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Zerhouni
et le Daily Mirror
Samedi
prochain, j'irai signer le registre du juge
d'instruction d'El Harrach, comme tous les
samedis depuis le 27 août dernier,
en exécution des astreintes du contrôle
judiciaire. Le juge vérifiera ainsi,
avec soulagement, que le dangereux terroriste
que je suis censé être n'a
pas fui son pays. Le même jour, un
huissier assermenté devrait proposer
aux enchères l'immeuble qui abrite
le siège du Matin, sur injonction
d'un autre juge, lui-même saisi par
l'administration fiscale chargée,
la malheureuse, de conduire une opération
d'asphyxie financière du journal.
Le pouvoir algérien n'en finit pas
de multiplier les pitoyables tentatives
d'encerclement du Matin en application de
l'historique sentence de l'irremplaçable
Nourredine Yazid Zerhouni : « Le Matin
va le payer. » Voilà sept mois
qu'ils interdisent à son directeur
de quitter le territoire national sans avoir
le cran de juger une affaire dont ils redoutent
qu'elle va se terminer par la restitution
de son passeport à son propriétaire.
Voilà sept mois qu'ils conçoivent
des subterfuges pour retarder le procès,
le procureur d'El Harrach attendant les
instructions du procureur général
d'Alger qui en attend de son ministre qui
en attend de Saïd Bouteflika et, dit-on,
de Tayeb Louh, ancien syndicaliste de la
magistrature dont on se souvient qu'il venait
quémander l'aide de la presse indépendante
avant que, ministre, il n'en devienne le
bourreau. Bien entendu, cette communauté
de personnalités à l'esprit
brillant et au sens aigu de la responsabilité,
soucieuse de châtier comme il se doit
l'auteur du livre Bouteflika : une imposture
algérienne, agit, on n'en doute pas,
dans le strict respect de la justice et
de l'intérêt national. Après
tout, un gouvernement qui compte lutter
contre l'évasion annuelle de 500
millions de dollars ne saurait fermer les
yeux sur un délit aussi grave que
celui d'entrer dans son pays avec des bons
d'épargne ! Elémentaire, n'est-ce
pas, Monsieur Ouyahia ! Oui, mais voilà
: Le Matin est condamné au calvaire
pour avoir, à une échelle
infiniment moins méritoire, dénoncé
un délit sur lequel nos confrères
algériens font leur grosses manchettes
lorsqu'il est le fait du Daily Mirror :
la torture. Oh, bien sûr, je n'en
disconviens pas : la cause irakienne est
hautement plus fascinante que celle qui
se rattache à la pharmacie Fatiha
Boualga et je rejoins ceux qui pensent qu'il
est nettement moins illustre de révéler
des actes de torture, dans une caserne de
Bouzaréah, sur un citoyen algérien
nommé Sadaoui que de dévoiler
ceux pratiqués, dans la prison irakienne
d'Abou Gharib, par des soldats américains
sur des détenus irakiens. Que mes
amis de la presse algérienne sourcilleux
d'éthique et de déontologie
me pardonnent d'avoir élevé
les organes génitaux de Sadaoui,
pris en tenaille par un tortionnaire algérien
et musulman, au même rang que ceux
des prisonniers irakiens triturés
par des envahisseurs américains et
taghout ! A ce stade de la confusion, on
ne peut s'empêcher de déduire
que le métier tarde à entrer.
Nous resterons décidément
les éternels cancres de la presse
mondiale et d'impénitents scribouillards
dans un pays qui entend réserver
au Daily Mirror et au Los Angeles Times
le privilège de dénoncer la
torture. Cela dit, réfléchissons
un instant au sort de ces glorieux tabloïds
saxons si leurs dirigeants s'appelaient
Nourredine Yazid Zerhouni et Saïd Bouteflika,
si leurs attorneys ressemblaient aux magistrats
d'El Harrach qui retiennent précieusement
mon passeport depuis sept mois et si leurs
confrères journalistes étaient,
comme les nôtres, aussi rageusement
attachés à l'éthique
et à la déontologie. Le Daily
Mirror et le Los Angeles Times n'en finiraient
pas de payer, payer, payer. Quelle fâcheuse
inconvenance professionnelle que de dénoncer
la torture ! En Algérie. My God !
Je n'ose, évidemment, pas encore
rêver d'une Algérie où
des articles révélant la torture
déboucheraient, non pas sur la confiscation
du passeport du journaliste, mais sur le
jugement du tortionnaire. Patience. La presse
américaine était déjà
protégée, en 1804, par le
président Thomas Jefferson. Félicitons-nous
cependant que le nôtre, Abdelaziz
Bouteflika, ait entendu parler de Jefferson
au point de le citer et de jurer, deux siècles
plus tard, le 3 mai 2004, qu'il protégerait
la liberté de la presse après
l'avoir copieusement insultée durant
la campagne électorale. Gloire à
vous, Monsieur Bouteflika ! Je ne suis pas
sûr, cependant, que qui convoque les
journalistes algériens chaque semaine,
sache exactement ce qu'implique pareil serment.
