L'état
de grâce, période magique d'absolution
qui se rapporte aux premiers mois de règne,
est une salutaire invention à l'intention
des Présidents fraîchement
élus destinée à pardonner
leurs premiers péchés. Généralement,
ils en abusent. Il n'existe pas, en revanche,
de vocable reconnu pour désigner
les derniers mois de mandat, ceux du bilan,
les plus sévères, ceux sur
lesquels on répugne à fermer
les yeux, où les ennemis se manifestent
en nombre pour demander des comptes, les
mois où l'on est le plus vulnérable.
C'est cette période-là qu'a
choisie le Président Bouteflika pour
tester sa popularité auprès
des grands dirigeants de ce monde réunis
à Evian, dans l'espoir d'y plaider
sa cause, fort seulement d'un vieux principe
sur lequel il fondait toute sa stratégie
: vitupérer encore et encore les
généraux de son armée,
grands méchants loups qui l'auraient
entravé dans sa marche vers le progrès.
A sa grande surprise, il s'est fait vertement
ramasser, comme on dit d'un mauvais boxeur
envoyé tôt au tapis, par Jacques
Chirac : « Nous ne sommes pas concernés
par les affaires internes de l'Algérie.
»
Abdelaziz
Bouteflika venait, à la chaîne,
de réaliser une multitude de vérités
: l'état de grâce n'est pas
éternel ; il traîne derrière
lui un bilan très discutable ; la
campagne féroce menée contre
l'ANP aura été sans résultats
Mais l'évidence qui aurait dû,
la première, s'imposer à l'esprit
du fin politicien qu'il se pique d'être,
est que l'homme qui s'est présenté
devant Bush, Shroeder, Blair, Poutine et
Chirac, cet homme-là venait d'être
chassé à coups de pierre par
les sinistrés de Boumerdès,
que dans la société occidentale
soumise aux médias, cette scène
ayant fait le tour des foyers jusqu'à
l'usure, l'image du Président algérien
est désormais celle d'un souverain
impopulaire. Il était alors pour
le moins risqué de la part des grands
dirigeants de la planète de soutenir
un chef d'Etat contre sa propre population
même si, en l'espèce, Bouteflika
est un peu victime - pour une fois - de
la formidable machine qu'est la télévision.
Mais pourquoi, avec ce handicap, s'obstiner
à prendre part à une grand-messe
dont le verdict était pour le moins
aléatoire ? Chérif Belkacem,
qui connaît bien le personnage pour
l'avoir côtoyé depuis un demi-siècle,
l'explique par un « égo démesuré
» : notre chef de l'Etat ramène
tout à sa personne et n'a aucune
conscience de ses défauts. «
En vous embrassant, il croit vous avoir
donné le statut de copain. »
Chirac, promu « copain » par
le fait même que les Algériens
l'ont vu échanger plusieurs bises
successives avec leur Président,
ne pouvait donc pas refuser son amitié
à Abdelaziz Bouteflika. Hypothèse
d'autant plus crédible aux yeux de
Bouteflika qu'il s'est revendiqué
« gaullien » à plusieurs
reprises. Or, c'est là que le chef
de l'Etat semble avoir été
le plus défaillant. D'abord en ignorant
l'avertissement de De Gaulle lui-même
: « Les hommes peuvent avoir des amis,
pas les hommes d'Etat. » Ensuite en
méconnaissant la conception gaullienne
de la légitimité présidentielle,
celle de la Ve République, terrain
sur lequel, précisément, le
général Lamari aura été
plus convaincant que lui auprès de
l'opinion occidentale. Dans son aveugle
combat contre les généraux,
Bouteflika pensait qu'il suffisait d'être
civil et proférer quelques éloges
agréables sur De Gaulle pour se proclamer
« gaullien ». Il n'a, ce faisant,
pas remarqué qu'à chaque fois
que le chef de l'état-major de l'ANP
manifestait - ne fût-ce que théoriquement
- son attachement au suffrage universel
libre, qu'à chaque fois qu'il défendait
l'Etat national, il se rapprochait de la
thèse gaullienne de la souveraineté,
de la liberté et de la démocratie.
