Sous
ses lunettes, le regard ne cille pas. Le
débit est lent, mais le propos est
concis et clair. En 1998, Bachir perdait
Nadir, son fils, à la fleur de l’âge,
dans un accident de voiture. Le choc a été
terrible pour lui et sa famille. L’année
suivante, Bachir est victime d’un accident
cardio-vasculaire. Partiellement paralysé,
il luttera courageusement pour surmonter
son handicap. « Malgré
tout, nous dira son épouse, il garde
toute sa lucidité et son intelligence.
Il a des moments d’absence et des pertes
de mémoire, mais il est très
conscient. » Bachir est né
en 1941 à Theniet El Had. C’est là
qu’il fit ses études primaires, puis
le collège de Miliana et le lycée
d’El Harrach. Son adolescence a été
marquée par des faits qui resteront
gravés à jamais dans sa mémoire.
Au mois de juillet 1958, alors qu’il n’avait
que 17 ans, il est arrêté avec
son père Ahmed, avocat réputé
et vieux militant nationaliste. Bachir,
petit militant, acheminait les médicaments
au maquis et transportait les tracts. Son
incarcération, durant deux mois,
restera comme une tache indélébile.
« J’étais traumatisé.
On a tout fait pour me casser. On faisait
exprès de me montrer mon paternel
presque nu, subissant les tortures et les
sévices. C’était inqualifiable ! »
De ces moments terribles, il garde des images
insoutenables. « J’étais
avec mon père, et Mahfoud Oudjida,
un copain à moi, était avec
le sien. » Les soldats nous emmenaient
à la torture en même temps.
Cela se passait à la caserne. C’était
insupportable. A un moment, mon père,
à bout de nerfs, s’est rebellé.
« Vous ne voyez pas que c’est
un gamin. Vous n’avez pas honte ! »
Pour paraphraser Kateb Yacine, « ils
ont redoublé de férocité
à son égard. Il n’y a eu à
l’époque qu’un seul attentat à
Theniet El Had et ils nous l’avaient imputé. »
Bachir ne dut son salut qu’à un jeune
officier qui mit fin à ses supplices.
« Mais c’est un enfant, lâchez-le ! »
Bachir
venait de boucler ses 17 ans, il en paraissait
14. La ferme familiale bombardée,
les biens séquestrés, la famille
dut boire le calice jusqu’à la lie.
Elle apprendra que Ahmed, le père,
sera assassiné en prison au mois
d’octobre 1958, alors que le frère
aîné Abderrahmane est emprisonné
au camp de Aïn Sefra. La famille pliera
bagage pour s’installer à Miliana
avant de s’établir à Blida
jusqu’en 1962. Au lendemain de l’indépendance,
Bachir effectue un stage destiné
à la presse en Tchécoslovaquie,
sous l’égide de l’Organisation internationale
des journalistes (OIJ), plutôt de
gauche, progressiste et qui n’avait rien
à voir avec la FIJ. Là, Bachir
sortira major de promotion. De beaux souvenirs
de l’époque émergent lorsqu’il
était avec ses amis de promo Halim
Mokdad, Hocine Mezali, Lyès Hamdani
et bien d’autres…
Le
journalisme, un sacerdoce
En
1963, France Soir tiré en Algérie
ne paraît plus. Le gouvernement avait
décidé de lui substituer une
autre publication. « C’est ainsi
qu’a été créé
Alger Ce Soir, dirigé par Mohamed
Boudia qui m’avait sollicité pour
y exercer aux côtés de Serge
Michel, compagnon de Lumumba et Guerin de
Libération. Comme ce dernier avait
des problèmes familiaux et était
obligé de rejoindre les siens en
France, je l’ai remplacé au pied
levé en prenant en charge le premier
secrétariat de rédaction.
