Une nouvelle
affaire judiciaire contre le journal El
Ouma (suspendu depuis 1995) m’a conduit
à la prison d’El Harrach et m’a donné
l’occasion de rencontrer Mohamed Benchicou.
Alors que je m’apprêtais à
prendre l’avion à l’aéroport
de Tamanrasset le 26 septembre, l’officier
de la PAF m’appela discrètement pour
m’informer que j’étais recherché
par mandat d’arrêt du juge d’instruction
de Bir Mourad Raïs.
Après avoir
satisfait à toute la procédure
judiciaire d’usage dans un tel cas et passé
cinq nuits dans les geôles des commissariats
de Tamanrasset et de Dar El Beïda,
je fus présenté au procureur
de Bir Mourad Raïs qui m’informa que
j’étais condamné par défaut
à un an de prison pour « rébellion
et fraude fiscale », suite à
une plainte remontant à 2001. N’ayant
pas le choix et après avoir alerté
mes avocats, je me suis plié à
la « sacro-sainte loi du mandat
d’arrêt » : passer
la nuit en prison pour « vider
le mandat d’arrêt », et
être présenté à
l’audience en détenu. C’est ainsi
que j’ai passé deux nuits à
la prison d’El Harrach avant d’être
mis en liberté provisoire par le
juge pour avoir connaissance du dossier
et me présenter librement aux prochaines
audiences.
Benchicou est
très malade
J’ai donc profité
de ce séjour pour voir Mohamed Benchicou.
Durant toute la procédure réservée
aux entrants, je me suis renseigné
sur ses conditions de détention et
son état de santé. Tous ceux que
j’ai questionnés, gardiens et détenus,
ont manifesté sympathie et respect pour
le journaliste et détenu d’opinion
qu’est Benchicou. J’ai trouvé Mohamed
Benchicou dans un état physique lamentable.
Souffrant d’une arthrose cervicale, la partie
droite de son corps est quasiment paralysée.
Il reste la plupart du temps allongé
et a beaucoup de mal à marcher et
à s’habiller. Il ne peut pas écrire
ni ouvrir une bouteille d’eau. Il ne se
sert que de sa main gauche. Ses compagnons
de cellule s’occupent constamment de lui
pour l’assister dans la vie quotidienne
et soulager ses douleurs par des massages.
Lui ayant rappelé le droit de détenu
à se faire soigner, il me fit savoir
que lui-même, sa famille et ses avocats
ont plusieurs fois alerté l’administration
pénitentiaire et l’opinion publique
sur la gravité de son état
de santé, en vain. Certains ont même
insinué que c’était du bluff.
Choqué par les conditions de son
dernier déplacement à l’hôpital
digne des films d’actions américains
entouré de plusieurs policiers, alors
qu’il arrive à peine à marcher,
il n’ose plus faire de demande d’hospitalisation.
Il prend son mal en patience et attend sa
sortie, au risque de succomber à
une paralysie complète. Son état
nécessite une opération chirurgicale
pour dégager un nerf coincé
entre deux vertèbres. Moralement
aussi, Benchicou est fatigué. Les
quatorze mois passés en cellule l’ont
désabusé. Les huit mois qui
lui restent le stressent au point qu’il
ne veut plus recevoir de visite de ses avocats
pour éviter d’évoquer les
problèmes de son affaire et du monde
extérieur. Il a découvert
une nouvelle famille et s’est refait une
nouvelle vie dans le monde carcéral
rythmé par la discipline, les repas
des « gourbis », les
parties de « gouinche »
et de dominos, les vicissitudes des entrants,
la joie des sortants, etc. Il s’est rendu
compte, comme tous ceux qui ont séjourné
en prison, que l’univers carcéral
est humain et qu’il ne reste pas grand-chose
à améliorer, si ce n’est d’éviter
le surpeuplement. « Je
n’ai aucun problème avec le personnel
pénitentiaire et je ne me plains
pas des conditions de détention.
C’est la justice qu’il faut humaniser et
non les prisons, en cessant de mettre sous
mandat de dépôt ou en détention
préventive des citoyens qui n’ont
aucune intention de fuir la justice et dont
les délits supposés ne requièrent
aucune détention. C’est effarant
le nombre de mères et d’épouses
qui se ruinent, vendent leur bijoux et s’endettent
pour payer les frais d’avocat et remplir
le couffin hebdomadaire », dit Benchicou.
