Vous
devinez mes amis, mes confrères,
mes compagnons de lutte, amis lecteurs du
Matin qui ne désespérez pas
de renouer avec votre journal, vous devinez
ma joie de vous retrouver en cette journée
de printemps, en liberté, après
deux longues années d'absence. Mes
pensées émues vont d'abord
aux absents, amis partis pendant mon emprisonnement,
à tous ceux qui ne partagent pas
aujourd'hui avec nous ce moment. Je pense
à Hachemi Cherif, dont j'ai suivi
les derniers mois de maladie et qui reste
pour moi un exemple, de persévérance
et de lucidité politique ; je
pense à Salah Boubnider, notre « Saoût
El Arab », qui a su prolonger
le combat de Novembre dans le combat pour
la démocratie ; je pense à
Djamel Amrani, le poète insoumis,
qui nous laisse ses vers inépuisables.
A Jacques Charby qui consacra sa jeunesse
à soutenir le combat du FLN pour
l'indépendance de l'Algérie
et qui, jusqu'à son dernier jour,
m'apporta un soutien moral constant, refusant
même de recevoir la médaille
des mains du président algérien
en signe de protestation contre mon emprisonnement
arbitraire ;à mon confrère
Sadek Aïssat, sans doute l'un des plus
talentueux esprits qu'ait connu le Matin ;
à Nabil Belghoul formé au
Matin avant de devenir ce grand photographe
et qui nous a quittés à la
fleur de l'âge. Je me recueille sur
la mémoire de ces chers compagnons
dont je n'ai pas assisté à
l'enterrement.
Oui
mes amis, je suis heureux de vous retrouver
en cette journée des libertés
et de la plume libre, debout, intact ;
de vous retrouver après les deux
ans de prison que m'a infligée le
pouvoir algérien pour mes idées,
pour mes écrits, un emprisonnement
arbitraire obtenu aux moyens de procédés
mafieux, qui déshonorent leurs auteurs,
et au prix d'une honteuse manipulation de
la justice, de la police et de diverses
institutions de la République.
Cette
épreuve, mes amis, je l'ai endurée
sans concession et sans regret car dès
le premier jour je l'ai inscrite dans le
prix que notre génération
doit payer pour les libertés, toutes
les libertés : liberté
de penser, liberté d'écrire,
liberté de parler, liberté
de se rassembler, liberté d'entreprendre,
liberté de créer et pour reprendre
Nazim Hikmet, liberté de se battre.
Le
peuple algérien mérite toutes
ces libertés, aujourd'hui et maintenant.
Il mérite la plus belle des libertés
et nous la lui offrirons parce que nous
lui devons de vivre libre.
Oui,
je ressors intact et aussi déterminé
qu'avant de cette épreuve de prison
que le pouvoir a pourtant voulu la plus
pénible et la plus éprouvante
possible afin qu'elle serve de leçon
aux algériens qui luttent pour la
liberté.
On
m'a arraché à mon fils et
à mes deux filles, on m'a censuré
toutes les correspondances qui m'étaient
destinées pendant ces deux ans .On
m'a privé de soins spécialisés,
on m'a conduit 44 fois devant le juge dans
un panier à salade pour répondre
des articles parus dans le Matin, 44 journées
passées dans les geôles souterraines,
dans le froid et l'insalubrité. Mais
ils se sont salis les mains pour rien.
Je
ne suis aujourd'hui affaibli ni physiquement,
ni moralement.
Je
ressors intact. Avec la même détermination.
Si
je ressors intact et aussi déterminé
qu'avant, c'est bien sûr grâce
au soutien moral constant que m'ont apporté
ma famille, mes fidèles avocats,
mes amis ainsi que des milliers de citoyens
anonymes, ici en Algérie et à
l'étranger. Je tiens à les
en remercier et à leur rendre hommage.
Je tiens surtout à rendre hommage
à ma femme Fatiha qui fit preuve
d'une bravoure remarquable.
Bien
sûr, je ne pourrais pas tous les citer,
tant ils sont nombreux. Que ceux que j'aurais
omis, et j'en omettrais certainement, me
pardonnent. Mais je dois aussi d'être
sorti indemne et déterminé
de cette épreuve à l'aide
que j'ai reçue à l'intérieur
même de la prison de la part de mes
codétenus, aide précieuse
et inoubliable expression de la solidarité
généreuse de l'Algérie
profonde envers ses détenus d'opinion.
A la compréhension dont j'ai bénéficié
de la part de l'administration de la prison
et des gardiens.
Aussi
je vous le dis haut et fort : N'ayez
pas peur de leur prison s'il faut y entrer
pour ses idées.
