On
vient d'apprendre que la Cour suprême
a rejeté notre pourvoi en cassation
dans l'affaire qui nous opposait au général
Betchine, ce qui oblige Le Matin à
débourser immédiatement les
2 millions de dinars d'amende. Le prix de
la liberté ? Oui. Payer pour dire.
Payer, toujours payer, en menaces, en pressions,
en procès successifs. Payer hier,
payer aujourd'hui, payer demain : on attend
la sentence de l'affaire Al Shorafa comme
on se prépare au lourd redressement
fiscal qui nous sera signifié en
automne. Payer pour avoir dénoncé
un général en exercice. Payer
pour avoir prêté ses colonnes
à un Algérien torturé
par un ministre aujourd'hui en exercice.
Payer pour n'avoir pas choisi de se taire
: la Présidence nous interdit de
publicité institutionnelle, nos prestataires
de services exigent des règlements
immédiats. Payer comme payent les
Algériens pour sauver leur pays de
l'indignité. Alors, nous payerons.
Et nous dirons. Rien n'est plus dans nos
élémentaires obligations que
d'accompagner un mouvement de contestation
social. Rien n'est plus sain qu'une société
qui entreprend d'ouvrir les yeux sur les
écuries gouvernementales. Ce sont
toujours ses abus qui trahissent l'Etat
mafieux : sa rapine, sa torture, son mépris,
ses libertés avec les finances publiques.
L'Algérie
de 2003 s'indigne et veut savoir. Vouloir
la vérité ne débouche
certes pas nécessairement sur une
alternative politique, mais c'est toujours
l'antichambre d'un vrai changement en ce
qu'il condamne les potentats à se
justifier et les tyrans à tenir compte
de l'opinion. « Une société
n'est forte que lorsqu'elle met la vérité
sous la grande lumière du soleil
», a dit Emile Zola en pleine affaire
Dreyfus. Il s'apprêtait à écrire,
dans l'Aurore, son « J'accuse »
qui fera trembler la IIIe République,
article pour lequel l'écrivain sera
condamné à un an de prison.
On
en rigolerait aujourd'hui, mais c'était
ainsi. Aussi est-ce le « J'accuse
» de Zola dans l'Aurore de 1898 qui
a sans doute enfanté la liberté
de ton du Monde, un siècle après.
Un an de prison pour semer le droit de dire
: bien payé ! La liberté d'expression
au service d'une construction démocratique.
Mission historique. En sommes-nous loin
en Algérie ? Sans doute pas. Le besoin
de savoir est devenu vital, porté
par de larges couches de la population.
On ne reviendra plus jamais en arrière.
Il n'est qu'à voir de quelle spectaculaire
façon ont réagi la société,
l'opposition et la presse libre dans cette
affaire Zerhouni-Sadaoui. Le mur de l'indifférence
a été sérieusement
lézardé. Mais pas encore abattu
: il subsiste encore chez nous de solides
résistances à l'avènement
de la vérité.
Nos
élites en ont toujours peur. Elles
redoutent qu'elle ne détruise des
positions acquises, des amitiés de
cour, les avantages de l'entregent ; bref
qu'elle soit un acquis embarrassant. D'où
ces hostilités agissantes envers
les révélations de la presse
comme ce fut le cas à l'occasion
de l'affaire Sadaoui-Zerhouni. « La
vérité n'est pas du côté
du plus grand nombre, parce qu'on ne veut
pas qu'elle y soit », a dit Boris
Vian. Il est en effet plus prudent de noyer
l'affaire Zerhouni dans de vagues accusations
de « manipulations politiques »
que d'en assumer les implications. Nos élites
ont la fâcheuse habitude de regarder
vers le haut : du côté des
Tagarins ou d'El Mouradia. Rarement vers
le bas. Aussi apprécient-elles les
révélations de la presse dans
leurs effets sur les appareils de l'Etat,
rarement dans la vérité qu'elle
véhicule. On s'inquiète plus
du destin politique de Zerhouni que de son
incroyable passé de tortionnaire.
En fait, ce qu'une certaine société
algérienne exige de sa presse, ce
n'est point un journalisme d'éclairage
mais un journalisme de connivence. Rassurant
par ses demi-vérités, complice
par ses demi-mensonges, un journalisme d'ornement
qui se prendrait à l'heure des cocktails
pour accompagner les mondanités.
