Puisque
quatre années de subornation par
le sourire n'ont pu séduire, alors
il faudra bien s'en remettre au bâton.
L'urne par le gourdin. Par la prison, par
l'abus et par le chantage. Charmer par la
trique, convaincre par la matraque et dissuader
par le fouet. S'étant beaucoup comparé
à Napoléon dont il se réjouissait
déjà de partager la petite
taille, Bouteflika s'en inspire aujourd'hui
de l'art de braver la disgrâce. Qu'importe
si pour tout Talleyrand il n'a qu'un Yazid
Zerhouni, il exige de tenter son Waterloo.
Vaincre contre son temps, vaincre contre
sa société au risque de perdre
contre soi-même.
Bouteflika
livre sa dernière bataille, et les
cadavres se comptent déjà
qui jonchent le sol : le droit, la justice,
le Parlement, la télévision
d'Etat Morts pour le destin d'un homme.
Pourquoi s'indigner qu'un magistrat décide
d'un contrôle judiciaire sur la base
d'un dossier vide quand dix de ses homologues
viennent d'être limogés pour
délit de courage ? Le Matin contrarie
le roi ? Alors il convient de ne pas provoquer
l'ire royale en restituant son passeport
à son directeur.
Ne
nous méprenons pas : le pays est
totalement subordonné à la
stratégie électorale du Président-candidat.
Les journaux harcelés, dont Le Matin,
ne sont pas inquiétés pour
leur liberté de ton réelle
ou supposée, mais parce que la schizophrénie
présidentielle les a érigés
en pièces du dispositif électoral
adverse dont il importe de se débarrasser
au plus vite. Acte de psychopathe ? Sans
doute. Mais acte de candidat affolé
surtout. Prêt à arracher par
la terreur et la division ce que son bilan
défaillant et son impopularité
lui interdisent : un second mandat. L'ambition
maladive de Bouteflika va d'autant plus
provoquer des affrontements internes dans
le système que le Président-candidat,
conscient de son déficit de crédibilité,
ne cherche à entrer dans la compétition
qu'avec la garantie d'en sortir vainqueur.
C'est-à-dire par l'adoubement en
tant que « candidat officiel »
ou par la fraude.
Dans
les conditions actuelles du fonctionnement
du sérail, il n'existe qu'un moyen
d'être promu « candidat officiel
» : être soutenu, simultanément
et solidairement, par l'Armée et
le FLN. Ne disposant ni de l'appui des militaires
ni de celui de l'ex-parti unique, Bouteflika
a tenté de s'emparer du FLN pour
mettre les généraux en demeure
de le soutenir. En créant le comité
de redressement du FLN, l'ambition de Bouteflika
n'était pas de se doter d'un FLN
bis qui ferait pièce à Benflis,
et qui le plébisciterait pour la
présidentielle. Il aurait cruellement
failli à sa réputation d'empereur.
Sa seule et véritable aspiration
est de « transvaser » le FLN
de Benflis dans celui qu'il aura fabriqué
afin de n'en faire qu'un, le seul, l'unique,
le grand FLN : celui qui proposerait la
candidature de Boutefika ! C'est pourquoi
les « dissidents » sont étonnés
d'entendre le pauvre Belkhadem insister
sur un « congrès de la réconciliation
», dont lui-même éprouve
des difficultés à en justifier
la tenue. Pourquoi diable s'entêter
à casser Ali Benflis pour ensuite
lui suggérer d'organiser un congrès
commun ? Mais c'est que, messieurs, le comité
de « redressement » n'existe
pas, n'a pas d'identité ni d'avenir.
Sa stratégie, c'est la stratégie
électorale de Bouteflika : vampiriser
tout le FLN puis disparaître comme
la crevette qui aura permis de capturer
le gros poisson.
Il
est jusqu'au pourtant très avisé
Abderazak Bouhara, devenu initiateur d'une
« troisième voie », mais
en fait complice du clan présidentiel,
pour tenter à son tour de «
vendre » le subterfuge. « Il
nous faut organiser un congrès rassembleur
pour sauver le parti », soutient-il
chez nos confrères d'El Watan. Mais
oui, mais oui. La messe semble dite : Bouteflika
n'a plus le temps pour devenir le «
candidat officiel ». L'Armée
reste têtue et Benflis s'en est inspiré.
Reste
alors, pour le Président-candidat,
la fraude et la terreur. Yazid Zerhouni
sans képi ni uniforme s'apprête
à truquer les élections au
profit de Bouteflika si ce dernier, en dépit
du bon sens, s'entête à vouloir
son Waterloo. Une équipe de civils
s'apprête à reprendre pour
son compte les trafics électoraux
qui ont fait la légende des pouvoirs
militaires. Les trafics électoraux,
mais aussi les tests bien pratiques pour
légitimer le gourdin. Nos rancurs
nous aveuglent et nous incitent à
des colères concomitantes : si tu
t'emportes contre Bouteflika, n'oublie pas
de le faire aussi contre le général
Lamari. Ça donne plus d'allure à
la position intellectuelle. Au risque de
ne pas répondre aux canons de la
frivolité à la mode nous dirons
ceci : ce n'est plus l'Armée qui
refuse la levée de l'état
d'urgence, c'est Abdelaziz Bouteflika qui
s'y oppose. Pour rester au pouvoir, le Président-candidat
a non seulement besoin de frauder, mais
aussi de museler la société,
d'empêcher qu'elle ne manifeste ses
colères dans la rue ou qu'elle en
fasse étalage ailleurs que chez soi.
Il y a douze ans, l'état d'urgence
était l'ultime décision pour
préserver la République. Voilà
qu'il devient la première mesure
pour sauver la monarchie.
Car
enfin, Monsieur le Président, quand
vous affirmez, le 13 novembre dernier, à
l'Echo d'Oran que « l'état
d'urgence sera levé dès que
les circonstances le permettront »,
de quelles circonstances parlez-vous ? De
la paix ? Vous annoncez vous-même,
dans la même interview, qu'elle est
revenue. Relisez-vous donc : « Aujourd'hui,
aucune menace ne pèse sur les l'Etat
républicain et les institutions.
Le terrorisme est quasiment vaincu. La concorde
civile a tenu ses promesses. » Ce
n'est pas la moindre des maladresses du
chef de l'Etat que de décourager
les bonnes volontés à son
endroit : même quand on veut bien
le croire, il a le don de nous en dissuader
par son incomparable génie à
se prendre les pieds dans le tapis. Il ne
nous reste plus qu'à réaliser
la gravité de la situation.
Mohamed
BENCHICOU |
|