Notre
confrère marocain Ali Lmrabet est
libre depuis hier, et cela suffit pour commencer
l'année avec cet indéfinissable
soulagement que procure le spectacle d'une
plume amie arrachée à ses
bourreaux. Tout a une fin, même l'enfer,
dirait son compatriote Tahar Benjelloun
qui dépeint si bien son Maroc natal
en auberge des pauvres et de l'espoir. Un
Maghreb des libertés est en train
de payer le prix de son propre enfantement
: Ali Lmrabet était enfermé
depuis sept mois, affaibli par une grève
de la faim, subissant le cachot pour quelques
insolences publiées dans les deux
journaux qu'il dirige. Il aurait outragé
le roi. Nos royaumes et nos Républiques
en sont encore à des arrogances médiévales,
à châtier l'écriture
par la prison, à s'effrayer du verbe
et de la caricature. Triste privilège
que celui de ces souverains plaçant,
au XXIe siècle, leur futile orgueil
au-dessus des dignités citoyennes.
Un dessin libre pour vos royaumes, messieurs
!
Ah,
que rien ne distingue un dirigeant arabe
enchaînant un poète d'Ariel
Sharon écrouant le révolté
palestinien : même désespoir
du despote, même fatuité du
tyran confronté à la puissance
du souffle de la liberté. «
Seul le corps peut aller en prison, l'esprit
ne peut être prisonnier, on ne peut
pas attraper le vent », nous rappelle
pourtant Sahar Khalifa. La romancière
palestinienne raconte la chronique du figuier
barbare et la foi du tournesol, comme pour
nous rappeler le goût, les odeurs
et les couleurs de nos patries pénibles,
pénibles mais charnelles, pénibles
mais envoûtantes, pénibles
parce que rien ne nous y propose répit
sauf la douceur avec laquelle elles nous
hantent. Nous y haïssons tout pour
tout y aimer par-dessus tout, et cet asservissement
complexe, fatal, nous met en devoir de découvrir
dans nos pénibles patries la vérité
de Pablo Neruda : le printemps est inexorable.
Alors, quand je pense au calvaire marocain
d'Ali Lmrabet j'entrevois comme une pousse
de certitude : il a semé une fabuleuse
idée dans le royaume, l'idée
que dire oui à tout et à tout
le monde, c'est comme si on n'existait pas.
Et c'est toujours Benjelloun qui l'écrit.
La
Kabylie savait tout cela avant Benjelloun.
Se dirige-t-elle vers une paix trompeuse
? Certains, dont je suis, le redoutent.
Les figuiers de Naplouse de Sahar Khalifa
ou du Djurdjura de Matoub ont tous ce même
arrière-goût de sucre et de
sang. Il faut passer à travers les
épines pour savourer le fruit. On
dit que la Kabylie fait l'expérience
de la lassitude après avoir fait
celle de la bravoure. J'ignore ce qu'est
une Kabylie lasse, moi qui n'ai connu que
la rebelle, mais j'imagine qu'elle ressemble
à une féline reprenant son
souffle avant de livrer de nouveau bataille.
Comment imaginer qu'une terre de la ténacité
couronne trois années de sacrifices
par trois heures de salamalecs avec un Premier
ministre représentant les seigneurs
de cette arrogance médiévale
qui a repoussé les manifestants un
certain 14 juin pour s'agripper au futile
orgueil de leur consentir quelques factures
d'électricité ? Nos souverains
ne concèdent que ce qui conforte
leur vanité, jamais ce qui la compromet.
Ils daignent bien relâcher des détenus,
éponger des arriérés,
lever des contrôles judiciaires ;
ils ne s'abaisseront jamais à révoquer
des élus fantoches, parce que ce
serait la signature d'une capitulation,
et eux, les animateurs de nos royaumes et
de nos Républiques grabataires, ignorant
tout des sèves du figuier et de la
foi du tournesol, eux ne capitulent pas.
Ils meurent dans la déchéance,
comme tous les dictateurs arabes. Il y a
certes toujours un moment où la vie
reprend le dessus sur le souvenir des martyrs,
mais la Kabylie, elle surtout, elle malgré
tout, doit conquérir la première
sans rien oublier de la seconde. Si la Kabylie
perd le goût du sucre et du sang,
comment faire pour se rappeler Pablo Neruda,
comment se convaincre que le printemps est
inexorable ? Il l'est pourtant.
Mohamed
BENCHICOU |
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