Le journal de bonne facture fit long feu
d’une manière anecdotique qui prête
à rire. A la une, la photo de Boumaza,
alors ministre, suivie d’une légende
qui ne correspondait nullement à
l’illustration : ‘’La face cachée
de la lune criblée de cratères’’… »
Le ministre, qui portait les stigmates d’une
ancienne vérole, s’est senti visé.
Il n’en fallait pas plus pour fermer le
journal, explique Bachir d’un ton rieur
et amusé.
Grossière
supercherie
« Après,
il était question de faire une fusion
entre Le Peuple et Alger Républicain.
On a créé El Moudjahid. De
fusion, il n’en était rien. Ils voulaient
tout simplement liquider le journal communiste.
C’est une grande fumisterie »,
conclut Bachir qui y exercera jusqu’en 1969,
où il démissionne en signe
de solidarité avec son ami Morsli,
directeur de l’organe officiel, limogé
parce qu’il ne se conformait pas aux injonctions
venues d’« en haut. »
« Comme Morsli était nommé
par décret, il continuait à
percevoir son salaire qu’il partageait avec
moi qui étais réduit au chômage. »
Après la galère, Bachir est
sollicité par le ministre Benyahia
pour prendre la direction du journal La
République, basé à
Oran. « En fait, le journal avait
un directeur en la personne de Othmane Abdelhak,
mais était sous l’influence de Medeghri.
C’était une lutte de clans »,
se souvient Bachir qui nous confiera :
« J’y passé les plus belles
années là-bas avec des gens
de valeur, des journalistes de talent ».
Il citera au passage Abdelkader Djemaï,
Ahmed Bessol, Khaled Safer, avocat rédacteur,
et bien d’autres… « Il y avait
une certaine liberté de ton par rapport
à la langue de bois qui fleurissait
dans les autres rédactions. »
Sous prétexte d’arabisation, La République
est liquidé en 1975. « C’était
la mort annoncée d’un journal qui
commençait à déranger… »,
Bachir part alors en France. « Boumediène
n’avait pas apprécié mon limogeage
et il me l’a dit lors d’un entretien. »
Fait du prince, Bachir bénéficie
d’une bourse d’études à l’IFP
de Paris. Parallèlement, il est sollicité
pour diriger la revue panafricaine Demain
l’Afrique, où il retrouve ses amis
Bourboune, Josie Fanon, Bernetel… Entre-temps,
le patron tunisien de Jeune Afrique lui
fit appel pour diriger la rédaction
de L’hebdo, à la condition de ne
pas se mêler du dossier du Sahara
Occidental. « Naturellement,
j’ai refusé l’offre en lui répondant
d’une manière très sèche. »
De retour à Alger en 1981, Bachir
retrouve Morsli qui venait tout juste de
prendre les commandes d’El Moudjahid. Bachir
se distinguera par le « relookage »
du vieux quotidien devenu moins austère…
Il fit appel à des journalistes d’Algérie
Actualité, comme Ameyar, Benchicou
et y trouva sur place une pléiade
de jeunes ambitieux. Le journal fit campagne
contre le code de la famille, appuyé
par les femmes à la notoriété
bien établie, comme Zohra Drif, Belmihoub
Zerdani. Le pouvoir ne l’entendit pas de
cette oreille. Bachir est relevé
de son poste, appelé à d’
autres fonctions au ministère où
il est réduit à ne rien faire
tout en percevant son salaire. Cela durera
jusqu’à 1985. Il rejoint l’équipe
de Dunes avec Abdelkrim Djaâd, puis
se retrouve à Révolution Africaine
avec Zemzoum, Josie Fanon, Abdou B. Mouny
Berrah, Boukhalfa Amazit, Ahmed Halli. « On
a tout chamboulé. Bien que je n’avais
aucune fonction de direction, j’étais
le véritable patron. On me laissait
faire… Avec Kheiredine Ameyar, on a eu le
privilège de faire un entretien de
première main avec Jacques Vergès,
