « Comme Morsli était nommé par décret, il continuait à percevoir son salaire qu’il partageait avec moi qui étais réduit au chômage. » Après la galère, Bachir est sollicité par le ministre Benyahia pour prendre la direction du journal La République, basé à Oran. « En fait, le journal avait un directeur en la personne de Othmane Abdelhak, mais était sous l’influence de Medeghri. C’était une lutte de clans », se souvient Bachir qui nous confiera : « J’y passé les plus belles années là-bas avec des gens de valeur, des journalistes de talent ». Il citera au passage Abdelkader Djemaï, Ahmed Bessol, Khaled Safer, avocat rédacteur, et bien d’autres… « Il y avait une certaine liberté de ton par rapport à la langue de bois qui fleurissait dans les autres rédactions. » Sous prétexte d’arabisation, La République est liquidé en 1975. « C’était la mort annoncée d’un journal qui commençait à déranger… », Bachir part alors en France. « Boumediène n’avait pas apprécié mon limogeage et il me l’a dit lors d’un entretien. » Fait du prince, Bachir bénéficie d’une bourse d’études à l’IFP de Paris. Parallèlement, il est sollicité pour diriger la revue panafricaine Demain l’Afrique, où il retrouve ses amis Bourboune, Josie Fanon, Bernetel… Entre-temps, le patron tunisien de Jeune Afrique lui fit appel pour diriger la rédaction de L’hebdo, à la condition de ne pas se mêler du dossier du Sahara Occidental. « Naturellement, j’ai refusé l’offre en lui répondant d’une manière très sèche. » De retour à Alger en 1981, Bachir retrouve Morsli qui venait tout juste de prendre les commandes d’El Moudjahid. Bachir se distinguera par le « relookage » du vieux quotidien devenu moins austère… Il fit appel à des journalistes d’Algérie Actualité, comme Ameyar, Benchicou et y trouva sur place une pléiade de jeunes ambitieux. Le journal fit campagne contre le code de la famille, appuyé par les femmes à la notoriété bien établie, comme Zohra Drif, Belmihoub Zerdani. Le pouvoir ne l’entendit pas de cette oreille. Bachir est relevé de son poste, appelé à d’ autres fonctions au ministère où il est réduit à ne rien faire tout en percevant son salaire. Cela durera jusqu’à 1985. Il rejoint l’équipe de Dunes avec Abdelkrim Djaâd, puis se retrouve à Révolution Africaine avec Zemzoum, Josie Fanon, Abdou B. Mouny Berrah, Boukhalfa Amazit, Ahmed Halli. « On a tout chamboulé. Bien que je n’avais aucune fonction de direction, j’étais le véritable patron. On me laissait faire… Avec Kheiredine Ameyar, on a eu le privilège de faire un entretien de première main avec Jacques Vergès, premier patron de Révolution Africaine. »

L’âge d’or de la république

Bachir évoquera pour nous les moments forts de son parcours, sa riche expérience journalistique passionnante, mais mouvementée, ses entretiens exclusifs avec les grands de ce monde. Boumediène, Hô Chi Minh, le général Giap, le Che, Castro, Khomeyni, Arafat. Même Abassi Madani n’échappa pas aux questions pertinentes de notre journaliste. « Je me rappelle qu’avec Mitterrand, je me suis aperçu au bout de 5 mn qu’il ne m’appréciait pas ni d’ailleurs l’Algérie. Je le lui ai fait savoir, il m’a envoyé balader. » Après des va-et-vient et des déboires avec le pouvoir, Bachir crée sa propre boîte, Régie Sud Méditerranée en 1993 qu’il dirige depuis. Pour lui, la presse ne peut être un quatrième pouvoir. « Si elle sort de son rôle de premier contre-pouvoir, elle n’a plus sa raison d’être. » « Je crois, estime-t-il, que le véritable danger, c’est le pouvoir de l’argent. A choisir, je préfère que la presse soit aux ordres du pouvoir qu’à la solde du milieu des finances. » « J’ai toujours milité pour un service public de la presse écrite. Je considère que le rôle du privé est incontournable », tranche-t-il. Ses plus belles prouesses ? La relance d’Alger Républicain avec Benzine, Benchicou, Fayçal Benmedjahed, etc. A la fin des années 1980, « c’était une belle expérience avec l’argent des militants et des sympathisants. On faisait le journal dans un réduit, chez Mustapha Kaïd. Le slogan : ‘’Le journal qui sort quand il peut’’, est de lui. » « Avec l’été et la sécheresse qui sévissait à l’époque, je l’ai modifié : ‘’Le journal qui sort quand il pleut !’’ », ironise-t-il. Le harcèlement continu des journalistes ? « Le pouvoir est dans son rôle. Il veut avoir la presse à sa botte. Le pouvoir, manipulateur, n’aime pas qu’on le titille, qu’on le remette en cause. C’est sa nature même. » Le pluralisme médiatique ? « C’est tant mieux, bien que le pouvoir s’emploie à s’en servir pour faire croire qu’il est démocratique, qu’il permet la liberté d’expression. Il est naturel que quand ça ne l’arrange pas, il tape. »

La presse algérienne a-t-elle un avenir ?

« Oui, si c’est dans la conviction, la liberté et le courage. Ce sont là, les maîtres mots de ce sacerdoce. » Sa carrière menée, sans se presser, sans esbroufe, est riche. Dans le milieu des mass media, c’est même une référence. Et si c’était à refaire, lui avions-nous suggéré ? « Je le referais sans hésiter avec peut-être quelques erreurs sur les hommes en moins… »

PARCOURS

Bachir Rezzoug est né en 1941 à Theniet El Had. Scolarité dans sa ville natale, puis à Miliana et à El Harrach. Très jeune, il a été marqué par l’oppression et la répression de l’occupant français. Il fera même un séjour en prison. A l’indépendance, son goût pour le journalisme sera affiné et encouragé, lorsqu’il se distingue dans un stage organisé en Tchécoslovaquie. Rentré en Algérie, il exercera à Alger Ce Soir, à El Moudjahid, à La République, à Alger Républicain, à Demain L’Afrique, à Révolution Africaine… Victime d’un accident cérébral, Bachir essaie de surmonter son handicap. Le doyen des journalistes algériens a été marqué par la disparition tragique en 1998 de son fils Nadir. Depuis 1993, Bachir préside aux destinées de RSM, une boîte qu’il a montée et qu’il dirige depuis. Des périodiques comme Les Cahiers de la santé, et Investir font partie du patrimoine de la Régie.

Hamid TAHRI

 

© El Watan du 22 mai 2008

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie



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