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Déshabillés, sodomisés,
frappés, puis avilis. Le Matin a-t-il
inventé les tortures de Tkout ? Voilà
de la bonne matière pour débattre
d'éthique et de déontologie,
de diffamation et de presse responsable,
de ce qu'il faut dire pour l'honneur de
nos dirigeants et de ce qu'il faut s'interdire
pour les épargner du déshonneur.
« Ils ont pris tout le groupe et nous
ont alignés après nous avoir
déshabillés. Ils nous ont
demandé de nous pencher vers l'avant
». Il s'arrête « Vous
m'avez compris, je n'ai pas besoin de vous
expliquer ce qui s'est passé ensuite.
» Cet adolescent qu'on outrage a parlé
hier dans nos colonnes. Sans doute brisé
pour la vie. « Puis ils ont menacé
de s'en prendre à nos mères,
à nos surs, à nos femmes.
J'ignore ce qui s'est passé ensuite.
Les femmes ont peur de parler. » Nous
sommes en Algérie, pays de bourreaux
insoupçonnables, d'adolescents qui
hurlent en silence, de mineurs qui se détestent
déjà et de dévots qui
regardent ailleurs. Le Matin a-t-il inventé
les tortures de Tkout ? Ah, que nous eussions
aimé que ce fût le cas, pour
que les treillis de nos gendarmes restent
propres et que seules nos manchettes de
une soient sales. Que nous eussions aimé
mentir pour que jamais Tkout l'algérienne
ne se confondît avec Abou Ghraïb
la maudite, pour que le supplice demeurât
irakien et le tortionnaire seulement américain.
Oui que nous eussions aimé mentir
pour vendre du papier plutôt que de
vous voir, mon général, vendre
votre âme. Nous plutôt que vous,
nous plutôt que l'Algérie,
nous vauriens et vous innocents. Oui nous
aurions aimé respecter l'éthique
et la déontologie si vos hommes avaient
respecté les enfants de Tkout. Si
vos prisons ne rappelaient pas la villa
Susini. Si les fils d'Ighilahriz étaient
épargnés du calvaire de leur
mère, si vous n'aviez pas fait pleurer
Bachir Hadj Ali dans sa tombe. Si seulement,
mon général, vous aviez évité
à Henri Alleg la tristesse au soir
d'une vie dédiée au pays du
chèvrefeuille. « Les jeunes
arrivaient au fur et à mesure. Les
gendarmes les ont déshabillés
et obligés à s'agenouiller.
"A genoux, faites la prière",
lançaient-ils. Une fois à
terre, ils se sont mis à les frapper
avec férocité à l'aide
de leur matraque. Ils nous ont insultés,
humiliés. La phrase qui revenait
le plus souvent était : "Vous
détestez le régime et bien
voilà." Certains ont eu les
membres fracassés. Les gendarmes
voyaient bien que le bras de l'un d'entre
nous était complètement flasque,
mais ils se sont acharnés jusqu'à
lui casser complètement l'os. Ils
l'ont laissé passer la nuit sur place.
Certains sont sortis pratiquement défigurés,
d'autres étaient complètement
balafrés, le reste avait du mal à
marcher. » Comment censurer cela,
M. Ouyahia, comment prétendre être
journaliste au pays de Ben M'hidi et protéger
les nouveaux Aussaresses qui mutilent nos
enfants ? Nous vous abandonnons l'éthique,
Monsieur le ministre ; nous vous abandonnons
la déontologie, mon général
; laissez-nous juste ces cris de Tkout que
vous ne lirez pas dans votre presse, que
vous n'entendrez pas dans vos radios et
que vous ne montrerez jamais dans votre
télévision. Quand vous aurez
enquêté sur les larmes de l'adolescent
outragé, quand vous vous déciderez
à tout dire sur l'infamie, quand
vous demanderez pardon aux suppliciés
de Tkout pour les avoir avilis et à
ceux de la villa Susini pour avoir souillé
leur mémoire, quand vous solliciterez
l'absolution à Bachir Hadj Ali, à
Ighilahriz, à Henri Alleg, à
Ben M'hidi et à tous nos pères
torturés par Bigeard, alors ces colonnes
seront les vôtres. Elles vous attendent.
Il n'est jamais trop tard pour demander
pardon.
2
Un
journaliste en prison. Il a défié
les seigneurs des pâturages avec une
plume et un cran d'acier. Hafnaoui Ghoul,
avec sa bonne bouille et sa moustache à
la Sancho Pança, n'a pourtant rien
d'un Robin des Bois. Mais il a fait trembler
les notables et les corrompus de Djelfa,
il a révélé le scandale
des bébés morts par négligence
à l'hôpital de Djelfa, il a
dénoncé la torture et empêché
le wali local de dormir. Militant des droits
de l'homme, Hafnaoui est aussi journaliste,
un journaliste libre, libre de cette liberté
suprême des vagabonds, un journaliste
que je soupçonne peu averti des choses
de l'éthique et de la déontologie
mais un journaliste dont je suis fier d'être
le confrère. Un Algérien journaliste
pour l'Algérie de demain.Hafnaoui
est en prison. Hafnaoui fait grève
de la faim. Ah, mais, après Bouras,
vous l'avez enfin votre deuxième
journaliste en prison, Monsieur Bouteflika
! Et le jour où l'on commémorait
le onzième anniversaire de l'assassinat
de Tahar Djaout ! Chaque jour que Hafnaoui
Ghoul passera derrière les barreaux
à se faire pleurer par les siens,
chaque heure prise de sa liberté,
chaque instant qu'il sera privé de
la majesté de sa steppe est une éternité
de déshonneur pour les Algériens.