Dès septembre 1958, De Gaulle soutenait
qu'il fallait en finir avec la IVe République
où le Président était
désigné par les seuls parlementaires
réunis à Versailles : «
Qu'il existe, au-dessus des querelles politiques,
un arbitre national élu par les citoyens
qui ont un mandat public, qui soit chargé
d'assurer le fonctionnement régulier
des institutions, ayant le droit de recourir
au jugement du peuple souverain, répondant,
en cas d'extrême péril, de
l'indépendance, de l'honneur, de
l'intégrité et du salut de
la République. Qu'il existe un gouvernement
qui soit fait pour gouverner, à qui
on en laisse le temps et la possibilité
» (1). Le reste suivra : sous la Ve
République, le Président sera
d'abord élu au suffrage restreint
élargi, par environ 80 000 grands
électeurs, avant d'être, dès
1962, élu au suffrage universel direct.
Or, Bouteflika, et il l'a déclaré
publiquement, notamment à Elisabeth
Shemla qui l'a rapporté dans son
dernier livre, revendique d'être «
désigné par l'armée
et de n'avoir de comptes à rendre
qu'à l'armée, pas à
la société civile »
(2). Bouteflika parlait de l'épisode
de janvier 1994, mais le mot est lâché
: il est porteur d'une conception nettement
rétrograde, du point de vue gaullien,
par rapport à celle qu'énonce,
avec force boutades boiteuses, le général
Lamari. On comprend pourquoi le Président
Chirac lui a fait cadeau des Mémoires
de De Gaulle. Et on s'aperçoit qu'il
les a égarées : il aurait
dû soigneusement les lire avant de
partir pour Evian.
Ali
Benhadj, eux et nous
Chaque
époque a ses moments d'indignité.
Et chaque indignité ses laudateurs.
Ecoutez-les frétiller de plaisir,
de ce malsain plaisir de damoiseaux, à
l'approche de la libération du prédicateur
de la mort si vite rétabli dans son
statut de proxénète moral,
de ce Ali Benhadj assassin de leurs frères,
de leurs confrères, de leurs voisins
et un peu d'eux-mêmes ; de ce sombre
intégriste qui n'aura, pas une seule
fois en douze ans de détention, regretté
d'avoir inspiré le trépas
de ces compatriotes et vidé la République
de ses fils. Ils sont là, disponibles
à la flatterie, gratifiant déjà
le maître-tueur de sobriquets affectueux,
le chef du FIS devenant tantôt «
Alilou » tantôt « enfant
terrible » pour terminer, n'en doutons
pas, en « Zidane de la démocratie
algérienne ». Liberté
d'expression, c'est le nom qu'ils donnent
à leur lâcheté morale.
Comment peut-on à la fois pleurer
Tahar Djaout et caresser la main qui lui
a ôté la vie ? Si elle ne consistait
qu'à rivaliser en courbettes devant
un chef islamiste aux idées totalitaires,
la subordination intellectuelle de ces «
observateurs » bigots finirait par
se confondre avec les classiques félonies
qui surviennent aux grandes périodes
de tyrannie, racolages déshonorants
destinés à s'assurer la sympathie
du tyran. Mais c'est qu'en 2003, après
dix ans de résistance et de deuil,
ce déshonneur qui se noue autour
de l'assassin Benhadj, écrit ou parlé,
suggéré ou affirmé,
cette infamie du verbe et de l'esprit ne
s'exerce pas seulement aux dépens
du flatteur, elle devient outrage à
la mémoire, insulte à nos
morts. C'est Le Pen défendant Aussaresses
contre Ben M'hidi ; ce n'est même
pas, comme le penseraient nos flagorneurs,
Tixier-Vignancour défendant Céline
au procès de Katyn, c'est Tixier-Vignancour
saluant le chef de l'OAS, Salan, à
sa sortie de prison. C'est la troupe de
Peshawar applaudissant au triomphe des Talibans.
C'est une nostalgie déplacée.
Indécente. Douze ans vous séparent
de vos premières admirations pour
le sabre et le turban : entre-temps, le
sabre a tué et des Algériens
sont morts d'avoir empêché
le turban d'étouffer leur Algérie.
Vous leur devez au moins cette banale reconnaissance
d'avoir survécu à la bourrasque
des malheurs intégristes. Douze ans
: aucun bébé au crâne
fracassé par les hommes d'Ali Benhadj
ne vous pardonnera un seul mot de turpitude.
S'il vous plaît, taisez-vous.
Mohamed
BENCHICOU |
|