Le
plus dur c'est l'amnésie des autres.
Le coeur débordait déjà
de l'indéfinissable chagrin d'avoir
tellement survécu à son propre
deuil qu'on survit au spectacle des bourreaux
sortant libres de prison. Voilà que
les mères dépossédées
de leur enfant par les tueurs islamistes
se voient reprocher d'avoir gardé
le souvenir d'une guerre que chacun veut
oublier. La libération d'Abassi Madani
et Ali Benhadj est une blessure à
une mémoire encombrante mais elles,
familles décimées par le couteau
islamiste, bravant leur solitude, emportées
par une soif de justice que seule entretient
la douleur, s'indignent que leur République
succombe à la faiblesse de relâcher
des tueurs. Leurs tueurs. Elles dénoncent
avec autorité, l'autorité
que donne le fait d'avoir été
torturés, endeuillés, meurtris.
Faut-il pour autant s'abandonner unanimement
à la colère de voir les deux
criminels libres, combattre aveuglément
le principe même de leur élargissement
alors que, depuis douze ans, on le savait
inéluctable ?
Pareil
épisode a toujours généré
des polémiques improductives, et
les juristes ont parfois raison de nous
mettre en garde contre nos furieuses passions.
Elles cachent bien souvent les vrais débats
et nous exposent à déconsidérer
la justice à l'heure où nos
causes en ont tellement besoin. Abassi et
Benhadj libres ? Soit. N'offrons pas l'argument
à nos adversaires de conclure que
le verdict du juge ne nous sied que lorsqu'il
sert de piédestal à nos intérêts.
Les intégristes, dans leur infinie
hypocrisie, se sont toujours servis de nos
impulsivités pour racheter leurs
âmes. C'est dans ces moments que le
Diable, selon Jacques Vergès qui
eut à le défendre souvent,
« se met à souffrir d'une solitude
insupportable qui le place du côté
de l'humanité ». D'où
la sage formule de Miloud Brahimi qui, à
propos des deux chefs de l'ex-FIS, rappelle
que « ce qui sépare les démocrates
de ceux qui ne le sont pas, c'est leur volonté
à faire appliquer la loi même
lorsque celle-ci est favorable à
leurs adversaires ». Soit. Le propos,
c'est entendu, n'est donc pas de savoir
si l'Armée a commis un impardonnable
péché en relâchant les
deux dirigeants intégristes à
l'expiration de leur peine. Faut-il pour
autant s'abandonner à une bienveillante
béatitude devant les perfidies de
toutes sortes qui se nouent autour de l'événement
? Maîtriser sa colère dispense-t-il,
dans ces terribles moments, de s'impliquer,
aux côtés des familles victimes
du terrorisme, dans un combat urgent qui
se profile à la faveur de cet élargissement
et dont l'enjeu n'est rien moins que le
projet national ?
L'heure
est à retourner le droit contre les
chefs de l'ex-FIS pour les juger de nouveau,
à la hauteur de leurs crimes ; l'heure
est à débusquer les lâchetés
morales qui s'obstinent à vouloir
offrir aux deux ex-détenus un rôle
sur la scène politique alors que
leur mouvement de sédition est vaincu
; l'heure est à dénoncer ce
révisionnisme rampant, ce révisionnisme
bien algérien qui disculpe Benhadj
de son passé, des génocides
qu'il a commandités, de sa doctrine
et de ses appels au meurtre. Car si l'on
déduira avec Me Brahimi qu'il serait
suicidaire pour les démocrates de
« se situer sur un terrain de non-droit
», il le serait tout autant, pour
nous tous, de nous en tenir au stérile
statut de « démocrate observateur
» ravi que le droit suive son cours.
Le droit, c'est connu, ne s'use que si l'on
ne s'en sert pas. Combien de criminels ont
été, longtemps, bien longtemps
après leurs forfaits, rattrapés
par leur passé ? Pour des crimes
commis en 1942, le tortionnaire nazi Klaus
Barbie, le « boucher de Lyon »,
a été confondu en 1972, extradé
de Bolivie vers la France en 1983, jugé
en 1987 et condamné à dix
ans de prison où il mourra d'ailleurs
en 1991. « Le temps efface beaucoup
de choses mais pas tout », avait alors
dit le Président Pompidou. Paul Touvier
en fit les frais : le collaborateur nazi
qui avait fusillé des Français
en 1944 n'a été inquiété
qu'en 1973, lorsque des résistants
portèrent plainte pour complicité
de crime contre l'humanité, et condamné
en 1992 à la réclusion criminelle
à perpétuité. Même
chose pour Papon, coupable de rafles en
1942 et de mortelle répression sur
les Algériens en 1961 et qui fut
débusqué par Le Canard enchaîné
en 1981 pour être jugé et condamné
en 1999. Le droit s'arroge toujours un droit
d'inventaire dans le passé des criminels.
Ali Benhadj et Abassi Madani doivent-ils
échapper à la règle
fois par le fait de notre apathie ? Faut-il
être juif, victime de la Shoah, pour
pouvoir accuser son bourreau de crime contre
l'humanité ?
Nos
juristes dévoués à
la cause anti-intégriste ont un devoir
d'encadrement de ces familles endeuillées
par les terroristes islamistes et dont les
commanditaires, Benhadj et Abassi, sont
au moins aussi coupables que Papon pour
la rafle du Vél'd'Hiv, que Touvier
pour la fusillade de Rillieux-La-Pape ou
que Klaus Barbie pour les déportés
d'Auschwitz. La présidente de l'association
Djazaïrouna a mille raison de brandir
le recours aux juridictions internationales
si la justice algérienne venait à
persister dans son angélisme : il
est temps que les crimes des islamistes
soient traités comme des crimes contre
l'humanité. Au travail, maître
! Quant aux outrages de mémoires,
uvres souterraines de révisionnistes
enfouis dans une littérature de la
compromission, il faut bien en faire notre
affaire ! Passe que des éditorialistes,
sublimés par le qamis de Benhadj,
le désignent sous le sobriquet, qu'ils
pensent flatteur, de Savonarole : ils oublient
que le prédicateur italien, adversaire
des arts et des lettres, a fini excommunié
puis abandonné par le peuple avant
de mourir pendu puis brûlé.
Mais comment accepter que fleurissent des
éloges indécents sur le passé,
récent et trempé de sang,
du FIS à la faveur de cette libération
transformée en triomphe d'une cause
islamiste ? Je sais que les hommes ne s'accommodent
pas longtemps de la culpabilité et
qu'ils réincarneraient volontiers
le bourreau pour se regarder trembler. De
là à faire l'apologie de la
contrevérité historique, pour
reprendre J. Daniel, il y a un pas de trop,
un pas sur les tombes, une profanation épouvantable
de la mémoire. Alors oui, Benhadj
et Abassi doivent se taire à jamais
parce que c'est là le sort des vaincus
: cette terre qu'ils n'ont pu brûler
refleurira sans eux. Ils y couleront des
jours honteux, incapables d'en comprendre
la grandeur, bloqués qu'ils sont
dans leurs bassesses passées, traqués
par le souvenir de la mort qu'ils ont ordonnée,
attendant leur nouveau jugement. C'est ce
que m'inspire leur libération.
Mohamed
BENCHICOU |
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