premier patron de Révolution Africaine. »
L’âge
d’or de la république
Bachir
évoquera pour nous les moments forts
de son parcours, sa riche expérience
journalistique passionnante, mais mouvementée,
ses entretiens exclusifs avec les grands
de ce monde. Boumediène, Hô
Chi Minh, le général Giap,
le Che, Castro, Khomeyni, Arafat. Même
Abassi Madani n’échappa pas aux questions
pertinentes de notre journaliste. « Je
me rappelle qu’avec Mitterrand, je me suis
aperçu au bout de 5 mn qu’il ne m’appréciait
pas ni d’ailleurs l’Algérie. Je le
lui ai fait savoir, il m’a envoyé
balader. » Après des va-et-vient
et des déboires avec le pouvoir,
Bachir crée sa propre boîte,
Régie Sud Méditerranée
en 1993 qu’il dirige depuis. Pour lui, la
presse ne peut être un quatrième
pouvoir. « Si elle sort de son
rôle de premier contre-pouvoir, elle
n’a plus sa raison d’être. »
« Je crois, estime-t-il, que
le véritable danger, c’est le pouvoir
de l’argent. A choisir, je préfère
que la presse soit aux ordres du pouvoir
qu’à la solde du milieu des finances. »
« J’ai toujours milité
pour un service public de la presse écrite.
Je considère que le rôle du
privé est incontournable »,
tranche-t-il. Ses plus belles prouesses ?
La relance d’Alger Républicain avec
Benzine, Benchicou, Fayçal Benmedjahed,
etc. A la fin des années 1980, « c’était
une belle expérience avec l’argent
des militants et des sympathisants. On faisait
le journal dans un réduit, chez Mustapha
Kaïd. Le slogan : ‘’Le journal
qui sort quand il peut’’, est de lui. »
« Avec l’été et
la sécheresse qui sévissait
à l’époque, je l’ai modifié :
‘’Le journal qui sort quand il pleut !’’ »,
ironise-t-il. Le harcèlement continu
des journalistes ? « Le
pouvoir est dans son rôle. Il veut
avoir la presse à sa botte. Le pouvoir,
manipulateur, n’aime pas qu’on le titille,
qu’on le remette en cause. C’est sa nature
même. » Le pluralisme médiatique ?
« C’est tant mieux, bien que
le pouvoir s’emploie à s’en servir
pour faire croire qu’il est démocratique,
qu’il permet la liberté d’expression.
Il est naturel que quand ça ne l’arrange
pas, il tape. »
La
presse algérienne a-t-elle un avenir ?
« Oui,
si c’est dans la conviction, la liberté
et le courage. Ce sont là, les maîtres
mots de ce sacerdoce. » Sa carrière
menée, sans se presser, sans esbroufe,
est riche. Dans le milieu des mass media,
c’est même une référence.
Et si c’était à refaire, lui
avions-nous suggéré ?
« Je le referais sans hésiter
avec peut-être quelques erreurs sur
les hommes en moins… »
PARCOURS
Bachir
Rezzoug est né en 1941 à Theniet
El Had. Scolarité dans sa ville natale,
puis à Miliana et à El Harrach.
Très jeune, il a été
marqué par l’oppression et la répression
de l’occupant français. Il fera même
un séjour en prison. A l’indépendance,
son goût pour le journalisme sera
affiné et encouragé, lorsqu’il
se distingue dans un stage organisé
en Tchécoslovaquie. Rentré
en Algérie, il exercera à
Alger Ce Soir, à El Moudjahid, à
La République, à Alger Républicain,
à Demain L’Afrique, à Révolution
Africaine… Victime d’un accident cérébral,
Bachir essaie de surmonter son handicap.
Le doyen des journalistes algériens
a été marqué par la
disparition tragique en 1998 de son fils
Nadir. Depuis 1993, Bachir préside
aux destinées de RSM, une boîte
qu’il a montée et qu’il dirige depuis.
Des périodiques comme Les Cahiers
de la santé, et Investir font partie
du patrimoine de la Régie.
Hamid
TAHRI |
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