Quand
la presse de mon pays se met en devoir de
faire le procès de ses égarements,
mieux vaut assister au spectacle. On en
sort avec la conscience apaisée :
Beliardouh, en fin de compte, n'était
qu'un vulgaire diffamateur accablant la
mafia locale, et l'anonyme Bouras méritait
bien ses jours de prison qui croyait s'attaquer
aux notables d'El Bayadh au mépris
de la déontologie ! Avec ses airs
doctes, ses leçons de morale et sa
pudibonderie assassine, une certaine confrérie
de Ponce Pilate nous a enseigné,
pendant deux jours à l'hôtel
El Djazaïr lors de cet intéressant
séminaire sur la diffamation organisé
par El Khabar, l'art et la manière
de faire du journalisme dans la République
de Saïd Bouteflika. Leçon numéro
une : le journalisme professionnel se mesure
à la tranquillité qu'il procure
à ceux qui le pratiquent. Leçon
numéro deux : le journalisme professionnel
s'apprécie au nombre de pages de
publicité offertes par le clan présidentiel
via l'Anep et au nombre de voyages effectués
dans les bagages du chef de l'Etat ! Avec
ces deux préceptes fondamentaux,
dont on devine qu'ils sont des solides garanties
pour l'exercice indépendant et «
éthique » du métier,
vous êtes blindés pour le restant
de votre carrière. Il suffit de suivre
le prospectus de la presse convertie au
jésuitisme, à la tartuferie,
à la pierre et aux élégances
de la hâblerie. La presse algérienne
diffame ? Mais bien sûr, messieurs,
bien sûr ! On parle bien sûr
de l'autre presse, pas celle qui voyage
avec le président, mais l'autre,
celle qui paie ses factures d'imprimerie,
l'autre qui se fait suspendre, traîner
devant les juges, convoquer par les commissaires,
cette presse immature et provocatrice qui
se fait confisquer ses passeports et jeter
en prison, ces gazettes à ce point
ignares du journalisme professionnel qu'ils
se font harceler par le fisc, harceler par
les imprimeries, harceler par les policiers,
les magistrats, les flics de Zerhouni, puis
maintenant par leurs collègues érudits
en déontologie et indignés
par tant d'impiété envers
les religions bouteflikiennes ! La presse
algérienne diffame ?
Mais
voyons, comment désigner autrement
ces révélations sur les grands
chambellans tortionnaires et les gros cardinaux
milliardaires qui mettent si mal à
l'aise à l'heure du toast avec le
chambellan et à l'heure bénite
où le cardinal devient « source
autorisée » ? Car on l'a bien
compris : par diffamation condamnable, on
entend celle qui vise les gens du pouvoir,
pas celle qui accable les quidams d'en bas.
Quand on traite les enseignants grévistes
de « rentiers aventuriers »,
c'est de la clairvoyance assumée.
Quand on évoque la torture de Zerhouni
sur Sadaoui dont la pharmacie plaisait à
l'impératrice Fatiha Boualga, cela
devient de la diffamation. Alors va pour
les enseignants ! Il faut bien se faire
les dents sur quelque proie pour afficher
quelque virilité devant sa descendance.
Gardez
votre morale, messieurs ! Notre religion
est faite : le journalisme, dans l'Algérie
d'aujourd'hui, se mesure à ses choix
éditoriaux. Dans un pays livré
à l'injustice, à la rapine
et aux gangsters du pouvoir, le journalisme,
et qu'on me pardonne cette vieillerie qui
jure tellement avec vos esprits éveillés,
reste un acte de combat. Ils sont au moins
deux à l'avoir compris : le GIA et
Bouteflika. Le second est en train d'en
finir avec ceux que le premier n'a pas eu
le temps d'assassiner. La tentation de soigner
la presse algérienne de ses dévergondages
est aussi vieille que celle de plaire aux
souverains. Le débat eut lieu en
son temps, avec Saïd Sadi et sa «
Lettre à mes amis de la presse »
qui reste le modèle de la bonne intention
dans un univers de truands.
Avec
le temps, le leader démocrate a pu
mesurer à quel point les dévergondages
ont sauvé ce qui restait de vérité
et que c'était bien sur cette presse
libertine et adolescente que repose quelque
espoir d'éviter de secondes morts
à Mohammed Dib, Kateb Yacine et Matoub
Lounès. Oh, j'entends bien : il y
a la syntaxe maltraitée, les «
sources » non vérifiées,
l'indicatif qui se mélange avec le
subjonctif et parfois même les idées
qui se perdent. Mais qui ne préfère
des vérités dites avec des
fautes d'orthographe à des mensonges
énoncés sur le mode du verbe
châtié ? Nous avons un phraseur,
il est président de la République.
Inutile de s'obliger à en multiplier
les émules. Il n'est nullement question
ici de faire un plaidoyer pour la diffamation.
La presse algérienne ne viendra jamais
à bout de ses impuissances tant que
ne s'y installe l'attachement à l'exactitude,
le soin au respect d'autrui et la fidélité
à toutes les probités intellectuelles.
Or, c'est justement là le problème
: ceux qui nous invitent à ce débat
sont précisément disqualifiés
pour le faire et encore moins pour le diriger.
Pour diagnostiquer la réalité
de la diffamation et en discuter des effets,
il faut d'abord balayer devant soi et, surtout,
répondre à la question centrale
: l'information en Algérie est-elle
malade des excès de la presse privée
ou de la censure des gros médias
?
Le
balai d'abord. Aujourd'hui, une partie de
la presse privée algérienne
est financée directement par le clan
présidentiel. Une bonne dizaine de
titres, heureusement parmi les moins influents,
sont dirigés par le frère
du président, Saïd Bouteflika.
