Après
55 mois de règne, la performance
du « Président rassembleur
» est saisissante : le pays est coupé
d'une de ses régions entrée
en dissidence ; le FLN, parti majoritaire,
est scindé en deux courants ; les
parlementaires d'un même parti sont
divisés en deux tendances opposées
; le RCD qui a eu la maladresse de s'y frotter
en est ressorti découpé en
trois quartiers ; les magistrats viennent
d'être séparés en deux
fractions rivales ; le corps des walis est
fractionné entre « dociles
» et « indociles » ; les
aârouch, même les aârouch,
à l'appel du renard, éclatent
à leur tour en trois fractions Il
ne reste, pour parfaire l'uvre du boucher,
qu'à dépecer l'Armée
et isoler ainsi l'os Lamari des supposés
tendres généraux favorables
à un second mandat. Et tant pis si,
aux frontières, se fait déjà
entendre le bruit des bottes marocaines.
La carrière politique et la bonne
réputation du Président Bouteflika
ne doivent pas souffrir qu'on les conteste
à l'aune d'une guerre.
Une
nation est en train de se décomposer
pour le plaisir d'un personnage mégalomaniaque.
La veulerie, la cupidité assurent
le silence. Etes-vous tous lâches
? Non ? Alors quoi ? Mais regardez : des
hyènes partout sont lâchées
qui, de proche en proche, en arrivent à
vous souffler dans l'oreille « Laissez
tomber votre famille » en vous tendant
la cuvette où vous pourrez vous laver
les mains. Le procédé ne s'invente
pas. La lâcheté non plus. J'emprunte
d'ailleurs cette phrase indignée
à Françoise Giroud qui l'infligeait,
voilà un demi-siècle, à
propos de la solitude de Mitterrand face
à l'affaire de l'Observatoire. Etes-vous
tous lâches ? Non ? Mais, alors, c'est
bien votre pays, notre pays, qui est en
train d'abdiquer entre les mains d'un homme
le droit qu'il a acquis dans le sang de
vivre en république et non en monarchie.
Le sang, Dieu ! Le sang, diable ! A-t-il
séché si vite pour que cette
nation n'ait, si jeune, si tôt, si
seule, que le choix de se coucher pour attendre
? Oh, bien sûr, sans doute ne sont-ce
que banales ripostes d'un homme qui prétend
n'être pas fait pour l'insuccès.
Sauf que cet homme n'est pas le commun des
quidams dont on comprendrait que l'intrigue
soit pour lui un moyen comme un autre de
s'accommoder de la vie. Cet homme-là
est le chef de l'Etat et le luxe du quidam
lui est interdit. Il utilisait déjà
les moyens de l'Etat érigés,
sur un simple réflexe bonapartiste,
en moyens personnels. Voilà qu'il
utilise désormais la discorde assassine,
voilà qu'il sème la haine
pour mieux contrôler un pays occupé
à se déchirer. Et qui se déchire,
se déchire
Dans
cette grave dérive autocratique,
il y a, on n'en disconvient pas, la part
non négligeable de la théorie
du psychopathe. Tout a été
dit sur la passion de Bouteflika pour le
complot. Ceux qui le connaissent bien assurent
qu'il n'est pas un dictateur classique capable
d'imposer son pouvoir par sa propre autorité.
Le Président algérien ferait
partie de ces dirigeants inaptes à
construire leur autorité sur l'équilibre
des forces. Et qui, pour rester au pouvoir,
divisent, fractionnent, séparent.
Bouteflika, pour notre malheur, se prêterait
à la besogne avec d'autant plus de
ferveur qu'il serait un mégalo peureux,
un mégalo lucide, conscient du danger
qui le guette, pas un mégalo ordinaire
qui, comme chacun le sait, est censé
avoir rompu avec la réalité.
Il plane mais reste très attentif
à ce qui peut lui arriver. Alors,
quand il se sent menacé, il ne joue
plus. Il sort ses griffes. Et griffe à
la façon des mégalos : il
est tour à tour intrigant, séducteur,
charmeur, souvent corrupteur, racoleur quand
il le faut, caressant les soutiens, atomisant
les hostiles. Nous y sommes. Un pays entier
livré aux caprices d'un Narcisse
traqué qui apparaît, cinq ans
après, pour ce qu'il est vraiment
: un personnage sans projet. Soit. Mais
après les magistrats, les aârouch,
le FLN, à qui le tour ? Narcisse
n'a pas dit son dernier mot. La prochaine
cible serait l'institution militaire que
cela n'étonnerait personne. On dit
le Président très intéressé
par « recruter » des officiers
de l'ANP comme autrefois Massu recrutait
des harkis. Diviser l'Armée reste
la seule ligne rouge à franchir pour
l'homme qui se nourrit de la félonie
des autres. Cinq mois, c'est assez pour
mener jusqu'au bout une entreprise démoniaque
qui ouvrirait à son auteur les portes
de l'enfer. Et le pays avec.
Le
poids des mots Concluons, comme
toujours, avec la presse et les quolibets
qui s'y rattachent. En accusant les journaux
indépendants de ne pas travailler
pour la patrie, le Président de la
République prend l'initiative d'une
surenchère qui n'est pas tout à
fait à son avantage. Avant les journalistes,
avant les émeutiers, Bouteflika a
été lui-même taxé,
par ses pairs, de traître à
sa patrie, d'être un ministre à
la solde de la France. « L'homme à
travers lequel se profilait cette sadatisation
de l'Algérie, c'était Abdelaziz
Bouteflika », a écrit Belaïd
Abdesselam dans Le hasard et l'histoire,
un livre que notre chef d'Etat gagnerait
à relire comme Narcisse se regarderait
dans un miroir. « En particulier,
poursuit Belaïd Abdesselam, il fit
beaucoup pour gagner les grâces de
l'Elysée. () Boumediène l'interpella
en ces termes : « Enfin, es-tu le
ministre des Affaires étrangères
de Giscard ou le mien ? Lors du retour de
Boumediène de Moscou, quelques jours
avant d'entrer dans le coma qui devait se
terminer par sa mort, Bouteflika s'arrangea
pour faire survoler le territoire français
par l'avion qui le ramenait d'URSS en Algérie.
Boumediène avait effectué
plusieurs voyages en URSS ; jamais il n'avait
survolé, pour cela, le territoire
français, ni prescrit d'adopter un
itinéraire qui l'aurait conduit à
traverser l'espace aérien de la France.
Mais, à l'instant où il s'apprêtait
à accompagner Boumediène dans
un voyage qu'il avait, sans doute, beaucoup
de raisons de considérer comme le
dernier que celui-ci aurait à effectuer,
Bouteflika ressentait, sans doute, le besoin
de donner à l'Elysée, et sous
la signature de Boumediène, des gages
sur des bonnes dispositions dans le futur.
Aussi, dès la mort de Boumediène,
beaucoup de ceux qui s'inquiétaient
des menaces qui pesaient sur la continuité
de la politique menée sous son égide,
et dont j'étais du nombre, s'étaient
mobilisés pour barrer la route de
la succession à Bouteflika, en qui
ils voyaient véritablement l'incarnation
de l'anti-Boumediène ». Bouteflika,
en 1978, déjà Et dire qu'il
n'y avait pas encore de presse libre !
Mohamed
BENCHICOU |
|