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Non
la question qui révulse, la question
irakienne, la question qui condamne, la
question d'Abou Ghraïb ne devrait pas
concerner le régime algérien,
si ce n'est par le souvenir avantageux,
celui de la villa Susini ou d'Aussaresses,
le temps de la guerre qui nous suggère
que les Algériens savaient se faire
torturer sans jamais avoir appris à
le faire eux-mêmes. Non rien ne devrait
justifier l'amalgame et jeter le doute sur
la félicité post-électorale
qui règne depuis les élections
transparentes du 8 avril 2004. Sauf que.
Sauf qu'il y a ces fâcheux témoignages
qui brisent l'euphorie algérienne,
ceux qui racontent le calvaire infligé
aux dizaines de citoyens mécontents
de Tkout, dans nos Aurès, soumis
à la faim et au froid, forcés,
en mai 2004, par les gendarmes à
dormir nus sur le gravier glacial, privés
de la nourriture apportée par leurs
familles. Des prisonniers dont on serait
toujours sans nouvelles et qui endurent
le calvaire réservé aux rebelles
contre l'ordre établi. Et Djelfa
qui s'ajoute à Tkout, Djelfa où
un jeune homme de 23 ans a subi des sévices
pendant 24 heures de la part de notables
locaux, selon les révélations
du responsable de la ligue locale des droits
de l'homme. Djelfa, où les animateurs
du Mouvement citoyen du Sud qui ont alerté
sur le décès suspect de 13
bébés à l'hôpital
de Djelfa subissent d'intolérables
représailles et seraient aujourd'hui
menacés de mort. Bien entendu, tout
cela, comparé aux sévices
d'Irak, ne serait que vétilles. Mais
l'intention reste la même : la torture
est la réponse brutale et désespérée
qu'apporte toute autorité à
la remise en cause de sa propre légitimité.
En Irak, aux Etats-Unis ou en Algérie.
La torture renvoie systématiquement
à la question de l'illégitimité
du pouvoir : l'occupant français
ou américain confronté aux
révoltes, le pouvoir mal élu
ou imposé et qui se sait contesté.
A quel moment donc un pouvoir bascule-t-il
dans la torture ? A tout moment. Dès
que sa suprématie est contestée.
Et cette maudite tentation qui guette nos
dirigeants surprend toujours quand elle
se produit. « Selon l'occasion n'importe
qui n'importe quand deviendra victime ou
bourreau », écrivait en 1959
le philosophe français Jean-Paul
Sartre, intervenant dans le débat
suscité par le livre La Question
d'Henri Alleg dans lequel l'auteur raconte
la torture endurée dans les casernes
françaises pour avoir soutenu le
FLN.
Il
y a dans l'humiliation infligée aux
Algériens de Tkout, de Lambèse
ou de Serkadji, par nos propres barbouzes,
la même finalité que dans celle
appliquée aux Algériens de
la villa Susini par les parachutistes français,
exactement que celle voulue par les GI's
américains maltraitant les Irakiens
: le contrôle moral de la population
par l'avilissement. Avilir la victime est
une façon de justifier la violence
qu'on lui fait subir, selon le mécanisme
décrit par l'abbé Grégoire
: « Ils étaient méprisés,
ils devinrent méprisables. »
(1). L'essayiste américain Robert
Kagan, dans un livre tout chaud (2), aborde
avec courage la question, impensable il
y a un an, du déficit de légitimité
qui frappe aujourd'hui les Etats-Unis et
qui en fait à la fois un pays affaibli
et, de surcroît, infériorisé
par rapport aux Européens, plus attachés
au droit international. L'auteur conclut
que le salut des dirigeants américains
est de reconnaître l'importance décisive
des facteurs moraux dans les guerres modernes.
Dont le bannissement de la torture à
partir du postulat valable en tout lieu
et en tout temps, donc même dans l'Algérie
de 2004 : aucune fin ne justifie le recours
à la torture comme moyen. Aucune.
Pas même l'éradication du terrorisme.
2
Faut-il alors craindre la multiplication
des actes de torture en Algérie ?
Poser la question est déjà
sacrilège. Mais la torture traduisant
toujours l'illégitimité du
pouvoir qui la pratique, elle ne se connaît
pas de limites, et tant que l'absolue autorité
du pouvoir algérien est contredite,
il faut bien redouter que ne fleurissent
des vocations de bourreaux et des destins
de suppliciés. Car enfin, il faut
bien noter que dans cette Algérie
de 2004, le fossé entre gouvernants
et gouvernés se creuse chaque jour
davantage, et qu'il y naît de plus
en plus de foyers de contestation agissant
à découvert, niant au régime
cette légitimité qui aurait
fait de Bouteflika le « bon père
de la nation », respecté parce
que respectable. De Ghardaïa à
Tizi Ouzou, de Tkout à Ouargla, des
enseignants ulcérés aux manifestants
qui brûlent les sièges de mairie
et de daïra à Chlef, Blida ou
Sidi Aïch, c'est toute une Algérie
indocile qui pointe le nez pendant qu'Ahmed
Ouyahia, dont on ne sait s'il est suffisant
par tempérament ou par déficience
politique, lit un programme incohérent
dans une langue de bois qui ferait le bonheur
de n'importe quel menuisier. Une Algérie
coléreuse s'agite pendant que les
deux ailes du FLN, soudainement converties
à l'art du possible, se donnent l'accolade,
préférant la raison du système
à celle du citoyen, le portefeuille
plutôt à la cause qui en fit
d'éphémères opposants.
