Cet
après-midi vont se rencontrer à
la salle Ibn Khaldoun, et en toute légalité,
les adversaires d'Ali Benflis. Ces personnages,
unis par la haine qu'ils portent à
un homme et par l'allégeance qu'ils
vouent au Président de la République,
n'ont aucune existence légale, n'étant
constitués ni en association, ni
en formation politique, ni même en
club de bienfaisance, voire de malfaisance.
Ils agissent en organisation clandestine,
clairement agitatrice, ouvertement activiste,
notoirement conspiratrice, chargée
exclusivement de faire exploser le FLN de
Benflis et lui substituer, par tous les
moyens, y compris par la violence, un autre
FLN soumis aux caprices de Bouteflika et
au clan d'Oujda. Leur projet n'est pas seulement
séditieux, il est surtout, par la
provocation qui l'accompagne, dangereux
pour la stabilité du pays : il augure
de batailles rangées entre les deux
FLN, celui des dissidents ne répugnant
pas à solliciter des mercenaires
pour grossir les rangs. Déjà
à Mascara, les deux parties rivales
ont eu à sortir le couteau et le
poignard. Qu'en sera-t-il demain quand les
« contestataires » annonceront
leur congrès pour un FLN bis ? Pourtant,
c'est en parfaite connaissance des dangers
qu'il fait courir au pays que le ministre
de l'Intérieur, Yazid Zerhouni, a
autorisé ces mutins à tenir
leur complot à la salle Ibn Khaldoun,
au mépris des lois régissant
les réunions publiques, alors que
cette même salle est interdite aux
associations légalement constituées.
Oh,
on devine que ces militants factieux travaillent
en coordination avec le ministre, pilotés
par El Mouradia, que le regroupement de
cet après-midi, scène avancée
d'un scénario arrêté,
est sans doute annonciateur d'une décision
d'invalidation du 8e congrès du FLN
et que la farce est prête à
aller au four. Toujours est-il que l'épisode
trahit l'inimaginable : le plus important
ministre de la République est en
train de replonger l'Algérie dans
des pratiques de gangstérisme politique
qu'on a perdu de vue depuis très
longtemps. Consciemment.
Méthodiquement.
En étroite entente avec le Président
de la République. L'équipe
qui dirige aujourd'hui le pays s'adonne
au pire chantage : continuer de régner
ou brûler le palais. Nous sommes en
face d'une vraie stratégie de pyromanes
conscients de leurs actes, emportés
par la folie du pouvoir, affolés
à l'idée de le perdre, déterminés
à tenir la nation en haleine, décidés
au pire à défaut de décrocher
le meilleur. La mise en garde adressée
par Yazid Zerhouni au Matin et à
la presse en général n'est
pas tout à fait un dérapage
verbal : elle trahit ce nouveau ton inquisiteur
qu'une équipe dirigeante, menacée
dans son trône, utilise pour obtenir
par la peur ce que lui interdisent son bilan
contestable et sa popularité chétive
: un second mandat. Le procédé
n'est pas, à proprement parler, très
surprenant. Dans un contexte aussi opaque
que le système politique algérien
où le pouvoir s'obtient par la connivence
et se garde par le renouvellement de cette
même connivence, on finit par croire
à l'éternité des amitiés
claniques. Mais lorsque les acteurs essentiels
de la connivence font défection,
ils créent un affolement spectaculaire
chez le locataire du trône qui le
conduit souvent à vouloir compenser
la complicité par le chantage. Abdelaziz
Bouteflika et son clan se trouvent aujourd'hui
dans ce piège : privés du
soutien des généraux et de
la légitimité populaire, ils
n'ont d'autre alternative que l'illégalité,
seule façon pour eux de forcer le
destin. Acheter des voix avec l'argent du
Trésor public, casser le parti majoritaire
récalcitrant à reconduire
le candidat divin, engranger des alliances
par la corruption ou la peur : le panier
aux subterfuges est infini. L'Algérie
va faire, ces prochains mois, un long voyage
dans le monde scabreux de l'irrégularité
où tous les coups sont permis, où
l'intérêt du clan passe avant
celui du citoyen, où l'on n'a plus
la tête à penser à l'eau,
à l'électricité, aux
réformes, aux urgences sociales,
aux sinistrés ou à soi-même
Une longue période d'apathie va se
déployer devant nous qui va envelopper
un pays tétanisé et écuré.
Faut-il s'y résigner ? Non. Mille
fois non. Il est encore temps de protéger
le pays de ses démons. Et d'abord
de ses gangsters. Les fils de ce pays sont
encore debout qui peuvent riposter par la
seule lutte décisive : imposer le
droit. Là est le salut. Et tout nous
y invite. A commencer par l'épisode
Zerhouni. Il serait impardonnable de vouloir
épargner le ministre sous le facile
prétexte qu'on ferait « le
jeu des islamistes ». Pourquoi le
camp républicain s'accommoderait-il
de compter un tortionnaire présumé
en son sein au motif qu'il jouerait un rôle
dans l'éradication du terrorisme
(ce qui n'est d'ailleurs pas prouvé).
Parce qu'aucune fin, fut-elle l'éradication
du terrorisme, ne doit accepter la torture
comme moyen, aucune cause, si noble qu'elle
fut, ne doit fermer les yeux sur la torture.
Les républicains algériens
ont l'occasion de démontrer aux opinions
internationales qu'on peut à la fois
se débarrasser de l'islamisme et
du despotisme par un même combat.
Jamais n'être dans le même camp
qu'un tortionnaire même quand on a
le GIA en face. Surtout ne pas succomber
à la tentation politicienne de faire
prévaloir, dans cette affaire, des
considérations politiciennes qui
ne manqueront pas de se confondre, peu ou
prou, avec des affinités claniques.
Des juristes, des intellectuels démocrates,
des lecteurs révoltés prennent
part au débat sur l'affaire Zerhouni
avec la foi des patriotes résolus
à obtenir la vérité
et, surtout, à protéger l'avenir
tout en étant de leur époque.
La torture est le seul délit, ou
l'un des rares, qui expose son auteur aux
juridictions internationales et qui soit
imprescriptible, comme la douleur est ineffaçable.
C'est un consensus de droit qui rassemble
toutes les opinions dans le monde. Soyons
de ce combat-là. C'est ainsi que
commencerait, sans concessions, à
s'édifier une véritable force
anti-intégriste bâtie sur le
droit et plus seulement sur la fratrie.
Et ainsi s'épuiseraient les tentatives
mafieuses de mettre le pays en coupe réglée
grâce aux innocences républicaines.
Mohamed
BENCHICOU |
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