Pour
la mémoire des enfants scouts de
Mostaganem souillée par vos dobermans,
pour le cri de Sadaoui prolongé dans
le râle de Massinissa Guermah, sur
la tombe d'Ali La Pointe interdite à
Taoufik Ben Brik, pour les années
passées avec Saïd Mekbel, sur
le mausolée de Sidi Abdelkader et
pour le Zaccar du fer et des cerisaies,
nous ne nous tairons pas. Vous ne nous faites
pas peur. Et même si la défaillance
venait à nous surprendre, nous aurions
confié nos plumes aux fils qui vous
regardent violer leur mère patrie,
jurant que nul ventre de cette terre ne
sera assez grand pour vous protéger
de leur colère. Vous avez perdu.
Vous
avez eu la faiblesse des despotes justifiant
la force à défaut de fortifier
la justice. Mais qui vous soupçonnait
de puissance ? Vous m'avez pris le passeport
et quelques journées passées
dans des commissariats à regarder
Dilem justifier une inspiration. Je vous
plains de m'avoir laissé le reste,
mes souvenirs et le temps de contempler
vos affolements, piètres monarques
à la recherche d'un rab de règne
dans un pays que vous avez forcé
au mépris, lui qu'insupporte la fatuité
des petites personnes se méprenant
sur ses indulgences. Massu n'écoutait
pas El Anka et Aussaresses ne savait rien
de la gasba, mais vous, que n'avez-vous
suffisamment écouté la mélodie
de Mustapha Toumi nous enseignant la peur
que suscite aux loups le lion même
blessé, que n'avez-vous retenu que
ce Toumi-là reprenait la légende
vérifiée de son ancêtre,
d'un roi d'Alger désarmé mais
protégeant, avec une foi algérienne,
Sidi Abderrahmane des appétits ottomans
? Vous n'êtes pas de ce pays, il est
vrai, vous n'en savez donc pas les aptitudes
à la générosité
et au combat, vous en ignorez l'héritage
du roi Toumi et de la Kahina, vous n'avez
donc aucune idée de la futilité
de vos complots. Ce pays vous a déjà
répudiés. A vous voir cependant
opposer tant d'arrogance à la clémence
d'une terre rebelle, je crois bien que vous
n'êtes d'aucun pays, intrigants apatrides
que nul terreau ne revendique, mercenaires
sans cause à la conquête perpétuelle
d'une identité impossible. A ce propos,
il me vient à l'esprit la taquinerie
qu'un confrère oranais s'est cru
obligé de commettre à mon
endroit, écrivant, avec un humour
très approximatif, que le directeur
du Matin, interdit de quitter le territoire
national, risque d'attraper la conjonctivite.
C'était d'abord prêter à
la conjonctivite des pouvoirs de cécité
supérieurs à ceux de la lâcheté
: mon vénérable confrère,
avec des yeux sains, n'a rien vu du calvaire
de Sadaoui, de la prédation organisée
par le cercle d'Oujda, de la rapine et des
émirs émiratis invités
par nos dirigeants à tuer notre faune
et à faire prostituer nos femmes.
Puis je me suis rangé à cette
idée que notre journaliste était
victime des apatrides.
Enfant
du Zaccar, dans cette Miliana où
je passais par la maison natale d'Ali La
Pointe pour regagner mon école, enfant
du Zaccar j'y ai vu des Marocains l'arpenter
à la lumière d'une lampe incertaine,
ouvriers mineurs chargés d'extraire
le minerai au péril de leur vie,
des hommes au regard digne des fils du Rif.
Ils ont peuplé mon enfance, ces Marocains
gueules noires et je plains mon confrère
oranais de n'avoir connu que des Marocains
à la sale gueule. C'est une ignorance
mère de tous les pédantismes.
Je lui sais toutefois gré de s'inquiéter
pour mon passeport à la place de
mes enfants élevés par leur
mère, fille de Bab El Oued, dans
la tradition de toujours partager le sort
que leur réservent les choix de leurs
parents quand ils savent qu'ils sont justes.
