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Ah,
que nous sommes sujets aux désenchantements
faciles ! Et si friands des frustrations
qu'ils nous donnent. Nous voilà donc
désabusés de ce que le premier
gouvernement du second mandat d'Abdelaziz
Bouteflika soit à ce point identique,
c'est-à-dire immobile, autrement
dit sans prétention. Il y a en nous
une incurable aptitude à miser sur
le miracle dès que s'installe le
pire. Mais qui donc a pensé, dans
les plus fous moments d'étourderie
politique, que le président Bouteflika
avait des velléités de changer
quoi que ce soit ? Et avec qui ? Avec quoi
? Et, diable, sur quel projet sérieux
l'a-t-on, un seul jour, entendu promettre
le changement ? Nos éphémères
lucidités s'effacent très
souvent devant la puissance de nos espoirs
de fascination. Une façon sans doute
de procurer à cette désastreuse
politique algérienne une raison d'être,
un alibi qui en justifierait l'existence,
une sorte de sursis qui en assurerait une
ultime survie dans nos esprits. Pour ne
pas désespérer de tout. Mais
non : le président Bouteflika a bien
l'intention de décevoir les ultimes
soifs d'émerveillement. Il ne changera
pas et ne changera rien. Le chef de l'Etat,
pour être le parfait représentant
du système bloqué, vient de
consacrer le fossé qui existe entre
la société et le pouvoir.
Son gouvernement n'a pas pour mission de
répondre aux attentes populaires,
mais de réaliser cet équilibre
vital entre les clans du système,
de procurer aux uns les raisons de croire
encore à lui, aux autres les motifs
de ne pas douter de son amitié. Bouteflika
a ses hommes aux finances, au pétrole
et à la sécurité intérieure.
Cela suffit. Le reste, c'est-à-dire
le bonheur roturier, attendra. Satisfaire
les promesses électorales a cessé
d'être rentable électoralement
: le prochain scrutin est dans cinq ans.
Au besoin, d'ici là, s'il naît
en lui le désir de décrocher
un troisième mandat, le candidat
Bouteflika, pour lever le vote populiste,
procédera par la subornation des
esprits, distribuera quelques enveloppes,
fera pleurer dans les chaumières
et utilisera les zaouïas. Le vote populiste
a ceci d'avantageux pour ceux qui le sollicitent
est qu'on en est rarement redevable : il
ne coûte rien d'oublier ses engagements
envers les catégories plébéiennes.
Elles n'ont voix à aucun chapitre
pour vous rappeler à vos serments.
L'autre espèce d'Algériens,
plus finaude, exigeante par vocation, celle
des élites et des sceptiques, celle
qui ne vote pas ou qui opte pour des candidats
non officiels, cette espèce-là
s'arrangera avec le gourdin de Yazid Zerhouni.
Il a été reconduit pour cela.
Ainsi le Président réélu,
débarrassé du devoir envers
ses électeurs et sourd aux clameurs
républicaines, se livrera-t-il aisément
à son péché : ne pas
assumer le pouvoir mais le consommer. L'Algérie
restera pour lui, jusqu'en 2009, un estaminet
qui rapporte la recette quotidienne en plaisirs
de la cour, en joies de commander, en jouissances
infinies de nommer, de dégommer,
d'humilier, d'anoblir, de voyager, d'embrasser,
de plastronner. Pourquoi se soucier de décorer
la gargote quand elle assure, dans son délabrement,
les profits au gargotier ? 2
N'en parlons plus. La catégorie d'Algériens
qui espérait que l'arbitre militaire
allait empêcher ce hold-up électoral
qui consiste à se faire élire
par le démarchage de zaouïas
et l'usage exclusif de la télévision
nationale et de l'argent de l'Etat, cette
catégorie a fini par donner raison
à Georges Brassens : « Les
seuls généraux qu'on doit
suivre aux talons, ce sont les généraux
des p'tits soldats de plomb. » Dans
un spasme de subtilité, la hiérarchie
militaire a sans doute estimé qu'il
est préférable de se faire
juger sévèrement par une partie
de l'opinion nationale plutôt que
par des magistrats de La Haye. Sa «
neutralité » obstinée,
en dépit d'une fraude flagrante avant
et pendant le scrutin, devrait, selon les
stratèges des Tagarins, lui faire
bénéficier des standards démocratiques
des armées européennes, donc
de la débarrasser de cette handicapante
réputation d'armée putschiste
qui lui colle à la peau et qui a
fait de nos généraux la proie
d'innombrables procureurs occidentaux. Le
calcul n'est, ceci dit, ni génial
ni habile. En plus de ne pas sortir grandie
d'une bataille pour la survie démocratique
qu'elle a refusé de livrer, l'armée
algérienne vient de perdre ses principaux
soutiens dans la société algérienne,
ces élites aujourd'hui dupées
et qui, hier encore, démontaient
les thèses du « Qui tue qui
? » en faisant écran entre
les propagandistes et les chefs militaires
algériens. L'affaire ne tient pas
seulement à une banale tromperie,
ce qui, après tout, relèverait
de la brouille passagère. Elle est
infiniment plus lourde. En favorisant l'élection
de Bouteflika, c'est-à-dire d'un
candidat qui a affiché ouvertement
ses préférences pour l'islamisme
et la « réconciliation »
avec les groupes terroristes, la hiérarchie
militaire semble avoir brisé le seul
lien, complexe et controversé, qui
la liait encore à la société
républicaine, cet héritage
janviériste qui, tout discutable
qu'il fut, a servi de serment de guerre
quand il fallait défendre ce qui
apparaissait indéfendable, à
commencer par les généraux.
Cette alliance, laborieusement nouée
autour d'une certaine idée de la
République, semble avoir vécu.
Rien ne sera plus comme avant. Les prochaines
campagnes de calomnies à l'endroit
de l'armée algérienne vont-elles
se dérouler sous l'il parfaitement
« neutre » des démocrates
algériens ? C'est à craindre
mais pas à souhaiter. Déjà,
à Paris, paraît un livre accablant
pour les généraux algériens,
le premier de l'ère postélectorale,
sous la plume du journaliste Rivoire. Un
méchant réquisitoire qui signifie
bien que rien n'est encore réglé
pour la hiérarchie militaire. Abdelaziz
Bouteflika devrait être le premier
à s'en réjouir, lui qui lui
tarde de s'emparer de la « réalité
du pouvoir ». L'ingénuité
est un défaut de civil. Un chef militaire
devrait, lui, toujours savoir se prémunir
des mauvaises surprises.
Mohamed
BENCHICOU |
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