Une seconde mort pour les bébés
de Djelfa. Une façon indigne de tuer
nos martyrs. Faut-il ne rien avoir retenu
du poète qu'on emprisonne pour nourrir
une telle arrogance ! « Inscris que
je suis Arabe et que tu as raflé
les vignes de mes pères et la terre
que je cultivais ; inscris que moi et mes
enfants ensemble tu nous as tout pris hormis,
pour la survie de mes petits-fils, les rochers
que voici ; donc inscris en tête du
premier feuillet que je n'ai pas de haine
pour les hommes, mais que si j'ai faim je
mange la chair de mon Usurpateur. Gare !
Gare ! Gare à ma fureur ».
Si les mots de Mahmoud Darwich vous font
mal autant qu'au colon israélien,
ne craignez-vous pas déjà,
messieurs, qui d'un même revers de
main violez les adolescents et tuez les
bébés, ne craignez-vous pas
que les enfants de ce pays vous regardent
déjà comme des Sharon sans
kippa ?
3
Le bavardage salutaire de Khaled Nezzar.
A force d'entretenir sa réputation
d'officier le plus bavard de la grande muette,
ce général a fini par disposer
des vertus assassines de la grand-mère
radoteuse : personne ne l'écoute
mais tout le monde redoute que ses papotages
ne dévoilent un secret de famille.
Aussi les dernières dénégations,
pour ne pas dire reniements, de Nezzar sur
Al Jazira, à propos du passé
combattant du président Bouteflika,
ne me semblent-elles pas réductibles
au simple excès de langage d'un homme
trop loquace. Lorsqu'il est le fait d'officiels,
le délit de bavardage laisse peu
de place à l'acte isolé. Venant,
en effet, après la farce du 8 avril
dans laquelle les généraux
ont joué un rôle trop passif
pour être honnête, le désaveu
par le général Nezzar de son
propre livre valide les soupçons
pas très nobles qui pèsent
sur la hiérarchie militaire et relance
brutalement le malaise : aux dépens
de qui et surtout de quoi est en train de
se réaliser, aujourd'hui, cet impensable
« retour en ménage »
entre un Président et des chefs de
l'Armée qui disaient attendre avec
impatience la fin du mandat ? Car enfin,
la répudiation était bien
là, réelle, déclarée
par les généraux eux-mêmes,
et ce sont bien Khaled Nezzar et Mohamed
Lamari qui en ont affirmé l'irréversibilité
en révélant le péché
impardonnable de Bouteflika : l'adultère
politique avec l'intégrisme. Bouteflika
président c'est « Sant'Egidio
à El Mouradia », n'hésitait
pas à écrire Khaled Nezzar
pour qui ce « jeu pervers »
du chef de l'Etat a débouché
sur l'irréparable. « La convergence
stratégique n'existe plus entre les
institutions qui ont en charge le pays »,
assène l'ancien chef de l'état-major
dans son livre Bouteflika, un homme, un
bilan. On ne peut pas être plus clair
pour signifier le divorce entre le président
de la République et l'Armée.
Dans la tradition, la répudiation
deviendrait irrévocable dès
que l'époux jure par trois fois que
la liaison conjugale est rompue. Les généraux
Lamari et Nezzar, sans que personne ne les
y oblige, ont formulé, entre 2001
et 2004, un nombre incalculable de fois
ces serments péremptoires et définitifs
pour, au final, se dédire publiquement.
Alors aux dépens de qui et de quoi
est en train de se faire l'impensable «
retour en ménage » entre les
chefs de l'Armée et Bouteflika ?
A la différence de bien des amis
qui ne doivent pas avoir tout à fait
tort, je ne me résous pas à
conclure à la suprématie décisive
de la rente sur certaines valeurs essentielles.
En quoi Bouteflika permettrait-il, plus
qu'un autre, à certains généraux
qui ont des passions pour la minoterie,
l'importation de la bière ou l'informatique,
de les assouvir tranquillement ? Non, l'explication
me paraît nettement moins triviale
et beaucoup plus inquiétante : il
est à craindre que, sous la poussée
de je ne sais quelles forces, ce retour
en ménage, conçu comme une
laborieuse formule interne au système
pour en assurer l'équilibre et la
survie, ne se soit décidé
aux dépens de la République
de 1992. Pour l'heure, en tout cas, et à
voir la vitesse avec laquelle l'islamisme
est réhabilité dans les esprits,
le pays le vit ainsi. Les militaires ont
perdu l'initiative après à
peine six semaines de nouvelle vie commune.
On est allègrement passé d'une
impossibilité de nouvelle cohabitation
à une sorte d'union libre qu'on n'a
pas scrupule à étaler publiquement,
les généraux donnant l'impression
non seulement de pardonner toutes ses infidélités
à Bouteflika mais, pire, de tolérer
qu'il s'adonne de nouveau à ses adultères
politiques avec l'islamisme dont il cherche
toujours le compagnonnage. C'est cet accommodement
avec le conjoint volage dont on tolère
les « 5 à 7 » qui est
naïvement avoué par le général
Nezzar et malaisément exprimé
par Ahmed Ouyahia dont on devine la pénible
conversion à la « réconciliation
nationale ». Combien de couleuvres
va encore avaler Ouyahia avant le clash
fatal avec Bouteflika ? La question ne manque
pas d'intérêt.
Mohamed
BENCHICOU
P.
S. : Merci à tous
les lecteurs et tous les amis qui m'ont
témoigné de leur amitié
et de leur solidarité à l'approche
du procès du lundi 31 mai. Mais que
risque-t-on de pire que ce que subit notre
collègue de Djelfa, Hafnaoui Ghoul
? Hommage à ce journaliste courageux
jeté en prison par les potentats
locaux et une pensée pour la mémoire
du regretté Beliardouh d'El Watan
forcé au suicide par ces mêmes
potentats locaux. |
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