Il
est de ce décembre quelque chose
qui rappelle fortement 1991. Une certaine
impuissance devant la ruse d'appareils,
l'anxiété de se savoir nu
devant l'histoire, un peu de cet insoutenable
sentiment de solitude face à des
hommes qui nous ont dupés. En 1991,
on redoutait le FIS. En 2003, on tremble
à l'idée qu'Abdelaziz Bouteflika
ne rempile !
Bizarre
que de vieilles peurs ressuscitent autour
d'épouvantails que rien ne devrait
rapprocher : Bouteflika et le FIS ! Et pourtant,
vous avez dû le vivre hier, au lendemain
du putsch du clan présidentiel, cet
abattement inexplicable qu'on ne pensait
pas avoir à revivre un jour. Qu'allons-nous
devenir ? se demande-t-on déjà,
l'oeil rivé sur les Tagarins.
Bizarre
? Pas vraiment. En 1991 comme en 2003, l'armée
a livré, par frivolité politique,
un pays convalescent à des clans
de parvenus. Les mêmes clans prédateurs.
Ceux de 1991 étaient Afghans, ceux
de 2003 Marocains ; ceux de 1991 portaient
barbes ; ceux de 2003 portent costumes.
Les deux sont venus par la fraude. Les deux
veulent se maintenir par la force. Les deux
partagent la même envie de violer
la République, viennent du même
néant, nous sont également
inconnus, rivalisent en duplicité
et en lâcheté. Les deux sont
à éliminer.
Bouteflika,
comme le FIS, a profité de l'empressement
du régime à se donner une
virginité. Qu'allons nous devenir
? Peut-être faut-il se demander comment
nous en sommes venus à nous poser
cette question du désespoir douze
ans après le FIS, onze ans après
Djaout, une éternité après
nos promesses de liberté. On se console
à épiloguer sur les choix
aveugles de l'armée. C'est vrai.
Mais n'avons pas nous-mêmes délégué,
tacitement, aux généraux la
mission de nous débarrasser de Bouteflika
en contrepartie de notre silence sur leur
substitut, Ali Benflis ou un autre, quelqu'un
sur lequel on fermerait les yeux le temps
de vieillir un peu plus, de voir pousser
les enfants et de finir la villa ? Nous
en voulons, en vérité, plus
aux chefs militaires d'avoir failli à
imposer leur nouveau poulain que d'avoir
choisi Bouteflika en 1999. Nous avions placé
tous nos espoirs sur le génie du
système à pouvoir garantir
nos quiétudes sans que l'on ait à
nous en soucier. Qu'allons-nous devenir,
mon général ? Il ne tenait
pourtant qu'à nous de nous épargner
cette humiliante question face aux arrogances
marocaines. Il ne tenait qu'à nous
de domestiquer nos résignations.
A nous, seulement à nous, pour que
plus jamais les généraux ne
choisissent nos destins. Nous avons eu des
démissions inversement proportionnelles
à nos colères présentes.
Nous avons regardé des Algériens
se battre sans nous en inspirer, nous avons
détourné nos yeux des combats
essentiels, nous avons bavardé, mangé,
bu, soliloqué comme nous soliloquions
déjà en 1991 avant qu'Ali
Benhadj ne nous réveille sur nos
vulnérabilités. Nous avons
accompagné toutes les forfaitures
de Bouteflika avec l'assurance benoîte
que les pires infortunes ont un délai
de péremption fixé, bien entendu,
à un quinquennat. Nous nous sommes
bernés.
Abdelaziz
Bouteflika, comme le FIS, a profité
de nos défaillances. Que faire ?
Réaliser avant tout notre condition
de citoyen d'une République chancelante.
Divorcer avec nos basses vanités,
crier nos rancurs à la face du pouvoir,
nous organiser dans nos quêtes communes
d'une vie meilleure, revendiquer, demander
des comptes, pétitionner, marcher,
se rassembler, râler, refuser les
élus corrompus, refuser la télé
de Hamraoui Habib Chawki, refuser les petites
et les grandes injustices C'est ainsi qu'on
aurait appris à nier à une
bande de mercenaires d'Oujda le droit de
nous asservir sur la terre qui nous a vu
naître. C'est ainsi qu'on aurait bouté
le clan de Bouteflika hors de ce pays sans
qu'on ait à espérer que les
généraux le fassent à
notre place. Dans l'immédiat, il
n'est rien d'autre à entreprendre
que de s'allier avec les forces qui partagent
le même désir d'en finir avec
le clan Bouteflika, y compris celles du
FLN. Après Bouteflika, il faudra
nous en souvenir : le pain des casernes
reste toujours sur l'estomac.Il sera peut-être
temps de mettre la main à la pâte.
Après Bouteflika, personne ne pourra
revendiquer l'ignorance. Allez, pour
cette première chronique de 2004,
et en dépit des évidences
: bonne année !
Mohamed
BENCHICOU |
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