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Notre solidarité agissante avec Mohamed Benchicou

Mohamed Benchicou

"N'ayez pas peur de leur prison !"

Mohamed Benchicou, à sa libération après 2 longues années : «N'ayez pas peur de leur prison !»Vous devinez mes amis, mes confrères, mes compagnons de lutte, amis lecteurs du Matin qui ne désespérez pas de renouer avec votre journal, vous devinez ma joie de vous retrouver en cette journée de printemps, en liberté, après deux longues années d'absence. Mes pensées émues vont d'abord aux absents, amis partis pendant mon emprisonnement, à tous ceux qui ne partagent pas aujourd'hui avec nous ce moment. Je pense à Hachemi Cherif, dont j'ai suivi les derniers mois de maladie et qui reste pour moi un exemple, de persévérance et de lucidité politique ; je pense à Salah Boubnider, notre « Saoût El Arab », qui a su prolonger le combat de Novembre dans le combat pour la démocratie ; je pense à Djamel Amrani, le poète insoumis, qui nous laisse ses vers inépuisables. A Jacques Charby qui consacra sa jeunesse à soutenir le combat du FLN pour l'indépendance de l'Algérie et qui, jusqu'à son dernier jour, m'apporta un soutien moral constant, refusant même de recevoir la médaille des mains du président algérien en signe de protestation contre mon emprisonnement arbitraire ;à mon confrère Sadek Aïssat, sans doute l'un des plus talentueux esprits qu'ait connu le Matin ; à Nabil Belghoul formé au Matin avant de devenir ce grand photographe et qui nous a quittés à la fleur de l'âge. Je me recueille sur la mémoire de ces chers compagnons dont je n'ai pas assisté à l'enterrement.

Oui mes amis, je suis heureux de vous retrouver en cette journée des libertés et de la plume libre, debout, intact ; de vous retrouver après les deux ans de prison que m'a infligée le pouvoir algérien pour mes idées, pour mes écrits, un emprisonnement arbitraire obtenu aux moyens de procédés mafieux, qui déshonorent leurs auteurs, et au prix d'une honteuse manipulation de la justice, de la police et de diverses institutions de la République.

Cette épreuve, mes amis, je l'ai endurée sans concession et sans regret car dès le premier jour je l'ai inscrite dans le prix que notre génération doit payer pour les libertés, toutes les libertés : liberté de penser, liberté d'écrire, liberté de parler, liberté de se rassembler, liberté d'entreprendre, liberté de créer et pour reprendre Nazim Hikmet, liberté de se battre.

Le peuple algérien mérite toutes ces libertés, aujourd'hui et maintenant. Il mérite la plus belle des libertés et nous la lui offrirons parce que nous lui devons de vivre libre.

Oui, je ressors intact et aussi déterminé qu'avant de cette épreuve de prison que le pouvoir a pourtant voulu la plus pénible et la plus éprouvante possible afin qu'elle serve de leçon aux algériens qui luttent pour la liberté.

On m'a arraché à mon fils et à mes deux filles, on m'a censuré toutes les correspondances qui m'étaient destinées pendant ces deux ans .On m'a privé de soins spécialisés, on m'a conduit 44 fois devant le juge dans un panier à salade pour répondre des articles parus dans le Matin, 44 journées passées dans les geôles souterraines, dans le froid et l'insalubrité. Mais ils se sont salis les mains pour rien.

Je ne suis aujourd'hui affaibli ni physiquement, ni moralement.

Je ressors intact. Avec la même détermination.

Si je ressors intact et aussi déterminé qu'avant, c'est bien sûr grâce au soutien moral constant que m'ont apporté ma famille, mes fidèles avocats, mes amis ainsi que des milliers de citoyens anonymes, ici en Algérie et à l'étranger. Je tiens à les en remercier et à leur rendre hommage. Je tiens surtout à rendre hommage à ma femme Fatiha qui fit preuve d'une bravoure remarquable.

Bien sûr, je ne pourrais pas tous les citer, tant ils sont nombreux. Que ceux que j'aurais omis, et j'en omettrais certainement, me pardonnent. Mais je dois aussi d'être sorti indemne et déterminé de cette épreuve à l'aide que j'ai reçue à l'intérieur même de la prison de la part de mes codétenus, aide précieuse et inoubliable expression de la solidarité généreuse de l'Algérie profonde envers ses détenus d'opinion. A la compréhension dont j'ai bénéficié de la part de l'administration de la prison et des gardiens.

Aussi je vous le dis haut et fort : N'ayez pas peur de leur prison s'il faut y entrer pour ses idées.

Vous y trouveriez des hommes qui s'interposeront entre vous et vos bourreaux politiques , des fils de notre peuple pour la plupart injustement incarcérés, dont de brillants cadres qu'il est de notre devoir de réhabiliter. Ils vous aideront à supporter le poids de l'épreuve, ils vous épargneront les fatigues et les besognes pour que vous gardiez votre dignité et votre santé, pour que les bourreaux ne triomphent pas de l'idée et de la plume. C'est cela notre peuple ! Et c'est ainsi, mes amis, que j'ai appris ces deux dernières années à mieux aimer cette terre où je suis né et où sont nés mes enfants, la terre de mon père et de ma mère. J'en profite pour saluer et remercier mes frères codétenus d'El Harrach dont le soutien quotidien et décisif restera gravé dans ma mémoire.

