Le
pays semble être entré dans
cette phase que Verlaine appelait «
la décadence indolente », l'époque
où la densité des malheurs
devient tellement grande qu'elle suscite
d'étranges formes d'impuissance :
l'indifférence, l'attraction pour
les combats de coqs, les défaillances
collectives de la mémoire. Le syndrome
du condamné à mort : puisque
la fin paraît inéluctable,
autant ne pas la regarder en face et n'éprouver
une ardente sympathie que pour le dernier
cigare. Sans doute faut-il que le corps
exulte mais avec un corps gangrené
par la peste, quel luxe pour l'Algérie
que d'avoir la tête aux élections
! Je sais que le sujet se prête aux
polémiques et que les polémiques
divertissent des infortunes. L'heure n'est
cependant plus aux controverses. Regardons-nous
dépérir : la peste, qui l'eût
cru, la peste est chez nous, et il ne se
trouve aucun homme politique pour y voir
une forme absolue de déshonneur.
Oui,
de déshonneur. Déshonneur
du Président qui a géré
ce pays durant quatre ans pour le conduire
à l'infamie ; déshonneur des
généraux qui l'ont désigné
et qui revendiquent aujourd'hui l'absolution
populaire comme s'il y avait pire crime
que celui d'avoir confié l'Etat à
un pyromane ; déshonneur des ministres
d'une République qu'ils n'ont pu
épargner de la peste et qui resteront,
pour cela, d'éternels pestiférés
aux yeux du monde ; déshonneur à
nous tous qui détournons le regard
de la gangrène pour nous amuser du
prochain combat de gladiateurs. Autour de
l'arène, un cri. Celui du professeur
Drif, frappé d'un terrible et inavouable
pressentiment, nous rappelant que pour en
finir avec la peste il nous faut affamer
les rats. Imaginons ce qu'il a fallu de
courage et de désespoir à
ce vieux médecin émérite
pour prodiguer les conseils qu'il entendait
déjà du temps de l'indigénat
: se laver pour éviter la gale, se
brosser les dents, traquer les poux et les
punaises Toute la défaillance des
services publics, toute la décadence
de l'Etat algérien est dans ce pathétique
appel au secours. La patrie fait naufrage.
Il est jusqu'à l'ONU pour s'en alarmer.
Le dernier rapport sur la situation sociale
de l'Algérie (Le Matin du 9 juillet)
constate qu'en 2003, notre pays est celui
de « la malnutrition des enfants,
des inégalités devant la santé,
des maladies transmissibles, de la dégradation
de l'environnement, de la pollution de l'eau».
La
patrie fait naufrage dans la jubilation
des bookmakers. Qui de Benflis ou de Bouteflika
montera sur le podium, s'interroge-t-on
pendant que le sol se dérobe sous
nos pieds. La patrie fait naufrage mais
se console d'être tenue en haleine
par d'interminables feuilletons de l'été.
Mais, rétorqueront les légalistes,
il faut bien que scrutin se fasse et que
Président s'élise. Soit. Inclinons-nous
à ce rite quinquennal puisqu'il s'avère
fatal d'y sacrifier, mais qu'on s'abstienne
au moins, par responsabilité, par
pudeur, par respect pour l'avenir d'y voir
un grand moment de changement national.
Ce serait leurrer dangereusement l'opinion,
exactement comme on l'a leurrée en
1999. Les élections qui s'annoncent
n'augurent pas d'une transformation du pouvoir,
mais d'un changement à l'intérieur
du pouvoir. Le mandat présidentiel,
par la nature même de notre système
obligé de s'acoquiner avec les démons
par le fait absolu qu'il n'y a pas de débat
démocratique, n'est pas consacré
à guérir le pays de ses maladies
mais à conquérir, pour son
détenteur et le clan qui l'entoure,
le mandat suivant. Voilà pourquoi
la peste a gagné du terrain ces quatre
dernières années pendant que
les décideurs s'inquiétaient
de savoir si, une fois le rite de 2004 accompli,
il n'était pas perspicace de penser
à Ouyahia pour le rite de 2009.
Prisonnière
de l'hypothèque islamiste, assiégée
par le souvenir de janvier 1992 qui a desservi
sa réputation, la hiérarchie
militaire a choisi Abdelaziz Bouteflika
pour soulager son image. Elle s'apprête
à désigner un successeur pour
soulager le pays du même Bouteflika.
Mais qui soulagera l'Algérie profonde
de ses malheurs ? Se coaliser contre Bouteflika
n'est pas forcément le meilleur moyen
de s'offrir une coalition patriotique. D'abord
parce que les coalitions politiques partagent
avec les compositions florales d'avoir une
splendeur éphémère
vouée à se faner avec le temps.
Ensuite parce que les hétéroclites
unions qui se forment contre un Président
aussi détestable soit-il sont condamnées
à la stérilité par
le fait même qu'elles regroupent des
personnages appelés à se neutraliser
mutuellement. Elles ne sont enceintes d'aucun
projet national. En dehors de leur désamour
pour Bouteflika, que peut bien rassembler
apparatchiks du FLN, islamistes convertis
à l'art du possible, démocrates
avisés et anciens ténors du
RND ? Rien. Leur fusion ressemble à
un attelage de circonstance qui se fout
du pays comme de la peste. Que faire alors
? Laisser aux uns l'avantage ludique du
bookmaker et aux autres les positions qu'ils
ont acquises sur le terrain. Il serait suicidaire
de vouloir subordonner des forces démocratiques,
tels les aârouch ou la presse libre,
à un candidat aussi plaisant et patriote
soit-il. Laissons aux forces démocratiques
le temps de la maturation et celui de créer
les conditions d'un vrai changement. Elles
ont déjà conduit le clan Bouteflika
à la vulnérabilité.
Elles seules débarrasseront l'Algérie,
tôt ou tard, de toutes les pestes.
Mohamed
BENCHICOU |
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