Les émeutes populaires qui se succèdent
depuis l'élection du 8 avril indiquent
bien que les présidentielles n'ont
pas résolu la question de la légitimité
en Algérie en dépit des apparences
et qu'à la différence des
dictatures voisines où les souverains
ont la sagesse de savoir redistribuer pour
calmer les colères populaires, nos
gouvernants sont dépourvus de projets
et montrent une inquiétante aptitude
à l'affolement devant une société
désobéissante. Donc à
la répression, à l'usage du
gourdin qui, insidieusement, suggère
les formes modernes de la gégène,
mettre des gens nus dans le froid par exemple,
ou les priver de nourriture. Le pouvoir
de Bouteflika a le choix, aujourd'hui, entre
écouter les Algériens ou aller
encore plus loin dans la délégitimisation
par la trique et par la torture. C'est-à-dire
d'utiliser sur les Algériens mécontents
de leur sort les mêmes méthodes
« de guerre » qu'on a dû
appliquer sur les terroristes du GIA. Je
ne vois aucune autre raison au maintien
obstiné de l'état d'urgence
en dépit de la « paix retrouvée
».
3
Se savoir gouvernés par un pouvoir
de tortionnaires est toujours un choc violent
dont on se remet péniblement. A cette
besogne qui consiste à révéler
la torture puis à assumer le choc
qui en résulte, c'est souvent la
presse libre qui s'y colle, comme par une
malédiction de la plume. La dénonciation
de la torture a beaucoup fait avancer le
journalisme libre par le fait même
que l'exercice l'a exposé à
de pénibles procès face à
sa propre société dont il
a fini par sortir vainqueur et qui lui ont
procuré un surcroît de crédibilité
auprès de l'opinion. Car c'est toujours
sur la tête du journaliste que retombe,
dans un premier temps, la dénonciation
de la torture : plutôt que de reconnaître
la défaite morale de sa propre armée
ou de ses propres dirigeants aux mains salies
par la torture, la société,
par réflexe cabochard, préfère
jeter l'opprobre sur le média soupçonné
de sentiment antipatriotique. Le journaliste
français Jean Daniel qui fut, avec
Françoise Giroud, l'un des premiers
à dénoncer la torture pratiquée
par l'armée française en Algérie,
se rappelle à quel point, dans la
démocratie française de 1957,
il était difficile d'accabler les
chefs militaires français. «
Les preuves brandies de la torture en Algérie
ne pouvaient être que des faux monstrueux
fabriqués par l'anti-France »,
écrit-il. Pour un témoin,
formuler la moindre accusation, c'était
s'exposer à des poursuites pour «
atteinte à la sécurité
intérieure et extérieure de
l'Etat ». Et de fait, la justice française
jugea les journalistes qui ont parlé
de torture, tels Claude Bourdet et Gilles
Martinet, de France Observateur, Jean-Jacques
Servan-Schreiber, Jean Daniel et Françoise
Giroud de l'Express, Georges Montaron de
Témoignage chrétien. Puis
ce fut au tour du journal Le Monde de devenir,
selon la formule de Jean Daniel, le quatrième
des « grands de la trahison ».
Accabler Yazid Zerhouni devient alors presque
dérisoire : notre ministre de l'Intérieur,
un demi-siècle après Guy Mollet,
n'a confisqué qu'un passeport en
signe de représailles contre la dénonciation
de la torture par Le Matin. Quelle miséricorde
! Cela dit, il est temps pour l'opinion
algérienne de prendre exemple sur
celle de l'Amérique. Se lever, s'indigner
haut et fort, protéger les candidats
voués à la gégène,
protéger même nos bourreaux
contre l'inéluctabilité de
leur vocation. L'Algérien doit pouvoir
dire son mot sans peur des bourreaux. Nos
enfants nous regardent nous taire devant
Bouteflika. Quel avenir leur prépare-t-on
par nos silences ? Entre la peur qu'inspire
le bourreau et celle, infinie, que nous
promettent les regards de nos enfants, il
est temps de faire un choix.
Mohamed
BENCHICOU
(1)
Cité par Le Nouvel observateur du
6 mai 2004 (2) Robert Kagan : Le Revers
de la puissance. Les Etats-Unis en quête
de légitimité, Plon, 2004 |
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