1
Face aux seigneurs des agneaux. J'écris
ces lignes à partir de Djelfa.
Djelfa
ouverte aux maquignons et fermée
à ses enfants, contrée désertique,
livrée aux mafias, Djelfa où
l'on jugeait un journaliste local, coupable
d'avoir dénoncé les coquins
de la ville. Les coquins, les copains, les
capos et les corrompus. Les clans ont riposté
: 29 plaintes déposées contre
notre confrère Hafnaoui Ghoul en
trois jours ! Le journaliste dort en prison
depuis trois semaines. La mafia, quand elle
est prise de panique, frappe pour tuer.
La petite Soumeya, 10 ans, et déjà
belle de cette beauté sauvage dont
les femmes de nos steppes ont le secret,
a peur pour son père, mais elle en
est tellement fière qu'une lueur
rend ses yeux splendides. « Ils ont
emprisonné mon fils parce qu'il a
défendu le droit et le citoyen. Nous
n'avons pas à en rougir : Hafnaoui
n'a ni volé ni tué. Il est
en prison pour avoir défendu une
cause juste. » « Je l'ai vu
en prison, il tient le coup. C'est un dur
à cuire », lâche-t-il
avec un sourire qui dissimule mal sa fierté.
Quelle est sublime cette autre Djelfa des
gens braves et modestes !
Le
juge devait se prononcer hier sur le sort
du journaliste. Hafnaoui entre dans la salle
d'audience sans menottes et la tête
haute. Il adresse un salut fraternel à
ses collègues de la ville et ceux
nombreux venus d'Alger pour le soutenir.
Il embrasse chaleureusement Ali Dilem, le
caricaturiste, et les éditeurs venus
de la capitale avant de me dire : «
Je préfère rester en prison
que de te savoir sous contrôle judiciaire.
» Il oublie son calvaire pour ne se
rappeler que celui des autres. Pendant quatre
heures, en magistral tribun, il enflamme
la salle. Les vérités sortent
de sa bouche comme autant de condamnations
des potentats locaux, véritables
délivrances pour le public qui n'en
croyait pas ses oreilles. Un vieux djelfaoui,
émerveillé, résume
l'enchantement général : «
Djelfa vient d'accoucher aujourd'hui par
césarienne d'une fille appelée
Houriah ! » Applaudissements et youyous
dans la salle. Tous les citoyens que Hafnaoui
a fait parler sont venus à la barre
pour confirmer leurs dires. « Oui,
Djelfa est la wilaya la plus pauvre d'Algérie,
dépouillée, pillée,
et je suis en prison pour avoir dénoncé
cela. Ils ne me font pas peur Monsieur le
président. J'ai fait mon métier.
» Son métier. Quel bonheur
d'entendre, dans cette Djelfa qui se remet
à croire en elle, que la plume peut
aussi aider à changer le monde. Merci
Hafnaoui, pour nous, pour ta Djelfa. Pour
ton Algérie.
2
Jean Daniel n'a rien vu.
Le
directeur du Nouvel Observateur était
chez lui cette semaine, dans son pays natal,
l'Algérie, d'où il est reparti
avec le titre (prestigieux ?) de docteur
honoris causa de l'université d'Alger.
L'homme, pour son parcours d'intellectuel
brillant, d'écrivain infatigable
et de journaliste intraitable sur les grandes
causes de son siècle, méritait
autant la distinction que les honneurs qui
en ont entouré la remise par le président
Bouteflika. Notre université, malmenée
par toutes sortes de malédictions,
gagnerait à rappeler son prestige
passé aux jeunes étudiants
d'aujourd'hui, en entretenant cette saine
habitude d'honorer le savoir quand il est
porté par ceux qu'elle a contribué
à former, et c'est le cas de Jean
Daniel. La solennité excessive qui
enveloppait la cérémonie avait,
cela dit, quelque chose d'incommodant et
d'assez embarrassant pour l'idée
qu'on se faisait de la grandeur de l'Etat
algérien indépendant. Voir
nos plus hauts dirigeants, à leur
tête le chef de l'Etat, et avec une
telle dévotion, donner un caractère
officiel à une simple décoration
honorifique avait quelque chose d'assez
peu flatteur pour notre orgueil national.
Bouteflika, décidément, ne
se décide toujours pas à donner
toute sa gravité à la République.
Notre illustre confrère avait certes
droit à tous les égards, mais
l'Etat algérien, lui, avait le devoir
de ne pas brader les attributs protocolaires
du pouvoir. La disponibilité des
autorités algériennes à
l'endroit du journaliste français
renvoyait à une image de servilité
pour le moins choquante, sans compter qu'elle
avait un parfum de mondanité artificielle
qui la rendait fortement suspecte. Qui a,
en effet, surpris nos dirigeants en train
de témoigner d'autant de zèle
pour honorer la mémoire d'européens
morts pour l'indépendance de l'Algérie
ou pour se souvenir qu'il en vit encore
certains parmi nous ? Yvette Maillot, la
sur de l'aspirant Henri Maillot tombé
au champ d'honneur alors qu'il transportait
des armes pour l'ALN, organise aujourd'hui
à 10 heures une cérémonie
de recueillement à la mémoire
de son frère au cimetière
chrétien de Diar Essaâda, et
il y a fort à parier que l'on ne
comptera pas beaucoup d'officiels pour lui
tenir compagnie.