Il est donc parfaitement improbable que
les générations futures se
rappellent d'une promesse qu'Abdelaziz Bouteflika
va s'attacher à démolir dans
les plus brefs délais, mais quelque
chose me dit, en revanche, que Thomas Jefferson,
né en 1743 et décédé
en 1826, lui, n'a pas vécu pour rien.
2
La
complexité des oscars
Dans
l'art de rappeler que la providence nous
a dotés de notre propre Thomas Jefferson,
relevons cette hardie initiative d'une association
oranaise au sens de l'humour à ce
point insoupçonnable qu'elle en a
décidé d'offrir le prix de
la Liberté de la presse. Au président
Bouteflika ! On devine, certes, derrière
cette audace, la légendaire part
de mystère dans l'art de décerner
les prix aux hommes de la presse. De tous
les domaines de la création, la presse
est sans doute, chez nous, celle qui se
prête le plus à l'indulgence.
On y élève avec ardeur de
sombres politiciens au grade de directeur
de publication et on y récompense
le sortilège, octroyant des prix
énigmatiques qui consacrent chez
l'heureux lauréat des mérites
cachés que le public est invité
à patiemment découvrir un
jour. Mais aller jusqu'à oser primer
Bouteflika, voilà qui suscite l'admiration
! Qu'a-t-on donc voulu couronner chez le
président de la République
en l'érigeant champion algérien
de la liberté de la presse ? Sa détermination,
publiquement avouée, à empêcher
la naissance d'autres chaînes de télévision
ou son talent inégalé à
suspendre la parution des journaux indépendants
non éligible à l'exemplarité
? Voilà qui devrait nous inciter
à méditer non seulement sur
la complexité des oscars mais aussi
sur la précarité de nos propres
sorts : nous ne sommes exempts d'aucune
infortune, même les plus grotesques
! L'an dernier, nous nous gaussions de ce
que l'Organisation des journalistes tunisiens,
proche du pouvoir, ait remis au président
Ben Ali le prix de la Liberté de
la presse et nous nous réjouissions
que la Fédération internationale
des journalistes (FIJ) ait réagi
en excluant de ses rangs la servile organisation
tunisienne. Nous pensions avoir confiné
la loufoquerie à nos frontières
jusqu'à cette intrépide initiative
oranaise qui nous apprend que la galéjade
a franchi le mur de Ghardimaou. Abdelaziz
Bouteflika, conservateur de passeports,
et Zine El Abidine Ben Ali, censeur de Toufik
Ben Brik, réunis tous les deux dans
une fantastique épopée pour
la défense de la liberté de
la presse, voilà qui prouve bien
que le Maghreb reste, décidément,
la terre des prodiges ! Félicitations,
Monsieur le Président !
3
Derrière
le Kirghizistan
Pourquoi
donc des dictateurs comme Ben Ali et des
postulants à l'hégémonie
comme Bouteflika, c'est-à-dire des
dirigeants dont la vocation est de combattre
l'expression libre, s'empressent-ils de
se parer du lustre de la liberté
de la presse comme d'un ornement de cérémonie
? La question, plus sérieuse qu'elle
n'en a l'air, trouve sa réponse dans
la bouche de Romano Prodi, le président
de la Commission européenne, parlant
des conditions auxquelles ont dû se
plier les pays nouvellement admis dans l'Union
européenne et que n'aurait pas encore
respectées la Turquie : « La
liberté de la presse est aujourd'hui
un des critères essentiels pour l'adhésion
à l'Europe ou pour en être
un interlocuteur privilégié.
» Ben Ali et Bouteflika ont saisi
cette vérité moderne, eux
qui aspirent à la reconnaissance
du Vieux Continent, à cette espèce
d'absolution du monde libre qu'il est recommandé
de décrocher pour l'intérêt
bien compris d'une longue carrière
présidentielle. Il est devenu utile,
presque vital de se prévaloir de
la défense de la liberté de
la presse pour s'éviter les désagréments
d'une mauvaise réputation auprès
des descendants de Thomas Jefferson. Chez
soi, à l'abri des regards, on pourra
toujours réprimer la presse pour
en réduire l'influence auprès
de la société, la mater ou
la corrompre pour qu'elle ne devienne jamais
un contre-pouvoir qui menacerait l'autorité
du despote. Mais voilà : on ne dupe
plus les démocraties par la roublardise
et les rodomontades. La liberté de
la presse ne s'autoproclame pas, elle s'instaure.
Aux yeux des sociétés occidentales,
la liberté de la presse est définitivement
devenue un des principaux indices de la
mutation démocratique : elle se mesure
sur le terrain. Aussi, et en vertu de ce
postulat, Ben Ali et Bouteflika ont vérifié
l'inanité de la rouerie paysanne
: au classement mondial de la liberté
de la presse pour l'année 2003, établi
par Reporters sans frontières, la
Tunisie de Ben Ali est à la 149e
place, derrière le Soudan, le Bangladesh
ou même l'Afghanistan, tandis que
l'Algérie de Bouteflika se classe
péniblement à la 108e position,
juste devant le Tadjikistan et le Rwanda,
mais derrière de prospères
démocraties comme le Guatemala (99e),
la Gabon (101e), le Kirghizistan (104e)
et la République centrafricaine (107e).
Oui, décidément, félicitations,
Monsieur le Président !
Mohamed
BENCHICOU |
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