Tribunal
Abane-Ramdane d’Alger. 9 h passées.
Arezki Aït Larbi, journaliste-correspondant
des quotidiens français Le Figaro
et Ouest France, poursuivi en justice pour
diffamation
par
Abdelkader Sallat, ancien
directeur central
des pénitenciers
au ministère de la Justice, arrive
tout sourire.
Il
échange des embrassades avec certains journalistes et
quelques militants des droits de l’Homme
venus le soutenir parmi eux Ali Yahia Abdenour
et le commandant Azzedine, respectivement
président d’honneur de la LDDH et
ancien sénateur. Flanqué d’une
flopée d’avocats émérites,
M. Aït Larbi,
a rappelé à
la barre les circonstances de son emprisonnement en
compagnie de 22
militants des droits de
l’Homme dans la prison de Lambèse, vers
la fin de l’année 1985 et en avril
1986. Déclarant avoir subi des pratiques
inhumaines au même titre que ses camarades
de lutte , il considère que cela
relève d’un crime contre l’humanité,
donc des crimes imprescriptibles, passibles
des juridictions internationales "Dans
une lettre envoyée au ministère
de la Justice , je lui avais décrit
ce qui se passait dans cette prison. Selon
le dossier ficelé en 1997, on disait
que j’étais en fuite", s’est-il
étonné. Trois témoins,
à savoir Ali Yahia Abdenour, Arezki
About et Ali Fawzi Rebaine, ont défilé
à
la barre pour corroborer
les faits de tortures révélés
et
consignés dans l’article
incriminé par l’ex-directeur du pénitencier
et publié en 1994 dans l’hebdomadaire l’Evènement.
"J’ai vu pire que cela. Même
la France n’a pas commis ce genre de pratiques",
a clamé le président d’honneur
de la LDDH et d’ajouter que les pratiques
de tortures sont malheureusement généralisées
dans d’autres prisons.
Pour
About, autre militant des droits de l’Homme,
lui aussi ayant connu le cachot, la
pratique de la torture a été
bien plus grave dans les geôles de
Lambèse. "Il faut que ces prisons
soient fermées. Non seulement on
nous a tabassés, humiliés
et brimés, mais pire encore, ils
ont
tout fait pour que nos
familles soient également brimées",
a-t-il dénoncé avant que la
juge, très jeune, reconnaisse elle-même
la "sauvagerie"
des pratiques infligées
aux détenus
dans cette prison. De son
côté, M.Rebaine a révélé qu’après
la passage de
Abdelkader Sallat aux pénitencier,
les conditions de détention ont empiré
au lieu de s’améliorer. "Mon
témoignage n’est pas en faveur seulement
de Aït Larbi mais de toutes les personnes
torturées à mort", a-t-il précisé.
Et
d’indiquer que des prisonniers, sont "non
seulement torturés, mais laissés
en proie à la faim et à la
soif.” Le témoin a révélé
qu’un télégramme envoyé
à la prison de Lambèse ordonne de
dispenser un "traitement spécial"
à certains
détenus d’opinion.
Par
ailleurs, les avocats de la défense,
une dizaine, ont tenu à battre en
brèche l’accusation portée
par Abdelkader Sallat. Dans sa plaidoirie, Maître
Mokrane Aït Larbi, ancien sénateur,
a rappelé que l’Algérie est
signataire du traité contre la torture
en 1984, donc tenue de l’appliquer dans
toute sa rigueur.
Notant
que le ministre de la Justice de l’époque,
au même titre que Sallat, était
au courant des pratiques de torture. Il
a soutenu que les rapports des ONG internationales
des droits de l’Homme, à l’instar
de la FIDH, évoquaient cette pratique
ignominieuse. L’avocat s’est demandé
pourquoi on n’a pas émis de convocation
entre 1994 et 1997. "S’il est de son
droit (Sallat) de déposer une plainte,
il n’a aucun droit de traiter le dossier
en catimini. On dit que mon client est en
fuite depuis 1997. Il s’est pourtant rendu
16 fois en France
en passant par l’aéroport
Houari Boumediene. On n’a pas d’aéroport
secret(…). Mon client est là car
il a dénoncé la torture dans
les institutions de l’Etat", a-t-il
affirmé. Maitre Aït Larbi a
souligné , en rappelant avoir lui-même
subi cette torture dans la prison de Blida,
que Sallat et le procureur général
auprès de
la Sûreté
de L’Etat en savaient quelque chose . "Si
nous parlons, c’est pour que cette pratique
ne se reproduise plus à l’avenir",
a-t-il conclu. Un autre avocat de la défense
a estimé que
le journaliste "n’est
pas poursuivi pour diffamation mais pour
ce qu’il a dénoncé".
Et à une autre de relever que la
loi en matière de diffamation condamne
les allégations, ce qui n’est pas
le cas dans l’article écrit par M.Aït
Larbi. Elle n’a pas manqué d’exprimer
son étonnement lorsque la justice
et le parquet observent un silence sidérant
sur un dossier aussi brûlant que celui
de la torture dans les prisons. "L’Algérie
doit se pencher sur son passé douloureux
fait de comportements qui n’honorent pas
le pays", a-t-elle déploré.
Pour
sa part, maître Khaled Bourayou a
soutenu que la mandat d’arrêt contre
le journaliste du Figaro a été
réactivé après ses
écrits sur l’affaire Khalifa. Ce
qui s’apparente à des représailles.
"Dans d’autres pays, lorsque la torture
est dénoncée, on agit. En
Algérie, on la couvre", a-t-il
deploré, outré. Selon lui,
il n’y a pas de
passages diffamatoires
dans l’article en question. Maître
Bourayou a relèvé un fait
notoire : dans un droit de réponse
paru dans les colonnes de
l’Evénement, l’avocat
a rappelé que Sallat reconnaissait
totalement les pratiques de tortures. Tous
les avocats de la défense ont réclamé
la relaxe du journaliste.
Verdict le 30 mai prochain.
Hocine
LAMRIBEN |
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