En
avouant à Aïn Defla qu'il souhaitait
« un arrangement au sein du FLN »,
Nouredine Zerhouni a révélé
sans subtilité le plan que Bouteflika
s'ingénie à monter dans la
discrétion : forcer les généraux
à intervenir auprès de Benflis
pour qu'il cède la place. Le ministre
de l'Intérieur, élevé
dans la tradition de l'arrogance et du mépris,
revendique subitement sa qualité
de rugbyman de la scène politique.
Il n'a plus le temps de faire semblant,
plus le temps de partager la sérénité
surfaite de son chef, d'inaugurer les chrysanthèmes
et de faire risette au public : il faut
faire plier la hiérarchie militaire
avant le congrès extraordinaire du
FLN, les seules vraies primaires qui détermineront
tout, là où sera désigné
le candidat du système, donc le prochain
Président. Après, et il a
l'instinct animal de le penser, il sera
trop tard. Soulignons au passage que c'est
dans ses grands moments de désespoir
que Nouredine Zerhouni enrichit l'inspiration
des humoristes et libère l'imagination
du caricaturiste. C'est de lui que Semmep,
le dessinateur français, aurait dit
que « l'ennui avec nos hommes politiques,
c'est qu'on croit faire leur caricature
alors qu'on fait leur portrait ».
Et comment Coluche n'aurait-il pas été
ravi d'entendre Zerhouni promettre à
Tipaza que « les prochaines élections
seront transparentes », lui qui rappelait
que « le plus dur pour les hommes
politiques, c'est d'avoir la mémoire
qu'il faut pour se souvenir de ce qu'il
ne faut pas dire ».
Eh
oui, le ministre de l'Intérieur en
lançant à la face du monde
un énergique « Je ne démissionnerai
pas ! », trahissant un secret espoir
de longévité politique, venait
tout bonnement de répondre à
la définition de l'autre célèbre
comique français, Laurent Ruquier,
pour qui « les hommes politiques,
c'est comme les rillettes, il devrait y
avoir une date limite de vente ! ».
Tout ça pour dire que, dans la bouche
de Zerhouni, son « à moins
qu'il n'y ait arrangement au sein du FLN
» ressemble à une maladroite
menace que lancerait un gamin turbulent
à ses parents sommés de céder
à son caprice afin d'éviter
l'esclandre devant les invités. Car
enfin, Monsieur le Ministre, comment en
êtes-vous venus à imaginer
que les généraux, invités
par vous à réaliser la gravité
d'une situation tragicomique, n'aient plus
d'autre choix que de s'interposer entre
la direction du FLN et des dobermans ? Ce
serait non seulement prendre la grenouille
Si Affif pour un buf du Calvados mais au-delà,
ce serait surtout se prendre au sérieux
dans la grande comédie du pouvoir
qui se joue sous nos yeux depuis 1999. Il
serait fort crédule de croire qu'un
coup de gueule de Hadjar suffirait à
rectifier le coup de Jarnac porté
par Bouteflika à l'Armée :
le mal est fait, le divorce est consommé.
L'apparente apathie de l'Armée devant
l'interminable rixe à laquelle se
livrent clan présidentiel et pro-Benflis
pour le contrôle du prochain congrès
du FLN ne doit pas faire illusion et laisser
présumer les amis de Zerhouni de
leur capacité de nuisance. Il est
encore trop tôt pour le tocsin militaire
: la récréation peut durer
jusqu'en automne. Les généraux
ont trois bonnes raisons de ne pas se mêler
dès maintenant de la foire d'empoigne
qui oppose, autour du FLN, le clan présidentiel
aux amis de Benflis : leur choix est déjà
fait ; ils ont l'occasion de prouver qu'ils
ne dérogent pas à leur nouveau
rôle d'arbitre neutre ; ils craignent
de désespérer Bouteflika et
de le pousser à la démission
à quelques mois de la fin de son
mandat. Surtout ne pas désespérer
Bouteflika avant 2004 ou, à défaut,
avant le congrès extraordinaire du
FLN.
S'il
n'y avait cette intime, cette ultime appréhension,
qui donc aurait dissuadé Benflis
de provoquer la crise gouvernementale et
parlementaire au lendemain de son limogeage
? Généraux et Président
rivalisent en finasseries. Les premiers,
brusquement frappés de pudibonderie
politique, tiennent à décrocher
enfin avec Bouteflika leur certificat de
virginité : pour la première
fois, un Président, civil de surcroît,
sera allé jusqu'au terme de son mandat.
Le second, sachant tout cela, tente, sans
trop y croire, d'exploiter cette précaire
posture d'enfant gâté à
son avantage et pousser la hiérarchie
militaire à lui renouveler le privilège
de la cooptation. Que faire d'autre, dans
ce pathétique jeu de pantomime, que
de le laisser croire qu'il possède
encore sa chance ? Surtout ne pas désespérer
Bouteflika avant 2004. L'accompagner dans
ses illusions et sa solitude. Un homme semble
chargé du rôle du baby-sitting
politique : Ahmed Ouyahia. Le Chef du gouvernement
a pour mission de gagner du temps jusqu'au
congrès.
Aussi
entreprend-il avec zèle de faire
croire au Président-candidat qu'il
n'est pas tout à fait seul contre
le binôme Benflis-Lamari, qu'il est
à ses côtés pour une
nouvelle conquête, qu'il partage son
programme On ne saura jamais si, dans l'affaire,
c'est Bouteflika qui a converti Ouyahia
à la concorde nationale ou si c'est
Ouyahia qui a pu convaincre le Président
de l'urgence d'éradiquer le terrorisme.
Broutilles que tous ces principes en politique.
Les Algériens, déjà
incrédules, en auront vu d'autres.
Ils ne sont d'ailleurs en rien concernés
par cette partie fine réservée
à la jet-set politique algérienne.
On les sonnera quand il faudra voter, «
dans la transparence », pour le candidat
de « leur choix ». Ainsi va
le système algérien. Ainsi
se prépare, sous les yeux de l'Algérie
d'en bas, la nouvelle comédie électorale
de 2004. Rediffusion prévue en 2009.
Mohamed
BENCHICOU |
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