Bab El Oued, à quelques mètres
de la tombe de Sid-Ali Benmechiche, le collègue
de leur mère à l'APS, premier
journaliste criblé de balles en un
octobre 88 qui a vu nos mères commencer
à pleurer pour leurs fils. Pour Sid-Ali
nous ne nous tairons pas. Qassaman ! Pour
les années passées avec Saïd
Mekbel, Amar Ouagueni et Kheïreddine
Ameyar, pour Tahar et Dorban, pour les martyrs
de la profession à qui nos plumes
doivent d'avoir survécu au doute,
pour la mémoire des enfants scouts
de Mostaganem souillée par vos dobermans,
pour la cité de Kaki devenue celle
de Si Affif et pour le gaouel forcé
au silence éternel, Alloula qui ne
reviendra plus et Medjoubi qui n'accompagnera
plus Sonia, pour Alger de Zinet que vous
n'avez pas connue et pour Momo dont vous
ignorez les mots, pour Agoumi dévitalisé
par l'exil et pour les rimes de l'exil de
Cheikh Hasnaoui condamné au trépas
insulaire, pour toutes les montagnes de
mon pays, celle de Baya léguée
par Meddour, mon Zaccar où le GIA
a remplacé les cerisaies, l'imposant
Djurdjura de Abane et de Matoub, l'Ouarsenis
de Bougara et les fiers Aurès de
Ben M'hidi ; sur la tombe d'Ali La Pointe
que vous avez interdite à Taoufik
Ben Brik, pour Abdelhak Benhamouda qui vous
regarde rire avec Abassi Madani et pardonner
aux assassins de Bentalha, pour Moufdi Zakaria
et le M'zab de nos ancêtres, qassaman,
nous ne nous tairons pas.
Comment
pouvez-vous prétendre à la
paix des plumes du vivant de Djamal Amrani
quand le poète, à l'âge
du renoncement, se nourrit toujours des
douloureuses espérances de son peuple
pour clamer vos désespoirs ? Nous
ne nous tairons pas. Pour le cri de Sadaoui
prolongé dans le râle de Massinissa
Guermah, pour l'honneur du supplicié
réhabilité par Bachir Hadj
Ali pardonnant à ses tortionnaires,
pour Embarek embrassant les mineurs de mon
Zaccar, pour le fils du pauvre que nous
fûmes avant que Mouloud Feraoun ne
fasse notre portrait, pour la galette solitaire
qui nous tint souvent de repas l'année
de la gale, pour Boualem le mécano
mort au maquis à 17 ans, pour les
gavroches de Tizi vous condamnant à
l'infamie pour la postérité,
pour la guernina que vous n'avez jamais
mangée, pour les bacheraf qui nous
ont bercés, qassaman, nous ne nous
tairons pas. Et je jure que nos héroïnes
séduites resteront nôtres quand
vous les abandonnerez, que nous ne garderons
de Zohra que l'épopée de La
Casbah du commandant Azzedine et le goût
du Vialar de mon grand-père, que
de Khalida ne restera que l'image du bandeau
sur un front rebelle. Vous n'avez rien à
faire dans nos intimes dynasties. C'est
comme ça depuis que les fleuves irriguent
nos terres et nos orgueils, de la Tafna
de l'Emir Abdelkader triomphant de Bugeaud
au Chlef qui accueillaient les séguias
de nos cerisaies. Demandez aux 3 000 cadres
à qui vous avez volé le bonheur
de vivre, demandez aux veuves de Raïs
et de Sidi Youcef, demandez à Zhor
Zerari Algérienne debout, demandez
aux enfants des patriotes assassinés
et à ceux qui ont peur pour leurs
pères à l'heure de la concorde,
demandez aux mères des soldats morts
à Sidi Ali Bounab, demandez à
Kenza qui pleure toujours son papa Lounès,
demandez qu'ils se taisent à ces
fils d'une Algérie à gagner,
ils vous toiseront du haut de leur fierté.
Alors, si la défaillance venait à
nous surprendre, nous leur aurions déjà
confié nos plumes à tous ces
fils qui, pour vous avoir regardé
violer leur mère patrie, jurent que
nul ventre de cette terre ne sera assez
grand pour vous protéger de leur
colère. Vous avez perdu.
Mohamed
BENCHICOU
(1)
Chronique parue le 11 septembre 2003 |
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