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Débusquer
nos utopies. L'Irak, décidément.
Comme Babylone pour nos ancêtres,
c'est devenu notre terrible miroir algérien.
Tout dans ce qui s'y produit comme horreurs
et cruautés, résistances et
audaces, tout nous invite à méditer
sur nos vanités et un peu sur nos
fragiles espérances. D'Irak nous
viennent, en direct, les choquantes images
de la décapitation d'un homme d'affaires
américain de 26 ans, Nicholas Berg,
par un groupe d'islamistes implacables.
Exécution en live sur internet immédiatement
après lecture publique de la sentence.
Dieu, que cela nous rappelle notre réalité
: l'intégrisme c'est d'abord cela,
cette glaciale façon de trancher
la tête sans rien éprouver
d'humain, sinon ce sanguinaire bonheur du
bourreau, celui d'avoir donné la
mort. D'Irak toujours ces effroyables photos
de détenus irakiens humiliés,
torturés, sodomisés, des photos
qui font polémique, des photos qui
font scandale mais des photos qui rendent
hommage à la liberté de la
presse.
Oui,
parce que l'Irak nous livre à la
fois le sang et l'information libre, c'est-à-dire
la guerre et la liberté de la montrer
en direct, c'est-à-dire cette espèce
de privilège de suivre l'horreur
dans son instantanéité, donc
de « vivre » la cruauté
de l'occupant américain et celle
du combattant intégriste, alors cette
guerre nous interdit l'ignorance et nous
plonge, nous, Algériens, dans les
complexités qu'on a cru pouvoir fuir,
réduire ou caricaturer : peut-on
dialoguer avec des intégristes ;
peut-on tout dire et tout montrer ? Je vois
d'ici se profiler les accusations de manichéisme.
Mais non, il ne s'agit pas de plaquer des
expériences tout à fait dissemblables.
Il y a juste, dans cette tragédie
irakienne, motif à douter, à
réfléchir et à débusquer
nos utopies. L'exercice n'est pas superflu
à l'heure où le président
Bouteflika s'obstine à vouloir apprivoiser
les intégristes en les convertissant
à cette vague « réconciliation
nationale » dont personne n'est en
mesure de vous en dire davantage. L'exercice
devient même précieux à
l'heure où il est beaucoup question
de « presse responsable », de
« journaux patriotiques » et
de déontologie.
2
Peut-on
se réconcilier avec les assassins
de Nicholas Berg ? La tête de l'Américain,
coupée d'un geste déterminé
et rapide, tombe juste après un «
Allahou Akbar » déchirant.
Il y a quelque chose de définitif
dans cette sale exécution, de définitif
et de résolument inquiétant
: les tueurs intégristes sont déconnectés
des états d'âme terrestres.
On ne savait rien des assassins de nos Saïd
Mekbel ni de leur façon d'arracher
la vie. On sait désormais, grâce
aux prodigieuses avancées d'internet
et du numérique, qu'ils ressemblent
aux assassins de Nicholas Berg. Le fait
que l'Irak soit devenu une cause islamiste
pour Al Qaïda ne justifie pas qu'on
éprouverait à l'endroit de
ces tueurs autre chose que du dégoût.
Cette barbarie intégriste filmée
en direct pour des milliards de personnes
habitant la planète suscite brusquement
ce désespoir qui condamne les bonnes
intentions politiques : comment concevoir
un repentir et une réconciliation
avec des assassins comme ceux de Nicholas
Berg, maintenant qu'on les a « vu
faire » ? La chose reste impensable
pour le plus acharné des jésuites.
Pourtant, Bouteflika, avec un désarmant
optimisme, la pense possible. Qu'elle tienne
de la candeur ou de l'entêtement,
l'opinion est intrépide, allant à
contre-courant d'un mouvement mondial orienté
vers l'éradication du terrorisme.
Ces coupeurs de têtes-là, regrettant
leur forfait et jurant qu'on ne les y reprendra
plus, voilà un happy end que n'oserait
plus jamais aucun scénariste, mais
que ne répugne pourtant pas à
imaginer le chef de l'Etat algérien.
Il y a chez Abdelaziz Bouteflika une croyance
tenace qui repose sur une conception pateline
des conflits : ils se règlent toujours
entre frères, autour d'un bon café.
Cette façon angélique d'aborder
les adversités en exclut la substance
idéologique, doctrinale, la sève
: en niant aux assassins de Nicholas Berg
comme à ceux de Saïd Mekbel
un idéal supérieur qui les
fait donner la mort et la subir, c'est-à-dire
l'avènement de l'ordre islamique,
Bouteflika en fait de simples « égarés
» qui ont perdu la tête. Et
depuis douze ans, le pouvoir algérien
cherche, sans succès, une tête
aux assassins de Nicholas Berg.
3
Peut-on
tout écrire et tout montrer ? C'est
d'Irak toujours que nous est venue cette
inimaginable révélation aussi
majestueuse que les Jardins suspendus de
Babylone: la presse américaine dénonçant,
photos à l'appui, les abus de sa
propre armée ! Dans quelle catégorie
classer le Los Angeles Times ? Dans la case
des journaux antipatriotiques ? Dans celle,
plus sévère, des journaux
traîtres, à la solde de l'ennemi
ou, plus prosaïquement, des journaux
irresponsables ? Personne, parmi les dirigeants
américains, n'a songé à
mener ce débat à propos du
Los Angeles Times : la liberté de
la presse, aux Etats-Unis, est aussi fondamentale
que l'intérêt des forces armées.
Autrement dit, la Constitution américaine
ne fait pas de différence entre le
droit du citoyen à être protégé
et celui d'être informé de
tout ! Chez nous, où on en est encore
à être embarrassé par
un article sur la mort énigmatique
de 13 bébés à Djelfa,
le Los Angeles Times, en plus de tomber
sous le coup du nouveau code pénal,
serait immédiatement catalogué
parmi les journaux félons. Les dirigeants
algériens s'ingénient à
accumuler les antagonismes entre l'intérêt
national et la liberté de la presse,
antagonismes coquettement résumés
sous le doux vocable « éthique
et déontologie ». C'est, dit-on,
la mission du nouveau ministre de la Communication,
Boudjemaâ Haïchour, dont l'esprit
brillant devrait l'aider à venir
à bout de la « presse irresponsable
». Hier, à la Chaîne
III, le ministre de la Santé, intervenant
à propos du scandale de Djelfa, a
fait profiter ses collègues du gouvernement
d'une subtilité qu'on ne lui soupçonnait
pas : « Il faut humaniser nos hôpitaux,
mais il faut aussi humaniser l'information.
» Autrement dit, se censurer et s'interdire
de divulguer des faits qui renvoient, par
exemple, à des décès
subits de nourrissons par la faute de structures
hospitalières négligentes.
M. Redjimi est sans doute un brillant ministre
de la Santé en Algérie. La
chance des Américains est de ne pas
l'avoir comme ministre de la Défense.
Mohamed
BENCHICOU |
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