En
vérité, il semble bien que
les dirigeants algériens, dont l'image
extérieure s'est fortement ternie
avec les récentes atteintes aux droits
de l'homme et à la liberté
de la presse, avaient besoin de la caution
de Jean Daniel, et ce dernier s'est trouvé
dans la délicate obligation de la
leur concéder. Car, enfin, comment
expliquer autrement l'assourdissant silence
du prestigieux journaliste sur l'emprisonnement
de ses confrères algériens,
aujourd'hui, en juin 2004, alors qu'il venait
précisément d'être gratifié
« pour ses engagements politiques
et intellectuels durant toute sa vie »
? Quelle excuse trouver à l'impasse
faite par l'humaniste Jean Daniel sur les
tortures infligées à des Algériens
par le pouvoir de M. Bouteflika, des tortures
qui se pratiquaient au moment même
où il se faisait décorer des
mains du même président ? C'est
aussi l'Algérie de l'outrage et de
l'arbitraire que vous venez de visiter,
M. Daniel, et vous n'en avez pas soufflé
mot. A quelle solidarité peuvent
s'attendre les Algériens opprimés
pour leurs idées si une figure de
la liberté aussi réputée
que la vôtre leur refuse la sienne
? Or, Jean Daniel, la neutralité
vous est particulièrement interdite,
vous qui vous attachez à rappeler,
avec raison, votre appartenance à
la lignée de ces grands combattants
pour la dignité humaine, vos amis,
vos compagnons de route dont vous appréciez
qu'ils n'ont jamais défailli devant
les principes. Toutes les tortures se ressemblent
et celle qu'on pratique, en 2004, sur les
adolescents de T'kout, ne diffère
en rien de celle qui a révulsé
votre ami le général Jacques
de Bollardière au point de lui faire
quitter l'armée française.
C'est la même torture qui a jalonné
le combat de votre camarade ethnologue Germaine
Tillon, qui lui a inspiré ce poignant
livre, écrit en 1960 mais toujours
actuel par le cur qu'elle a mis à
dénoncer « le glissement vers
l'atroce ». Oh, bien entendu, le journaliste
Hafnaoui dans sa prison de Djelfa, ce n'est
pas Henri Alleg entre les mains de Bigeard,
mais c'est le même râle à
l'instant de la douleur, le même homme
emprisonné pour délit d'écriture.
Un Camus à sa manière, votre
Camus, mais un Camus brisé, humilié,
outragé et que vous auriez dû
contribuer à libérer. Et si
T'kout ce n'est pas tout à fait l'horrible
camp de Ravensbrück, cauchemar de Germaine
Tillon, c'est quand même ses Aurès,
les Aurès de sa jeunesse, les Aurès
de ses passionnantes découvertes
en 1934, les mêmes Aurès de
Germaine pour lesquels vous vous deviez
d'avoir une pensée, une phrase, une
compassion, à l'heure de la distinction.
S'il est vrai, et souvent salutaire, qu'on
ne guérit jamais de son enfance,
ce qui nous vaut la chance d'avoir Jean
Daniel parmi nous, il faut aussi se méfier
des vocations tardives pour l'amnésie.
Aucun enfant de ce pays ne peut oublier
que les enfances, dans cette Algérie
au combat éternel, se suivent et
se ressemblent, et qu'elles ont toujours
besoin d'une voix amicale, celle du courage,
pour les accompagner vers un monde de justice.
3
La fièvre du « Qui tue qui
? »
A
propos d'amnésie, justement, cette
phrase que la journaliste du Monde, Florence
Beaugé, m'a fait dire dans un de
ses récents reportages sur les manigances
des généraux lors des élections
du 8 avril : « Nous qui avons pris
la défense de la hiérarchie
militaire en de nombreuses circonstances,
notamment dans le débat du "Qui
tue qui ?", nous voilà pleins
de doutes à présent. »
La formule, censée consacrer le dépit
et réhabiliter le bon sens politique,
a été judicieusement reprise
et amplifiée dans l'édition
du Matin de samedi dernier par notre chroniqueur
Nourredine Saâdi, toujours fidèle
à sa réputation de grand lecteur
du Monde. Les instants de désappointement
sont toujours séduisants pour ceux
qui savent les cueillir mais, hélas
pour ceux qui ont dû jubiler à
la lecture d'un si beau lâchage, je
ne suis pas l'auteur de ce parfait mea-culpa.
On ne noie pas dix années de conviction
dans un soir de chagrin. Le « Qui
tue qui ? » est une affaire trop sérieuse
pour être abandonnée aux états
d'âme. Si j'ai effectivement déclaré
que la hiérarchie militaire, en reconduisant
un président acquis aux thèses
islamistes, s'était livrée
à « un jeu malsain et risqué
» en dupant la société
civile qui l'a toujours soutenue dans le
débat du « Qui tue qui ? »,
si j'ai exprimé la crainte que ladite
société civile ne se fasse
plus, à l'avenir, l'avocate d'une
institution qui l'a grossièrement
trompée, je n'ai, en revanche, jamais
formulé de « doutes »
personnels sur le « Qui tue qui ?
». Je laisse ces renoncements aux
nouveaux convertis au bouteflikisme, aux
dévots de la dernière heure
et aux amateurs de raccourcis. La supercherie
dont se sont rendu coupables les généraux
le 8 avril dernier ne doit pas servir de
prétexte à la réhabilitation
des assassins intégristes. Nous avons
vu mourir trop d'Algériens, trop
de soldats, trop d'amis de la main des islamistes
pour succomber à la tentation de
Ponce Pilate. Je ne doute pas que notre
consur du Monde, dont j'ai pu admirer le
sens de la rigueur et de l'honnêteté
professionnelle, ait cru bien faire. Mais
il est trop tôt pour l'amnésie
et trop tard pour l'oubli.
Mohamed
BENCHICOU |
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