Le
directeur du quotidien le Matin est en prison
depuis un an et demi. Sa libération
est une exigence, de même que la relaxe
de tous les journalistes inquiétés.
Triste
anniversaire pour la liberté d'expression
et la démocratie aujourd'hui en Algérie :
Mohamed Benchicou, directeur du quotidien
le Matin, qui ne paraît plus depuis
le mois de juillet 2004, est emprisonné
depuis 500 jours. Son crime ? La justice
algérienne l'accuse d'avoir détenu
des bons de caisse qu'il voulait négocier
à l'étranger. Une faute qui
n'existe pas aux yeux de la loi de ce pays,
pour la bonne et simple raison que le système
bancaire ne peut fournir des bons échangeables !
Il n'empêche, Benchicou a d'abord
été condamné à
deux ans de prison ferme, peine qu'il purge
actuellement. Et, comme si ce n'était
pas suffisant, il est susceptible de rester
dans les geôles de nombreuses années
encore, puisque les journalistes de son
journal sont régulièrement
attaqués, traînés devant
les tribunaux et condamnés conjointement
avec leur directeur.
Le
quotidien le Matin est connu en Algérie
pour sa liberté de ton. Journal né
au lendemain de la libération de
la presse, l'un des aboutissements des manifestations
sociales de 1988, le Matin défend
une certaine idée de l'Algérie :
républicaine et laïque. Nombre
des journalistes ont travaillé à
Alger républicain. Mais peut-être
faut-il chercher les raisons du harcèlement
des autorités algériennes
envers Mohamed Benchicou dans les pages
de son dernier livre, intitulé «Bouteflika,
une imposture algérienne».
C'est un secret de polichinelle en Algérie,
mais aussi dans les ambassades étrangères,
que le président algérien,
en poste depuis avril 1999, a piqué
une sacrée colère après
la publication de l'ouvrage. Benchicou y
révélait notamment que Bouteflika
tenait absolument à une élection,
évidemment démocratique, mais
où il n'accepterait pas un pourcentage
de votes en sa faveur inférieur à
celui qu'avait obtenu Liamine Zeroual, le
président précédent.
Le directeur du Matin remettait aussi en
question l'histoire complaisamment affirmée
de l'engagement de Bouteflika dans la lutte
de libération nationale. Un livre
considéré comme « crime
de lèse-majesté »
qui semble expliquer la volonté politique
de faire taire Benchicou et son journal.
Depuis
près de deux ans maintenant, la presse
indépendante algérienne est
dans l'oeil du cyclone. Il n'est pas un
mardi où un directeur de quotidien,
des journalistes ne doivent se présenter
devant un tribunal d'Alger pour répondre
de diffamation envers le chef de l'État
et les institutions de la république.
Des caricaturistes ont fait appel des demandes
d'emprisonnement à leur encontre.
Leurs dessins ont le tort de se moquer de
l'armée, du gouvernement ou des caciques
du FLN.
Ce
harcèlement judiciaire est avant
tout politique. On ne peut comprendre autrement
cette volonté de s'en prendre aux
journalistes, qui ont pourtant payé
un lourd tribut dans le combat contre l'intégrisme
islamiste. Plus de soixante d'entre eux
sont tombés, la plume à la
main. À Alger, la Maison de la presse,
qui regroupe la plupart des titres nationaux,
a été baptisée « Tahar
Djaout », du nom de cet écrivain-journaliste
assassiné au début des années
quatre-vingt-dix. Dans le même temps,
le pouvoir, suivant la stratégie
d'Abdelaziz Bouteflika, met en place la
« concorde nationale »
et appelle les cadres du Front islamique
du salut (FIS) en exil à rentrer
au pays. Anouar Haddam, l'un des dirigeants
de cette organisation, que le Mouvement
démocratique et sociale (MDS) appelle
« le parti des assassins »,
a annoncé qu'il rentrait à
Alger le 29 octobre. Depuis les États-Unis,
où il avait trouvé refuge,
Haddam avait notamment revendiqué
l'attentat sanglant qui, en janvier 1995,
avait fait près d'une centaine de
morts après qu'une bombe eut explosé
dans un bus, dans le centre de la capitale.
C'est là qu'il faut comprendre l'acharnement
contre Benchicou et tous ceux qui demandent
des comptes aux intégristes.
L'Humanité
a lancé une campagne pour la libération
de Mohamed Benchicou et la relaxe des journalistes
algériens, signée par des
centaines de personnalités et des
milliers de démocrates en France.
Reporters sans frontières exige également
la libération du directeur du Matin.
Par le biais de cette association, nous
publions en une le dessin de Dilem, caricaturiste
algérien, lui-même inquiété
pour ses dessins satiriques. Entre Anouar
Haddam le terroriste et Mohamed Benchicou
le démocrate, nous avons choisi.
Pierre
BARBANCEY |
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