En
attendant qu'elle nous donne à manger,
l'OMC va peut-être nous laisser boire.
Qu'ils étaient ravis, l'autre soir,
que l'Organisation mondiale du commerce
existât au moment précis où
un illuminé du parti de Djaballah
réussissait à faire interdire
l'importation d'alcool ! « C'est une
décision grave prise à l'encontre
des engagements internationaux de l'Algérie
et aux règlements de l'OMC qui se
trouve ainsi fondée à refuser
l'adhésion de l'Algérie »,
avertit le ministre Benachenhou tout heureux
de s'indigner en technocrate respectueux
des opinions d'autrui. Ah, renchérit
l'expert, il y a pire : « Interdire
l'importation d'alcool est une violation
de l'accord d'association que l'Algérie
a signé avec l'Union européenne
à Valence » ! Et dire que l'autre
irresponsable ignore à quoi s'expose
son pays par la faute de son fantasque amendement
! On l'aura compris : si l'Algérie
ne s'était pas mis en tête
d'adhérer à l'Union européenne
et à l'Organisation mondiale du commerce,
l'amendement du député intégriste
n'aurait suscité aucune opposition.
Après tout nous sommes bien en terre
musulmane dont on se féliciterait
presque que l'un des fils use de ses prérogatives
de parlementaire pour inciter ses compatriotes
à la sobriété. Mais,
voyez-vous, cher Djaballah, sur cette terre
musulmane là il n'est pas toujours
facile de concilier les lois de la charia
avec celles de l'OMC et, croyez-nous cheikh,
nous en sommes désolés autant
que vous. Quelle hypocrisie !
Mais
combien nous faut-il donc de militaires
tués au combat pour que nous ayons
enfin la virilité de dire à
ce député barbu que sa mouvance
n'a plus aucune condition à poser
à la République ? L'interdiction
d'importer de l'alcool n'est qu'accessoirement
contraire aux règlements du commerce
international : elle est d'abord contraire
aux libertés de l'Algérien.
Comment dans une telle atmosphère
de bigoterie qui nous voit abdiquer nos
convictions modernistes devant des mollahs
en veston prétendre à l'abrogation
du code de la famille ? Il est vrai que
priver la femme de ses droits n'est pas
motif à indignation : cette inquisition-là
n'est pas interdite par les règlements
de l'OMC. Fort heureusement pour nos élites
embarrassées, on peut encore entrer
dans l'Europe en traînant sa femme
par le collier.
Un
Pouvoir qui se réfugie derrière
de providentiels articles de l'accord d'association
avec l'Europe pour dénicher l'argument
opposable aux intégristes, ce Pouvoir-là
est inapte à conduire la société
vers la modernité. J'entends déjà
les paroles lénifiantes de ceux qui,
l'air entendu, vont entreprendre de rassurer
les uns sans froisser les autres : «
L'amendement ne passera pas ! » Mais
messieurs, il ne s'agit pas d'alcool mais
d'avenir. Du whisky il y en aura toujours.
Depuis Will Rogers, on sait que «
la prohibition vaut mieux que pas d'alcool
du tout ». L'humoriste américain
avait motif à tourner en dérision
une interdiction qui s'avéra grotesque
dans un contexte démocratique comme
celui de l'Amérique. Nous ne devrions
pas autant avoir le cur à rire :
il n'y a rien en Algérie qui empêche
cet amendement d'El Islah d'être la
première pierre tombale d'une sépulture
de nos libertés. Toutes les percées
intégristes dans le monde arabe p;
dont dernièrement au Maroc - ont
débuté par la prohibition
de l'alcool et la « moralisation »
des murs, c'est-à-dire les deux piliers
de l'éthique de Tartuffe : qui ne
se féliciterait d'un monde enfin
débarrassé de ses alcooliques
et de ses prostituées ? Sauf que
l'on commence toujours par interdire de
boire pour finir par boire le calice jusqu'à
la lie.
Il
nous faut abandonner nos béates illusions
et s'apprêter à défendre
le droit acquis dans la douleur de vivre
dans notre siècle. Cette affaire
d'alcool prohibé nous dessoûle
sur quelques désagréables
vérités. Et d'abord celle-là
: Djaballah n'a rien à craindre d'un
Pouvoir qui confie la réélection
du Président à un islamiste
téléguidé par Téhéran.
Bouteflika a préparé le terrain
aux maîtres chanteurs. Ensuite le
FLN. Qu'il soit de Benflis ou des opportunistes
d'Oujda, ce FLN tout heureux d'approuver
un amendement d'un autre âge, est-il
lui-même amendable ? Il nous faut
substituer un vrai débat à
nos béates illusions. L'ex-parti
unique n'a pas encore tiré de la
récente expérience les leçons
qui l'inclineraient à devenir un
pôle du changement démocratique.
Tôt ou tard, les éléments
les plus éclairés de cette
formation, Ali Benflis y compris, auront
à poser la question de l'alternative
républicaine au FLN d'aujourd'hui,
chape idéologique héritée
de Messaâdia. Pour changer, le FLN
devra sans doute disparaître. Et renaître
libre d'écouter la nouvelle société
sans en rendre compte aux anciens parrains.
Pendant ce temps, Abassi Madani, qui ne
devait pas parler, posait hier soir sur
El Jazira ses conditions pour mettre fin
au terrorisme. Il dit les avoir transmises
aux gouvernants. Décidément,
les islamistes ont de l'aplomb !
Mohamed
BENCHICOU |
|