Tranquillisons-nous
: Abdelaziz Bouteflika n'ira pas plus loin
dans ses escarmouches. Il ne dissoudra pas
l'Assemblée, même s'il la sait
entre les mains du FLN ; il ne changera
pas de gouvernement bien qu'il soit majoritairement
composé d'irrespectueux ministres
du FLN qui s'amusent à critiquer
leur Président en public. Il ne postulera
même pas pour un second mandat : Bouteflika
ne prendra pas le risque pour lui-même
comme pour son clan, d'affronter le candidat
du FLN qu'il devine être le «
candidat du système ». L'homme
n'est pas un politicien indépendant
: il est le fils du clan qui gère
le pays depuis près d'un demi-siècle.
Bouteflika n'a aucune velléité
parricide : s'il échoue à
être ce « candidat du système
», c'est-à-dire à être
plébiscité par le FLN, il
se contentera de grogner puis de claquer
la porte. Il ne postule à rien qui
ne soit truqué d'avance. Bouteflika
est l'enfant gâté d'une tribu
régnante avec laquelle il échange
une riche et vitale relation dipienne :
depuis 1957 elle le couvre, le couve, le
sermonne, l'enrichit, lui confie des rôles,
lui donne des villas, le finance, le méprise
puis l'adule, l'encense puis le déprécie,
le promeut au rang de génie, le déchoit,
le réhabilite, le caresse ou le griffe.
Pourquoi Bouteflika crèverait-il
ce commode utérus par un orgueil
mal placé ?
Il
doit négocier déjà
ses indemnités de départ :
l'impunité pour lui et ses proches,
la promesse que son nom ne soit pas officiellement
souillé Nos analystes lui prêtent
la vanité des grands combattants
quand il n'a que l'instinct de ses petits
intérêts. Ils le voient brûler
ses vaisseaux, c'est-à-dire divorcer
d'avec ses parrains, quand lui n'a que l'espoir
qu'ils daignent un jour l'absoudre de ses
péchés et lui proposer de
rejoindre sa place dans la tribu. Comme
ils l'ont fait en 1994 malgré la
brouille de 1980, comme ils l'ont fait en
1999 malgré la fâcherie de
1994 : pourquoi désespérer
qu'ils le fassent une fois de plus, en 2009
ou même plus tard ? Bouteflika vit
avec la certitude d'être le meilleur
animateur de la parodie du pouvoir, l'indispensable
trapéziste d'un régime attentif
à ses aptitudes à la duplicité
et aux jeux de rôles : il attendra
que, de nouveau, s'exprime le besoin chez
les chefs de la tribu. Toute l'illusion
créée en nous par Bouteflika
réside d'ailleurs dans le fait qu'on
le croit venu sauver le pays quand lui n'a
pour mission que de sauver l'image des parrains.
Immense sortilège du système
politique algérien, celui qui maquille
les rides et cache les crocs du monstre.
A l'élection de Bouteflika, combien
étaient-ils les Algériens
à y succomber, à se méprendre
sur la mission du nouveau Président,
à faire le lit de ce que Jean-François
Revel appelle « le totalitarisme médiatisé
par l'utopie », le plus destructeur
d'entre tous, celui que nous subissons depuis
1999, oui à ce sortilège qui
consistait, comme le rappelle Revel, à
« réclamer le pouvoir absolu
au nom d'idéaux magnifiques et à
faire exactement le contraire une fois qu'on
s'en est saisi ».
En
cet été 2003, été
des scandales révélés
par la presse et de crise interne au FLN,
nous nous sommes, certes, tous un peu désenvoûtés,
le sortilège ne fonctionne plus mais
on en a gardé le goût de l'illusion,
comme s'il nous fallait toujours médiatiser
le totalitarisme par l'utopie. On se fabrique
un Bouteflika qui corresponde à nos
thèses rationnelles ou à nos
fantasmes politiciens. A un enfant gâté
fidèle à la tribu on a inventé
une réputation de combattant idéaliste
qui se bat à l'intérieur du
FLN et de stratège arrogant qui refuse,
par hauteur d'esprit, à répondre
aux graves révélations de
la presse. Comment résister à
de si séduisants raccourcis qui doivent
surprendre jusqu'à l'intéressé
lui-même ? Revel a raison de penser
qu'on peut médiatiser le totalitarisme
par l'utopie car ce Bouteflika idéaliste
et stratège n'existe pas pour les
mêmes raisons qui font que seul le
Bouteflika totalitaire existe. Si le Président
de la République s'adonne aux basses
manuvres contre le FLN c'est parce que,
ne croyant qu'à la cooptation et
jamais à l'élection démocratique,
il tente de convaincre, par la nuisance,
les chefs de la tribu de le préférer
à Ali Benflis. Si le chef de l'Etat
ne daigne pas répondre aux accusations
de malversations portées contre lui
et son cercle le plus proche, c'est parce
qu'il n'a de comptes à rendre qu'aux
chefs de la tribu, pas à l'opinion.
Il le sait depuis 1957 : l'opinion algérienne
n'est pas détentrice du pouvoir de
cooptation, de désignation, de réélection
ou de démission. Il ne lui doit rien,
ni son premier mandat ni l'éventuel
second. Bouteflika, depuis 1962, a toujours
été le produit d'une combinaison
clanique ; il n'a jamais été
celui de l'opinion puisque, coopté,
son règne dépend du cercle
des parrains pas de l'électorat.
Mais alors, diriez-vous, pourquoi tient-il
à s'adresser aux opinions étrangères
? Exactement pour les mêmes motifs
: les opinions occidentales, par les conquêtes
démocratiques accumulées en
trois siècles, disposent d'un vrai
pouvoir d'influence sur leurs gouvernants,
et Bouteflika, ne l'ignorant pas, courtise
les journalistes occidentaux avec la même
assiduité qu'il met à dédaigner
ceux de son pays. Ce mépris dans
lequel le Président tient sa propre
opinion révèle sa première
vraie nature : autocrate et totalitaire.
On y revient ! Les foules algériennes
sont faites pour recevoir l'avis du chef
pas pour donner le leur. Chaque soir, elles
sont invitées à subir ses
discours dans la seule chaîne de télévision
nationale, sans contre-discours, sans opposition
: une pratique pavlovienne destinée
à accoutumer la population à
voir dans le chef de l'Etat la seule autorité
du pays. Et le président totalitaire
« qui n'en paraît pas »
aura ainsi réussi, en quatre années,
à rétablir en Algérie
une télévision et une radio
« soviétiques », à
rendre aphones les partis d'opposition,
à émasculer les contre-pouvoirs
et à banaliser le Parlement.
Cet
homme capricieux aurait cependant tort de
mésestimer l'avertissement du général
Lamari et de trop présumer de ses
caprices sous le vague prétexte qu'ils
sont les derniers avant les adieux. En produisant
le vide institutionnel par velléité
tactique, le Président a créé
les conditions d'une discorde nationale
inacceptable par l'Armée. Son projet
d'user, en cet été, du monopole
du pouvoir pour faire passer, par ordonnance,
les lois antipopulaires de l'équipe
d'Oujda est porteur de graves risques d'aggravation
du climat d'instabilité nationale.
Ce serait prendre les travailleurs en traître
et les inviter à se révolter
à la rentrée. L'intrigue,
ajoutée à la fitna qu'il a
semée au sein du FLN, avait de quoi
faire renoncer les généraux
à leur frivole attachement pour la
neutralité politique. Avec la mise
en garde de Lamari, c'est chose faite.
Mohamed
BENCHICOU |
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