Quand on a évoqué son affaire,
Benchicou se montre souriant et serein.
Il s’amuse en lisant les justifications
gouvernementales sur la cabale judiciaire
fabriquée pour l’emprisonner. « Tout
le monde sait que je suis un détenu
d’opinion. Je suis en prison à cause
du livre que j’ai écris Bouteflika,
une imposture algérienne. Mais je
n’ai aucun regret. On m’a reproché
d’avoir dévoilé certains aspects
de sa vie privée. Et alors ?
Le Président est un homme public.
Il doit accepter que des biographies non
autorisées soient publiées,
comme partout dans le monde. Que le secret
de Polichinelle circule dans radio-trottoir
ou paraisse dans un livre, quelle différence ?
Doit-on continuer à prendre des Algériens,
qui ont accès à Internet et
à la parabole, pour des demeurés.
L’injustice dont je suis victime restera
une tâche noire du régime de
Bouteflika. » Concernant la
lassitude et l’impuissance de la maison
de la presse ou l’absence de soutien de
tous ceux que lui-même a soutenus
par ses écrits et son journal, il
affirme : « Je
n’ai aucune amertume vis-à-vis de
qui que ce soit. J’assume seul mes choix,
mes actes et mes écrits. Je n’ai
rien écrit, ni soutenu sur ordre.
Je n’en veux à personne, ni à
ceux qui ne me soutiennent pas ni aux juges
qui ont instruit mon affaire et m’ont condamné.
Je sais trop bien dans quel système
nous vivons. J’estime que j’ai été
condamné par le pouvoir politique
et non par la justice de mon pays. »
« Je
ne serai plus directeur de publication »
Questionné
sur sa rencontre avec Ali Benhadj, Benchicou
tient à préciser qu’aucun
des deux n’a demandé à voir
l’autre. Ils se sont croisés et salués
fortuitement à trois reprises au
parloir des avocats, mais n’ont pas eu l’occasion
de se parler. Benhadj est constamment et
étroitement surveillé dans
ses déplacements par deux gardiens
et placé en isolement sans aucun
contact avec les autres détenus.
Quant à sa position sur la réconciliation
nationale, Benchicou me répond :
« J’en
pense ce qu’en pensent les démocrates.
Je reste un militant anti-islamiste. » La cause que
vient de subir Benchicou dans son parcours
professionnel de journaliste a laissé
des traces indélébiles. « Ces
quinze dernières années, notre
génération a été
usée par sa double lutte contre la
répression du pouvoir et contre le
terrorisme. Je ne peux plus continuer à
travailler au rythme infernal qu’on nous
a imposé. Notre presse a besoin d’une
nouvelle génération de responsables.
Personnellement, je ne serais plus directeur
de publication. » Benchicou m’informe
qu’en quatorze mois de détention,
il s’est déplacé vingt-sept
fois au tribunal concernant des caricatures
et des chroniques parues sur son journal
le Matin, et ce n’est pas fini. Il n’en
peut plus de ce harcèlement judiciaire
qui, vu son état de santé,
relève du traumatisme. A chaque audience,
il s’étonne de la peur que manifestent
certains de ses journalistes : « Dans
notre métier, la liberté de
la presse se paye d’une façon ou
d’une autre. La prison fait partie des aléas
de ce métier. Il ne faut pas en avoir
peur. Toutes les professions sont représentées
en prison, même les magistrats. Pourquoi
le journaliste devrait-il échapper
à cette règle d’un pouvoir
répressif ? Les acquis de la
presse privée, créée
depuis 1990, ne doivent pas être perdus
ou abandonnés parce qu’on a peur
de la prison. » Notre discussion
s’est terminée sur les perspectives
de notre profession de journaliste, maintenant
que la page de la réconciliation
nationale a été tournée.
« Le
journaliste algérien ne doit plus
être un instrument du jeu des appareils
et du sérail. Le combat médiatique
doit être mené sur le terrain
des droits de l’homme et du citoyen. Le
journalisme de proximité doit devenir
dominant dans les rédactions. »
Saâd
LOUNES |
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