Oui, qu'importe si vous subissez la prison pour vos idées ! Vous découvrirez aussi l'imposante solidarité d'une Algérie qui se bat en dépit de la répression ,de la mal vie et du chômage et qui saisit, aux côtés du peuple du Maghreb, le vent de la liberté qui souffle sur le monde.

Je n'ai jamais manqué de soutien de la part de cette Algérie là. A commencer par ces milliers de chaleureux messages de sympathie qui affluaient de la part de modestes citoyens d'Algérie ou de l'étranger et que je n'ai pas eu l'occasion de lire. Et comment oublier mes fidèles et courageux amis du Comité Benchicou pour les libertés ainsi que ceux du Collectif pour la liberté de la presse en Algérie qui ont porté contre vents et marées pendant deux ans ma cause et celle de la liberté de la presse à bout de bras, avec succès. Que serais- je devenu sans eux ?

Toute ma reconnaissance va aussi aux organisations politiques, aux syndicats, aux associations et aux comités citoyens, aux militants des droits de l'homme, et en particulier à l'infatigable Ali Yahia Abdenour, qui se sont fait le relais de cette cause.

Ma gratitude va à mes confrères de la presse libre, El Watan, Liberté, El Khabar, et surtout Le Soir d'Algérie dont les journalistes et les responsables m'ont comblé d'une magnifique amitié et d'un indéfectible soutien tout au long de ces deux années. Toute ma reconnaissance aux artistes -, écrivains, chanteurs, comédiens, intellectuels et universitaires qui m'ont soutenu dont le brave cheb Azzedine qui a payé sa chanson de Huit mois de prison.

Voilà pourquoi mes amis, je sors aujourd'hui de prison intact, avec les mêmes convictions et que je crie « Oui, nous avons eu raison d'écrire ce que nous avons écrit, de publier ce que nous avons publié ! » Ce sont les idéaux défendus par vos plumes talentueuses qui vont dans le sens de la vérité et de l'histoire.

Ces mots de l'optimisme et de l'espoir, je sais que vous les comprenez, vous les dignes fils de l'Algérie qui refuse d'abdiquer devant le népotisme et le despotisme ; l'Algérie qui se bat et qui respire encore du souffle de Novembre. J'ai suivi de ma prison votre combat tenace pour sauvegarder le droit des Algériens à une presse libre. C'est ce qu'aurait  voulu Kheiredine Ameyar, dont on vient de marquer le 6eme anniversaire de la mort, c'est ce qu'auraient voulu Djaout, Mekbel, Ouartilane, Tazrout. C'est ce qu'auraient voulu les 73 confrères assassinés par l'intégrisme et c'est ce combat qui, entre 2004 et 2006, a valu la prison à cinq journalistes et qui fait planer la menace sur 23 autres en attente de leur jugement définitif.

En dépit de la répression et d'une justice aux ordres, de ma prison, j'ai suivi votre combat pour imposer des syndicats libres qui protégent la dignité des travailleurs, de nos médecins, de nos enseignants, de nos cadres et de nos fonctionnaires. Leur dignité et l'avenir de leurs enfants.

J'ai suivi de ma prison votre lutte acharnée contre l'oubli et la trahison, chères familles victimes du terrorisme, votre lutte pour la vérité et la mémoire de nos martyrs civils, militaires, patriotes, policiers qui nous ont sauvé d'un état théocratique. J'ai suivi de ma prison, et je vous le dis en ce 14 juin qui garde le souvenir du sang de Massinissa, votre combat pour tamazight, pour notre identité et pour la plate forme d'El Kseur.

J'ai suivi de ma prison votre combat majestueux pour les droits de nos femmes, qui comme le jasmin d'Alger sont le symbole de la beauté algérienne.

Chers amis, dans le combat pour la liberté et la démocratie en Algérie vous n'êtes pas seuls, le monde vous regarde. Au cours de mes deux années de prison j'ai pu vérifier à quel point le combat algérien pour la liberté et la démocratie et l'édification d'un état de droit bénéficie d'une reconnaissance internationale et d'une sympathie de l'opinion mondiale. A nous de renforcer la demande démocratique interne sur laquelle pourra mieux s'appuyer la solidarité internationale.

Je profite ici pour exprimer ma reconnaissance et ma sympathie

A la sénatrice Alima Boumediene qui a fait le voyage en Algérie pour tenter d'intercéder en faveur des journalistes algériens emprisonnés.

Aux confrères, et aux syndicats de journalistes, de France, d'Italie, du Portugal, d'Espagne, du Canada, d'Allemagne qui ont dénoncé avec nous les atteintes à notre liberté de la presse. 

Un clin d'oeil affectueux pour mes confrères du quotidien « l'Humanité » qui m'ont fait l'amitié de me soutenir sans relâche et à l'écrivain Gilles Perrault.

Je n'oublierai pas le courage des ONG qui ont visité l'Algérie et qui ont ouvertement, à l'image de Human Rights Watch, Amnesty International et la FIDH, dénoncé mon emprisonnement arbitraire ainsi que la répression qui s'abat sur la presse libre algérienne et exigé des autorités algériennes ma libération.

Et enfin, à tous les militants de la liberté anonymes, partout où ils se trouvent, qui ont joint leur voix à la notre pour dire non à l'arbitraire et à la répression.

Oui mes amis ! Nous ne sommes pas seuls et nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir le printemps.

L'avenir nous appartient et appartient à nos enfants.

Mercredi 14 juin 2006

Mohamed BENCHICOU

© Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie,14 juin 2006

Le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie

 

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