Un journalisme d'élite bien pensante
qui souhaite tout savoir du dérisoire
et surtout rien de l'essentiel, rien de
ce qui pourrait briser des amitiés
de sérail, rien de ce qui pourrait
compromettre les ambitions. Surtout ne rien
savoir de plus que les futilités
indispensables aux dîners en ville.
Cette société de collusion,
cette société courtisane,
avec ses intellectuels avisés, ses
entrepreneurs introduits, ses journalistes
méfiants et ses fonctionnaires acolytes
; cette communauté d'esprits travestis
ne veut rien connaître de ce qui serait
une information de trop. Ils redoutent de
faire l'affront à Nouredine Zerhouni,
de s'informer sur son passé de tortionnaire
: ce serait fâcher Yazid ! Et c'était
juste pour rire qu'ils revendiquaient la
vérité sur l'affaire Khalifa
: maintenant qu'il est établi que
le clan Bouteflika a puisé dans les
caisses du milliardaire, ils décrètent
la blague trop longue et rappellent que
les plaisanteries les plus courtes sont
toujours les meilleures. Le journalisme
qu'ils nous suggèrent de pratiquer
serait un métier pédant où
l'on passerait la moitié de sa vie
à parler de ce qu'on ne connaît
pas et l'autre moitié à taire
ce que l'on sait. Quelle supercherie ! Quelle
lâcheté d'esprit ! Quels félons
que tous ces auxiliaires du royaume qui
crient au « complot de l'été
» pour porter secours aux mafieux
qui gouvernent l'Algérie ! Quelle
honte de lire des journalistes-procureurs
condamnant des confrères pour avoir
fait parler un Algérien torturé
par un ministre en fonction ! Ils s'acoquineraient
volontiers du mensonge. Quelle dignité
reste encore à un journaliste qui
a préféré le camp du
Pouvoir à celui de la plume ? J'entends
bien que l'un des principes du journalisme
moderne est de ne heurter personne pour
conquérir le maximum de lecteurs,
mais pourquoi juger les journaux qui prennent
le risque de perdre des lecteurs ? Et quand
j'entends maître Belloula, avocat
de Nouredine Zerhouni, conclure à
la « manipulation politicienne »
à propos de l'affaire Zerhouni-Sadaoui,
je me prends à espérer, pour
le prestige du bâtonnat algérien,
que l'illustre défenseur a commis
des plaidoiries plus brillantes. Car, enfin,
sur quoi repose l'argument de la «
manipulation » ?
Sur
le fait, unique, que le scandale Sadaoui
met en cause un dignitaire du régime
en exercice. Mais, Messieurs, s'il ne concernait
qu'un citoyen anonyme ou un ministre à
la retraite, il ne serait point scandale
! C'est quand les gouvernants sont encore
au pouvoir qu'il importe, chers confrères-procureurs,
d'en dénoncer les exactions. Une
fois partis ou décédés,
dévoiler leurs frasques, par un courage
tardif, ne serait que d'un intérêt
limité aux yeux de l'opinion qui
ne se priverait pas, en retour, de considérer
votre téméraire initiative
comme un lynchage médiatique d'un
homme sans défense. Ah, la complexité
du journalisme quand il devient l'affaire
des procureurs et des avocats ! A les suivre,
il n'y aurait jamais eu de Watergate, d'Irangate
ni de scandale Elf ni même d'affaire
Dreyfus puisque le journalisme d'investigation
ne serait qu'un succédané
de l'intrigue politique. A moins que, comme
n'a pas hésité à l'écrire
un chroniqueur d'un quotidien oranais, nous
reconnaissions définitivement notre
statut de « presse indigène
» et abdiquions devant cette sentence
: la presse libre est faite pour l'usage
exclusif des Américains et des Français.
Entre
les mains des Algériens, elle devient
activité louche, pilotée par
de sombres officines. Je laisse à
mon confrère la peu gratifiante idée
qu'il se fait de lui-même et de son
métier : ce n'est pas la mienne.
Les petits-enfants de Zola ne nous complexent
pas. L'héritage de l'écrivain
est universel. L'Algérie en est certes
encore à ses assommoirs, mais elle
arrivera, elle aussi, tôt ou tard,
à « mettre la vérité
sous la grande lumière du soleil
». C'est écrit. « La
vérité jaillira de l'apparente
injustice », a dit Albert Camus dans
La Peste. Il parlait de l'Algérie.
Celle de 2003. Celle de la peste justement.
De la peste et de Sadaoui.
Mohamed
BENCHICOU |
|