Vous
y trouveriez des hommes qui s'interposeront
entre vous et vos bourreaux politiques ,
des fils de notre peuple pour la plupart
injustement incarcérés, dont
de brillants cadres qu'il est de notre devoir
de réhabiliter. Ils vous aideront
à supporter le poids de l'épreuve,
ils vous épargneront les fatigues
et les besognes pour que vous gardiez votre
dignité et votre santé, pour
que les bourreaux ne triomphent pas de l'idée
et de la plume. C'est cela notre peuple !
Et c'est ainsi, mes amis, que j'ai appris
ces deux dernières années
à mieux aimer cette terre où
je suis né et où sont nés
mes enfants, la terre de mon père
et de ma mère. J'en profite pour
saluer et remercier mes frères codétenus
d'El Harrach dont le soutien quotidien et
décisif restera gravé dans
ma mémoire.
Oui,
qu'importe si vous subissez la prison pour
vos idées ! Vous découvrirez
aussi l'imposante solidarité d'une
Algérie qui se bat en dépit
de la répression ,de la mal vie et
du chômage et qui saisit, aux côtés
du peuple du Maghreb, le vent de la liberté
qui souffle sur le monde.
Je
n'ai jamais manqué de soutien de
la part de cette Algérie là.
A commencer par ces milliers de chaleureux
messages de sympathie qui affluaient de
la part de modestes citoyens d'Algérie
ou de l'étranger et que je n'ai pas
eu l'occasion de lire. Et comment oublier
mes fidèles et courageux amis du
Comité Benchicou pour les libertés
ainsi que ceux du Collectif pour la liberté
de la presse en Algérie qui ont porté
contre vents et marées pendant deux
ans ma cause et celle de la liberté
de la presse à bout de bras, avec
succès. Que serais- je devenu sans
eux ?
Toute
ma reconnaissance va aussi aux organisations
politiques, aux syndicats, aux associations
et aux comités citoyens, aux militants
des droits de l'homme, et en particulier
à l'infatigable Ali Yahia Abdenour,
qui se sont fait le relais de cette cause.
Ma
gratitude va à mes confrères
de la presse libre, El Watan, Liberté,
El Khabar, et surtout Le Soir d'Algérie
dont les journalistes et les responsables
m'ont comblé d'une magnifique amitié
et d'un indéfectible soutien tout
au long de ces deux années. Toute
ma reconnaissance aux artistes -, écrivains,
chanteurs, comédiens, intellectuels
et universitaires qui m'ont soutenu dont
le brave cheb Azzedine qui a payé
sa chanson de Huit mois de prison.
Voilà
pourquoi mes amis, je sors aujourd'hui de
prison intact, avec les mêmes convictions
et que je crie « Oui, nous avons
eu raison d'écrire ce que nous avons
écrit, de publier ce que nous avons
publié ! » Ce sont les
idéaux défendus par vos plumes
talentueuses qui vont dans le sens de la
vérité et de l'histoire.
Ces
mots de l'optimisme et de l'espoir, je sais
que vous les comprenez, vous les dignes
fils de l'Algérie qui refuse d'abdiquer
devant le népotisme et le despotisme ;
l'Algérie qui se bat et qui respire
encore du souffle de Novembre. J'ai suivi
de ma prison votre combat tenace pour sauvegarder
le droit des Algériens à une
presse libre. C'est ce qu'aurait voulu
Kheiredine Ameyar, dont on vient de marquer
le 6eme anniversaire de la mort, c'est ce
qu'auraient voulu Djaout, Mekbel, Ouartilane,
Tazrout. C'est ce qu'auraient voulu les
73 confrères assassinés par
l'intégrisme et c'est ce combat qui,
entre 2004 et 2006, a valu la prison à
cinq journalistes et qui fait planer la
menace sur 23 autres en attente de leur
jugement définitif.
En
dépit de la répression et
d'une justice aux ordres, de ma prison,
j'ai suivi votre combat pour imposer des
syndicats libres qui protégent la
dignité des travailleurs, de nos
médecins, de nos enseignants, de
nos cadres et de nos fonctionnaires. Leur
dignité et l'avenir de leurs enfants.
J'ai
suivi de ma prison votre lutte acharnée
contre l'oubli et la trahison, chères
familles victimes du terrorisme, votre lutte
pour la vérité et la mémoire
de nos martyrs civils, militaires, patriotes,
policiers qui nous ont sauvé d'un
état théocratique. J'ai suivi
de ma prison, et je vous le dis en ce 14
juin qui garde le souvenir du sang de Massinissa,
votre combat pour tamazight, pour notre
identité et pour la plate forme d'El
Kseur.
J'ai
suivi de ma prison votre combat majestueux
pour les droits de nos femmes, qui comme
le jasmin d'Alger sont le symbole de la
beauté algérienne.
Chers
amis, dans le combat pour la liberté
et la démocratie en Algérie
vous n'êtes pas seuls, le monde vous
regarde. Au cours de mes deux années
de prison j'ai pu vérifier à
quel point le combat algérien pour
la liberté et la démocratie
et l'édification d'un état
de droit bénéficie d'une reconnaissance
internationale et d'une sympathie de l'opinion
mondiale. A nous de renforcer la demande
démocratique interne sur laquelle
pourra mieux s'appuyer la solidarité
internationale.
