Aux
dernières nouvelles, Ali Benflis
n'en finirait pas de compter ses nouveaux
copains d'été et serait même
le dernier surpris de cette nouvelle occupation
estivale. C'est que le sérail politique
algérien est ainsi fait ; il trouve
spontanément à la présidentiable
un passé commun dans l'espoir, bien
entendu, de partager un avenir commun. Le
patron du FLN, qui ne se savait pas autant
aimé, se plierait de bonne grâce
aux multiples manifestations de camaraderie,
certaines s'accompagnant de propositions
d'aide dont on ne doute pas qu'elles soient
complètement désintéressées,
d'autres se revendiquant de relations de
jeunesse dont leurs auteurs sont seuls à
se souvenir, le tout dans une ambiance d'émouvante
évocation du passé et de pathétiques
serments pour le futur. Il est vrai que
les vieilles amitiés s'improvisent
et il serait injuste de reprocher à
la société courtisane d'avoir
retenu la formule de Courteline.
Comment
douter, Seigneur, de la sincérité
de ces amis ambulants rêvant tout
haut d'une République dont ils seraient
ministres, ambassadeurs ou grands commis,
de quoi damer le pion aux gens d'en face,
ceux de Bouteflika, dont on se réjouit
à l'avance de la grise mine à
l'heure de céder la place ? Dans
cette haute compétition du cynisme,
ces derniers ne comptent toutefois pas s'en
laisser conter. Fonctionnaires aux ordres
ou intellectuels asservis, nouveaux repentis
ou métayers de la politique, mondains
avides de gloire ou apparatchiks déchus,
ils ont la conscience du danger et s'apprêtent
à chaque instant à quitter
le bateau d'Oujda maintenant qu'il menace
de couler. Le tableau des rats sautant du
navire est à conseiller aux amateurs
de scènes vaudevillesques : il ne
se produit qu'une fois tous les cinq ans
et exige de la bestiole autant d'indignité
que d'esprit d'à-propos. Les plus
avisés n'oublieront d'ailleurs pas
de se fâcher à temps avec leur
ancien entourage pour ne pas avoir à
paraître ingrats aux yeux de leurs
nouveaux protecteurs. Respect de la forme
et du timing : là est la bonne recette
d'une course aux fauteuils réussie.
Bien
sûr, on n'y parle ni d'intégrisme
ni de peste, ces grands-messes n'étant
destinées qu'au sacre du talent de
l'opportunisme et de la supercherie. Plus
tard on se découvrira allié
du Diable, complice de Rastignac qui vous
tiennent par la barbichette, au milieu d'une
comédie humaine qui ne fait rire
personne, condamné à tirer
le meilleur prix d'une réputation
perdue, inopérant pour ses idéaux
comme pour son pays. Las. Seul. Ébaubi.
Exténué d'avoir tellement
donné pour son ambition qu'il ne
reste plus rien pour soi. Découvrant,
vingt ans après, l'adage de Mitterrand
: « Dans la vie politique, on ne se
fait pas, on ne se crée pas de véritables
amitiés. On a quelques bons compagnons.
» Est-il fatal, alors, pour les élites
républicaines de ce pays, de renouveler
les mêmes erreurs de parcours que
celles de 1999 ? Pourquoi devraient-ils
s'abandonner aux mêmes péchés
d'orgueil quand rien ne les y invite, ne
faisant partie d'aucune fratrie en course
pour le sacre ? Va-t-on, une fois de plus,
une fois de trop, perdre de précieux
démocrates dans les eaux tumultueuses
d'une campagne électorale qui n'est
pas la leur et où ils risquent, au
mieux, de perdre leur crédit, au
pire leur âme ? Retenons au moins
de 1999 qu'il a vu de sincères patriotes
valider, par un aveugle et regrettable enthousiasme,
la concorde civile, donc le règne
du clan Bouteflika dont ils n'ont pas vu
qu'ils renforçaient le socle par
leur loyal soutien. « L'amitié,
c'est d'abord être lâche : il
faut fermer sa gueule sans cesse »,
avertit Maurice Pialat, mort avant d'avoir
été écouté.