D'honorables correspondants des services
activent dans les rédactions à
visage découvert, souvent avec la
bénédiction des directeurs
de publication, s'adonnant à ce journalisme
de connivence qui a fait la réputation
des capitaines et des caporaux. C'est un
fait. Mais un fait qui a fini par créer
le contraste : dans un contexte d'allégeance,
haro sur les indociles ! L'été
passé à faire reparaître
nos journaux, à taper dans la poche
de nos amis, à consoler nos rédactions
angoissées, à répondre
aux commissaires de police, à subir
les perquisitions à nos domiciles,
à supporter les interrogatoires des
procureurs, l'été à
se faire enlever son passeport par un juge
d'instruction acquis au clan présidentiel
et à frôler la prison, c'est
aussi l'été voulu par les
Ponce Pilate de la presse, ceux qui ont
entrepris de regarder ailleurs quand leurs
confrères étaient malmenés,
les oubliés du fisc et des imprimeurs,
les obligés de Saïd Bouteflika,
ceux-là même qui aujourd'hui,
avec un aplomb remarquable, nous accusent
de diffamer le pouvoir ! Passe que des chroniqueurs
acrimonieux, officiant en terre pacifiée,
s'arrangent pour nous réprimander
de n'avoir pas défendu notre ancien
collaborateur SAS condamné à
six mois de prison par défaut, voyant
par là un parti pris en faveur du
ministère de la Défense nationale.
Il faut un certain culot pour faire ce reproche
à nous qui sommes jugés sur
plainte de ce même ministère
de la Défense nationale et qui totalisons
onze affaires en justice sur des chroniques
et des dessins portant sur les généraux
! Nous devinons le bonheur tranquille de
cet illustre observateur installé
dans un journal suffisamment avisé
pour ne pas mécontenter les généraux.
Quand on n'a pas le courage de Hicham ou
de Dilem, pourquoi deviser sur leurs audaces
? Cela dit, notre chroniqueur est à
la bonne place : un de ses confrères
employé par le même quotidien
s'est indigné, au cours du séminaire
d'El Djazaïr, de ce que Le Matin se
soit attaqué à Al Shorafa
sans preuves ! Nous rassurons nos deux amis
: le prochain procès intenté
par les généraux contre Le
Matin est fixé au 31 décembre
et la prochaine audition du juge d'instruction
sur l'affaire Al Shorafa est fixée
à la première semaine de janvier.
C'est avec un grand plaisir confraternel
que nous les verrions partager avec nous
l'attente du palais. Ils se procureront,
du même coup, les réponses
à leurs angoissantes questions. Mais
voilà qui nous ramène au balai.
Pour défendre efficacement l'éthique
en journalisme, il faut d'abord s'abstenir
d'ériger l'allégeance en technique
professionnelle, refuser de se taire en
échange de subsides publicitaires
ou d'effacement d'ardoises d'impression,
ne rien attendre des souverains et surtout
n'écrire que sous sa propre dictée.
Chacun est sans doute libre de faire l'usage
qu'il entend de la place qu'il occupe sur
la scène médiatique. C'est
encore plus vrai quand elle est octroyée
par le frère président. Mais
alors qu'on ait la pudeur d'épargner
ses confrères d'hypocrites désolations
sur le sort fait « par les autres
» à la déontologie.
Au
pays où l'on s'accommode d'un président
rédacteur en chef de l'APS, où
la télévision s'est spécialisée
dans les clips de Bouteflika, où
rien ne filtre des attentes populaires,
de leur mécontentement ni de leurs
conditions, dans un système hermétique,
confisqué, interdit aux opposants,
faut-il se plaindre en priorité de
la censure qui prive le citoyen de l'information
ou des outrances d'une presse adolescente
qui indisposent le pouvoir ? N'inversons
pas l'ordre des maux. Ce n'est jamais la
meilleure façon de se soigner. Et
tant pis pour les brancardiers du système
qui se sont trompés d'urgence : l'abus
se corrige, la censure se combat.
Terminons
par ce constat qui va inspirer bien des
Ponce Pilate : après Aït Ahmed
et les Thévenot, voilà les
fantômes de Tibhirine. Qui a tué
les moines, se demande-t-on en pointant
le doigt vers les Tagarins ? A quelques
semaines de l'élection présidentielle,
la curiosité est plutôt opportune.
Elle suggère aux généraux
de s'inquiéter plus de leur sort
personnel que des chances de Bouteflika
de remporter le scrutin. Ce débat
ne concerne pas que les chefs militaires.
Assez de se taire ! Que ce qui reste d'intellectuels
engagés et d'élite patriotique
dans ce pays, et ils sont nombreux, s'engagent
dans cette bataille de la dignité
nationale : jusqu'à quand se laissera-t-on
dicter nos choix par des acolytes embusqués
dans une certaine littérature de
la déstabilisation ? Assez de se
taire ! Vous n'imposerez pas un second mandat
de Bouteflika par la menace de la potence.
L'Algérie qui a brisé les
reins du GIA ne doit pas se laisser inhiber
par deux déserteurs et trois intrigants
parisiens. Qu'elle parle, diable ! Qu'au
moins cette Algérie qui en est à
souhaiter secrètement que les «
décideurs » arrêtent
la plaisanterie Bouteflika, la même
qui les implorait de faire barrage au FIS,
que cette Algérie-là, au moins,
mette les mains dans la mouise, qu'elle
fasse front devant les connivences fatales.
Qu'elle se débarrasse de la tentation
des Ponce Pilate ! Ils se sont tant reproduits
que le must serait peut-être, cet
hiver, de s'en distinguer. Le 26 décembre,
rappelons-nous, c'est dans quelques jours.
Mohamed
BENCHICOU |
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