Je
profite ici pour exprimer ma reconnaissance
et ma sympathie
Aux journalistes, intellectuels,
avocats, magistrats, militants démocrates
et des droits de l'Homme d'Egypte, et
en premier lieu à l'écrivain,
prix Nobel de littérature, Naguib
Mahfouz, qui ont soutenu admirablement
le combat des journalistes algériens.
Aux camarades et confrères
de Tunisie et du Maroc qui m'ont apporté
leur soutien moral constant, en particulier
Sihem Bensedrine et Ali Lmrabet, précieux
symboles du futur Maghreb démocratique,
espace de liberté et de la modernité.
Aux amis des Etats-Unis,
en particulier ceux de l'organisation
mondiale des écrivains Pen Club
international qui m'ont décerné,
ainsi qu'à la presse algérienne,
le prix Barbara Goldsmith Pour la liberté
d'écrire. A l'organisation Humans
Rights Watch qui a relayé et
porté notre combat jusque là-bas.
Un grand merci également à
Suzanna Ruta, journaliste indépendante,
et aux confrères de C.B.S News,
du Newyorker et des grands media américains
qui ont régulièrement
dénoncé mon incarcération
arbitraire, le harcèlement de
la presse algérienne ainsi que
le recul des droits de l'homme en Algérie.
Je n'oublie pas le soutien régulier
apporté par l'ambassadeur des
Etats-Unis à Alger.
Aux amis de la République
Arabe Sahraouie qui ne m'ont jamais
oublié et à qui je souhaite
un avenir radieux dans l'Indépendance.
A ceux d'Espagne, et
en particulier à l'équipe
de la Voz del occidente
qui m'ont récompensé et
récompensé la presse algérienne
du prix international de la liberté
d'expression 2006, et au quotidien El
pais.
A mes amis cubains,
à leur tête le journaliste
et écrivain Raoul Rivero qui
m'ont témoigné de leur
soutien sans relâche.
Aux courageux amis
de l'Algérie qui formaient le
réseaux Jeanson aux côtés
du FLN pendant la guerre de libération
et qui m'ont fait l'insigne honneur
d'être à mes côtés
durant mon incarcération. Je
cite entre autre le regretté
Jacques Charby, Claude Vinci, Jean Tabet.
Aux députés
européens qui ont avec abnégation
dénoncé l'injustice qui
m'a frappée et soutenu la cause
de la presse algérienne réprimée,
à tous les parlementaires européens
qui ont voté la courageuse résolution
du 9 juin 2005 condamnant mon incarcération
et dénonçant les atteintes
à la liberté d'expression
et de presse en Algérie.
Aux confrères
de Reporters Sans Frontières,
de la Fédération Internationale
des Journalistes, du Comittee to Protect
Journalists, à l'Association
internationale des éditeurs de
presse,à l'organisation arabe
des journalistes , à la ligue
arabe des droits humains, qui n'ont
ménagé aucun effort pour
me venir en aide, pour dénoncer
et démonter la machination dont
j'ai fait l'objet et pour soutenir la
presse algérienne.
Aux dirigeants et les
militants de la gauche française
(Parti Communistes, Les Verts, Parti
Socialiste) qui se sont personnellement
impliqués dans le soutien à
la presse algérienne et qui ont
constamment revendiqué ma libération.
A
la sénatrice Alima Boumediene qui
a fait le voyage en Algérie pour
tenter d'intercéder en faveur des
journalistes algériens emprisonnés.
Aux
confrères, et aux syndicats
de journalistes,
de France,
d'Italie,
du Portugal,
d'Espagne,
du Canada,
d'Allemagne
qui
ont dénoncé avec nous les
atteintes à notre liberté
de la presse.
Un
clin d'oeil affectueux pour mes confrères
du quotidien « l'Humanité »
qui m'ont fait l'amitié de me soutenir
sans relâche et à l'écrivain
Gilles Perrault.
Je
n'oublierai pas le courage des ONG qui ont
visité l'Algérie et qui ont
ouvertement, à l'image de Human Rights
Watch, Amnesty International et la FIDH,
dénoncé mon emprisonnement
arbitraire ainsi que la répression
qui s'abat sur la presse libre algérienne
et exigé des autorités algériennes
ma libération.
Et
enfin, à tous les militants de la
liberté anonymes, partout où
ils se trouvent, qui ont joint leur voix
à la notre pour dire non à
l'arbitraire et à la répression.
Oui
mes amis ! Nous ne sommes pas seuls
et nous sommes de plus en plus nombreux
à vouloir le printemps.
L'avenir
nous appartient et appartient à nos
enfants.
Mercredi
14 juin 2006
Mohamed
BENCHICOU |
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