Benflis n'est pas Bouteflika, diriez-vous.
Ce n'est pas inexact et je ne partage pas
l'ésotérisme d'El Hachemi
Chérif qui ne laisse aucun salut
à la nuance. Cela dit, on ne fonde
pas une stratégie sur la seule bonhomie
d'un personnage aussi sympathique soit-il.
Le fait, pour le chef du FLN, d'être
en rupture avec l'actuel Président
ne suffit pas à faire oublier, précisément,
qu'il est l'otage du FLN, c'est-à-dire
d'une entité grabataire aux accents
juvéniles, un rassemblement d'espoirs
et de rancunes, de puissants déchus
et de nostalgiques déçus,
d'affairistes et de jeunes premiers, une
formation d'obédience conservatrice
qui s'attache à le rester et qui,
sur les aspects politiques cardinaux, ne
partage que peu de chose avec les forces
démocrates. Quelle est la position
du FLN sur l'intégrisme, l'école,
la réforme culturelle et sociale
? On ne sait. L'habileté politique
de Benflis consiste, pour l'heure, à
éviter de s'exprimer sur ces sujets
qui fâchent afin, précisément,
de ne pas faire s'écrouler le fragile
jeu de légos qu'est aujourd'hui le
FLN, complexe assemblage de personnalités
que seule réunit la haine envers
Bouteflika. Va-t-on rééditer
la myopie cinq ans après, avec un
pays en ébullition et un terrorisme
aux aguets ? Toute l'erreur des démocrates
qui avaient cautionné Bouteflika
à ses débuts vient de ce qu'ils
ont négligé de s'assurer des
convictions anti-intégristes du nouvel
élu et de sa coalition. Il est des
constantes sacrées pour un républicain
qui conditionnent tout le reste.
Au
risque de nous répéter, éprouver
une détestation commune à
l'endroit de Bouteflika ne suffit pas pour
élaborer une plate-forme commune
au service de l'Algérie. D'abord
parce que Saïd Sadi et le RCD n'ont
pas les mêmes raisons que Boualem
Benhamouda et Belayat de s'opposer au chef
de l'Etat. Ensuite parce qu'ils ne regardent
pas l'avenir de l'Algérie avec les
mêmes yeux : Benhamouda est l'âpre
défenseur d'une école monolingue
qui a fait, en son temps, le lit d'Ali Benhadj
; Saïd Sadi attend une Algérie
ouverte sur son époque. Pourquoi
s'épuiser à vouloir convertir
de vieux caciques aux vertus de la modernité
quand toute une société vous
tend la main ? Plutôt que de croiser
le fer, dans une bataille sans enjeu et
sans honneur, avec le clan présidentiel,
pègre de vauriens, de nouveaux repentis
et de politiciens dévoyés,
les élites républicaines devraient
s'organiser pour imposer un vrai plan d'urgence
qu'attend cette Algérie à
genoux, éviter au pays les sénatus-consultes
que prépare le clan présidentiel
pour cet été, encadrer les
mouvements démocratiques qui visent
à en finir avec le système
tout entier, peser dans le débat
avec les questions que eux seuls poseront
: éliminer l'islamisme politique
; arracher la rente aux mafias ; libérer
l'école des marabouts, la justice
des potentats et l'économie des trafiquants.
Des millions d'Algériens sont partants
pour ce challenge décisif. Des familles
victimes du terrorisme aux enfants du mouvement
citoyen ils sont déjà dans
le vrai avenir. Ce n'est pas rendre service
à l'action anti-intégriste
de l'Armée que de passer son temps
à louanger les militaires à
la manière d'un encensoir mécanique.
Ce serait le faire, en revanche, en s'acquittant
de son devoir de démocrate, auprès
de cette société d'anonymes
qui réalise les conditions d'une
authentique émancipation. Le reste
viendra, inéluctablement. Pas en
2004, sans doute, mais il viendra pour de
bon. Le tout est de savoir brider autant
son orgueil que son impatience.
Mohamed
BENCHICOU |
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