Benchicou
sort de prison. libéré, mais
pas libre. Pas plus libre qu'il ne l'était
à El-Harrach. Même hors de
prison, on n'est libre qu'en démocratie.
Il aura, comme promis, "payé".
Deux ans fermes, à la lettres. Et
comme il a payé, il est aujourd'hui
un peu plus libre que nous.
C’est
sa victoire, pas la nôtre. En tout
cas, on ne devrait pas être nombreux
à revendiquer d’avoir pris part à
son épreuve. Les autosatisfactions
collectives sont souvent injustifiées.
Et injustes en ce qu’elles servent de couverture
de toutes les lâchetés avant
d’être le parapluie de toutes les
impostures. C’est “un seul héros,
le peuple” qui est à la base de notre
tragédie politique. Pendant son emprisonnement,
nous avons préféré
voter la loi portant amnistie des terroristes
plutôt que de nous battre pour la
liberté de nous battre ; nous en
attendons la paix. Pourtant, quoi de plus
pusillanime que de préférer
la paix à la liberté ? C’est
vrai que la liberté, même illusoire,
oblige à l’engagement et que la paix,
même fictive, légitime le renoncement.
Le répit attendu des égorgeurs
a le prix de la soumission aux normes du
puritanisme schizophrène. Et nous
nous plaignons déjà, avant
de nous y soumettre, des excès de
l’intégrisme devenu officiel.
Célébrer
la sortie de Benchicou nous donnera l’illusion
d’y avoir contribué, alors qu’ils
étaient si peu à avoir essayé
de la hâter. Les islamistes sont en
train de gagner leur guerre. Mais partout,
tout se passe comme si les revendications
illégitimes étaient plus faciles
à contenter que les causes citoyennes.
Les relogés de la cité d’urgence
de Zemmouri ont eu du chef de daïra
qu’il renonce à ses intentions urbanistiques
normatives et que des piliers d’attente
soient prévus sur les terrasses des
maisons dont ils ont bénéficié
pour pouvoir s’adonner à l’ “auto-extension”
anarchique. Les vendeurs à la sauvette
de Sétif ont obtenu de continuer
leur commerce dans les rues de la ville.
Les supporters de clubs ont conquis le droit
de défiler où ils veulent,
quand ils veulent, comme ils veulent. Il
n’y a que les partis politiques qui n’arrivent
pas à avoir le droit d’activer, les
syndicats autonomes qui n’arrivent pas à
arracher le droit de grève et les
journalistes qui n’arrivent pas à
obtenir la dépénalisation
du délit de presse. L’État
recule devant les déviations les
plus insoutenables et assaille les libertés
les plus fondamentales.
Si
nous devons nous réjouir du retour
de Benchicou, il n’est pas sûr qu’il
se réjouira du constat qu’il aura
à faire : son emprisonnement n’a
pas servi à une plus grande émancipation
de la presse. Loin s’en faut. Il faut dire,
à notre décharge, que la répression
de l’information et de l’opinion n’aura
jamais été aussi vigoureuse
que durant ces deux ou trois dernières
années. Que nous fûmes moins
nombreux à dénoncer ses procès
que nous ne le serons probablement à
fêter sa libération illustre
la part de notre démission dans la
régression nationale. Et “parce que
nous n’avons pas été assez
nombreux à crier dans le désert”,
comme disait Brecht, l’arbitraire est toujours
possible.
Mustapha
HAMMOUCHE |
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