On
dit du journaliste égyptien Ibrahim
Nafaâ, venu à Alger pour l'entretien
avec le général Lamari et
nous asséner des cours de journalisme,
qu'il est très influent, ce qui,
dans le contexte arabe, n'est pas forcément
flatteur. Par tradition de cour, cette influence-là
est généralement octroyée
par les pouvoirs arabes à des plumes
dont elle attend qu'elles répondent
à un rôle d'auxiliaire de propagande.
J'ignore si c'est le cas pour Ibrahim Nafaâ,
responsable au sein de l'Union des journalistes
arabes, une organisation très discrète
qui s'est tue sur toutes les atteintes à
la liberté d'expression dans le monde
arabe, mais je n'ai pas souvenir avoir lu
de lui un article réprobateur sur
la censure et la répression en Egypte,
même quand elle s'était lourdement
abattue l'an dernier sur ses propres confrères
égyptiens.
L'interviewer
de Mohamed Lamari n'a rien dit quand le
directeur du quotidien cairote Saout El
Ouma, Issam Fahmi, et le journaliste Adel
Hamouda ont été condamnés,
l'an dernier, à six mois de prison
pour s'être attaqués à
l'empire puissant des Sawiris, propriétaire
d'Orascom. Dans Al Ahram, il n'y eut, à
ma connaissance, qu'un article ordinaire
de Ola Hamdi, mais aucune réprobation
signée Ibrahim Nafaâ. Il ne
me semble pas, non plus, avoir rencontré
le nom de Nafaâ dans la pétition
condamnant la censure de l'avant-dernier
film de Youcef Chahine. Notre professeur
de journalisme est resté tout aussi
muet lorsque Naguib Mahfoud a été
agressé par un intégriste
égyptien ; il s'est abstenu de commentaire
quand s'est tenu le scandaleux procès
de ses concitoyens accusés d'homosexualité.
Aussi était-il pour le moins bizarre
que ce confrère égyptien plutôt
controversé s'autorisât, à
Alger, et devant un général
algérien, à donner des leçons
d'éthique à la presse algérienne,
lui consacrant pas moins de trois questions,
revenant à la charge chaque fois
que la réponse du général
ne lui semblait pas suffisamment blessante,
jusqu'à ce que, tombant dans le panneau,
le général Lamari se mette
à pourfendre les journaux de son
pays devant un éditorialiste égyptien
qui est loin d'être le parangon de
la rectitude professionnelle. La belle affaire
: Le Matin épinglé, pour la
deuxième fois, par le général
Lamari pour avoir donné une information
qui se serait avérée infondée
! Nous n'avons jamais publié d'article
sur Sidi Ali Bounab qui se soit révélé
faux ! Le général Lamari devrait
vérifier à son tour ses sources.
Et quand bien même cela serait arrivé,
combien, pour une information infondée,
existe-t-il d'informations, hélas,
fondées ? Quelle source d'information
crédible, y compris de sa propre
administration, nous propose donc le général
Lamari pour informer les Algériens
sur la guerre que mène leur armée
contre les hordes intégristes ? Aucune.
C'est aux journaux de se débrouiller,
seuls, sur un terrain souvent dominé
par la rumeur et la désinformation.
Entre les secrets bien gardés des
généraux et les mensonges
de Bouteflika, quelle place reste donc pour
l'information ? Faut-il tirer sur les journalistes
algériens parce qu'ils exercent le
métier aléatoire d'informer
sur une guerre que les chefs militaires
et politiques veulent cacher à leur
opinion ? Faut-il tuer Ali Dilem parce que
son insolence n'est pas encore tolérée
en Egypte ? Mais l'essentiel paraît
ailleurs : Ibrahim Nafaâ semble avoir
eu pour mission - suggérée
? - de se venger de la presse algérienne
coupable aux yeux des Egyptiens d'avoir
sali la réputation de leur firme-phare,
Orascom. Ils partagent avec le cercle présidentiel
de ne pas pardonner aux journalistes algériens
d'avoir dévoilé les liens
d'Orascom avec le pouvoir de M. Bouteflika
par le biais de Mohamed Al Shorafa dont
j'attends toujours d'Ahmed Ouyahia et Abdelatif
Benachenhou qu'ils le traitent d'escroc,
ce qu'il est vraiment. Ce n'est d'ailleurs
pas sans raison que le journaliste égyptien
a été accueilli en seigneur
à l'aéroport par Abdelkader
Khemri, fonctionnaire attitré du
clan présidentiel, et largement filmé
par les caméras de l'inégalable
Hamraoui Habib Chawki, dont la présentation
est superflue.
Avec
l'entretien accordé par Mohamed Lamari,
les Egyptiens, par la bouche d'un haut officier
algérien, viennent perfidement de
prendre une première revanche sur
la presse algérienne. Les officiels
égyptiens n'ont jamais admis que
les auteurs des articles sur Orascom-Algérie
n'aient pas subi le sort d'Issam Fahmi et
Adel Hamouda. La rancune est venue s'ajouter
à un vieux mépris pharaonique
pour cette presse algérienne pouilleuse
et mal dégrossie, dédain dont
s'est inspiré, avec un certain talent
de pantomime, le Président Bouteflika
qui préfère faire risette
à la presse française que
de recevoir celle de son pays. Allons, M.
Ibrahim Nafaâ, de quelle Union des
journalistes arabes vous prévalez-vous
pour « éduquer » la presse
algérienne ? De celle-là qui
se tait sur la condamnation révoltante
de notre confrère marocain Lemrabet
par le palais de Rabat ? De celle-là
qui a lâchement détourné
la tête quand le journaliste syrien
d'El Hayat, Brahim Hamdi, croupissait dans
les geôles d'El Assad ? L'Union des
journalistes arabes que vous prenez pour
modèle de déontologie est
bien celle qui n'a rien dit quand le directeur
d'Al-Jazira, Djassam El Ali, a été
écarté sous la pression des
Américains ? Ou celle, cher M. Nafaâ,
qui n'a pipé mot sur le calvaire
du journaliste tunisien Taoufik Ben Brik
réprimé par le dictateur Ben
Ali ? Gardez donc vos préceptes pour
Mahieddine Amimour. Vous avez votre histoire,
nous avons la nôtre, votre plume est
sans doute plus ancienne, plus polie, sans
doute même plus noble, mais la nôtre
a les vertus de la liberté primaire,
de la liberté arrachée, en
attendant d'avoir celle du verbe châtié,
en espérant qu'elle ne connaîtra
jamais celle de la bigoterie en rimes et
du jésuitisme mondain, autant de
vanités que nous ne troquerons pas
contre un seul dessin d'Ali Dilem, une seule
caricature de Hicham. Un seul cri de la
révolte algérienne.
Mohamed
BENCHICOU |
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